Algérie : Utopie de l’indépendance

Le 5 juillet 1962, dans toutes les rues de l’Algérie, d’Oran à Annaba, de Tizi Ouzou à Tlemcen, une foule en délire déferlait dans les rues pour célébrer la fin de cent trente années de colonialisme et d’une guerre d’indépendance de sept ans particulièrement traumatisante. Le peuple ne célébrait pas seulement la souveraineté retrouvée, mais exprimait aussi ses rêves : l’aspiration à une société différente, plus juste et plus égalitaire, à un développement impétueux s’appuyant sur les formidables ressources de la nation, enfin récupérées.

Pour une grande partie de ce que l’on appelait déjà le tiers-monde, notamment pour les pays encore sous le joug colonial, l’Algérie ouvrait la voie, représentait un modèle et une espérance. Dans sa capitale se rassemblaient tous les révolutionnaires qui, du Vietnam à l’Afrique australe, voulaient mettre à bas l’ordre impérial et colonial, lequel niait jusqu’à l’humanité des populations « de couleur », enfermées dans des stéréotypes qui allaient du « bon nègre » au « musulman perfide ».

Dans le monde arabe, le nouveau régime tissait des liens avec le président égyptien Gamal Abdel Nasser et chevauchait une vague qui avait chassé les Français et les Britanniques après leur piteuse aventure de Suez en 1956, qui avait imposé l’indépendance de la Tunisie et du Maroc, qui avait renversé la monarchie en Irak en 1958 et au Yémen du Nord en 1962. La lutte armée contre les Britanniques s’intensifiait au Yémen du Sud, et les Palestiniens lançaient leurs premières actions pour inscrire leur pays sur la carte politique dont il avait été rayé. Les peuples aspiraient à un ordre mondial plus juste, à récupérer leurs richesses naturelles, et en premier lieu le pétrole.

Que de déceptions ont suivi ! A tel point qu’ont redressé la tête en Occident ces apologistes du « bilan positif » de la colonisation. Qu’ont repris vigueur tous les stéréotypes sur les Arabes et les musulmans, inaptes à la démocratie, incapables de se bien gouverner, enfermés dans un univers médiéval, n’aspirant qu’au retour à un viie siècle mythique. Piètres justifications du soutien aux pires dictatures qui avaient ce formidable avantage de permettre aux compagnies transnationales et aux bourgeoisies locales de continuer à piller et à s’enrichir, tout en prétendant que ces pays avançaient sur la voie interminable du développement et de l’élargissement des libertés. Combien de rapports de l’Union européenne et du Fonds monétaire international ont-ils encensé l’Egypte et la Tunisie pour leurs réformes économiques, c’est-à-dire une privatisation des richesses du pays au profit d’une infime minorité liée au pouvoir politique ? Combien de chefs d’Etat européens ont-ils vanté la « sagesse » du président Hosni Moubarak ou la « laïcité » du régime de M.Zine El-Abidine Ben Ali, soi-disant défenseur des femmes ? Combien de partis politiques européens ont-ils adoubé les partis-Etats égyptien et tunisien, membres de l’Internationale socialiste ? Tout paraissait immobile et éternel dans cet Orient dont la population ne pouvait comprendre que la force.

Cinquante ans après l’indépendance algérienne, la bourrasque de la révolution balaie à nouveau tous les clichés. La révolte, née en Tunisie, a emporté les dictatures égyptienne et libyenne, s’est étendue, sous des formes multiples, du Yémen à la Syrie, du Bahreïn à la Jordanie, du Maroc à Oman. Aucun régime n’est plus à l’abri de cette aspiration à la fin des pouvoirs autoritaires, à un Etat civil, à la dignité, à une démocratie représentative, à la justice sociale, à la fin de la corruption. A nouveau, les peuples font leur propre histoire pour porter plus loin les rêves et les espoirs nés avec les indépendances.

Paradoxalement, l’Algérie, à l’avant-garde dans les années 1960, semble préservée de ces espérances. Illusion d’optique ! Loin des feux médiatiques, le pays a connu en 2010 et en 2011 un nombre sans précédent de manifestations, de grèves, d’occupations, d’affrontements avec les forces de l’ordre. S’y expriment les mêmes aspirations que dans le reste du monde arabe, même si pèse sur ces mobilisations le spectre de la « décennie noire » des années 1990, cette guerre civile qui a fait des dizaines de milliers de morts et laissé un pays meurtri et tétanisé, voulant à tout prix éviter de sombrer à nouveau dans les folies meurtrières. Les luttes intertribales en Libye, la militarisation partielle des affrontements au Yémen ou en Syrie ont accru ces craintes.

Pourtant, l’Algérie pourrait, une nouvelle fois, surprendre et renouer avec cet élan qui, il y a cinquante ans, faisait l’admiration du monde, insuffler un espoir nouveau non seulement dans tout le Maghreb, mais aussi sur l’autre rive de la Méditerranée, victime d’une crise économique et sociale sans précédent.

Car, malgré une histoire commune tourmentée, marquée par la colonisation, la guerre, la torture, les relations avec la France restent denses, multiples, riches. Des centaines de milliers de Français sont originaires de cette terre algérienne, des centaines de milliers d’Algériens vivent dans l’Hexagone. Et l’on se plaît à rêver d’une lutte commune des deux peuples pour bâtir un ensemble méditerranéen pacifié, cette utopie qui animait les Français « porteurs de valises » du Front de libération nationale (FLN) ayant parié sur l’indépendance algérienne et sur l’avenir fraternel des deux pays.

Alain Gresh

 

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Une réponse à "Algérie : Utopie de l’indépendance"

  1. amine  17 septembre 2012 à 10 h 06 min

    petite parenthèse concernant celui qui a redigé l’article, je crois fortement que vous etes de plus en plus a coté de la plaque, vous donnez encore une fois une tribune supplémentaire a des gens qui n’en manquent pas et qui ne veulent pas du bien : ni a L’Algérie ni aux autres pays arabes. ou simplement vous etes séduit comme bon nombre de nos compatriotes dès qu’on fais l’éloge des Algériens dans un article, peu importe pour qui roule le redacteur, et peu importe ce qu’on peut lire entre les lignes de cet article :

    Alain Gresh est un journaliste français né en 1948 en Égypte.
    Sa mère est une Russe athée d’origine juive. Son père naturel est Henri Curiel (1914-1978), militant communiste et internationaliste, assassiné à Paris1. Son père adoptif est un copte égyptien.

    Il publie plusieurs livres sur le Proche-Orient et sur l’islam.

    Rédacteur en chef du mensuel Le Monde diplomatique jusqu’en décembre 2005, il en devient le directeur adjoint à partir de janvier 2008.

    Alain Gresh est un compagnon de route de longue date de Tariq Ramadan. Ils ont entre autres co-écrit un ouvrage, L’Islam en questions2. Alain Gresh aurait selon Caroline Fourest, introduit ce dernier dans la gauche française en lui apportant sa caution de laïque et progressiste.

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