CHERGOU Abderrahmane : Journaliste, écrivain, journaiste collaborateur au journal Saout Echaâb, Alger Républicain », L’Hebdo libéré ( a cessé de paraître).

Il est assassiné dans la cage d’escalier de son immeuble le 28 septembre 1993, à Mohammedia, dans la banlieue d’Alger. Il est atteint de plusieurs coups de couteaux, dont un lui tranche la gorge. Il meurt dès son arrivée à l’hôpital d’El Harrach, une demi-heure environ après l’agression.

Au moment de son assassinat, il travaille comme cadre au sein du ministère du Plan. C’est un ancien membre de l’Armée de Libération Nationale (ALN), Il est l’un des membres fondateurs du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), communiste, qui a été dissous.

Rupture un texte de Abderrahmane Chergou

Il existe des mots qui nous font peur et qui, pourtant, sont au cœur de tous nos discours, de tous nos écrits. La vie est en perpétuel mouvement. Cela implique, naturellement, la négation de toute forme de stagnation et de surplace. A La base du mouvement dialectique, il y a cette remise en cause incessante, ce « doute scientifique » qui font bouger les choses et les pousses en avant. Qu’est-ce que « la négation de la négation » sinon cette rupture à un moment donné avec une situation et le passage à une autre, qualitativement nouvelle C’est pour avoir « oublié » cet abc de la vie que nous sommes parfois réveillés brutalement, douloureusement, par une nature qui fait objectivement et inexorablement son travail.

Un de mes professeurs en sciences naturelles au lycée nous donnait une définition vivante et extraordinairement juste de la marche de l’homme. « La marche, nous enseignait-il, est une succession de chutes évitées ». En effet, le pas lancé en avant s’accompagne d’un mouvement du corps dans la même direction jusqu’à ce que la projection du centre de gravité glisse au-delà « du polygone de sustentation » et de ce fait, se trouve en situation de déséquilibre. Si à ce moment précis, on ne fait pas un nouveau pas, déplaçant ainsi le« polygone de sustentation » « récupérant » le centre de la gravité du corps et bloquant du même coup la chute prévisible, on se retrouve inévitablement à terre. A chaque pas, il y a rupture de l’ancienne équilibre et réalisation d’un nouveau. Et ainsi de suite si l’on veut continuer à avancer

Ainsi la marche vers le progrès se fait par ruptures successives et le passage d’un ordre vers un autre de qualité supérieure. On ne peut admettre le caractère relatif de la vérité scientifique et dans le même temps s’efforcer de figer les choses qu’elles soient économiques, sociales, culturelles ou autres. Le progrès scientifique implique la rupture avec une vérité scientifique établie à un moment donné de l’histoire de l’humanité et la conquête de nouveaux de nouvelles découvertes.

La rupture est un phénomène objectif rendu nécessaire par le mouvement de la vie. Cela n’a aucun caractère « moral ». La rupture ne signifie pas « reniement » du passé au sens moral, mais plutôt son dépassement étant entendu qu’il ne saurait y avoir de situation nouvelle son point de départ. Dans le développement et les transformations de la société il est totalement inopportun d’introduire une quelconque « dramatique » dans le processus de dépassement. Mais si ce nécessaire dépassement n’est pas favorisé à temps, ou s’il est contrarié, cela crée un état de pourrissement qui rendra la rupture plus complexe, plus brutal et moins maîtrisable.

Lorsque, dans le processus de développement de la société, la vie nous fait découvrir des manquements aux principes élémentaires de la loi du mouvement, des pesanteurs freinant la résolution naturelle des contradictions ou des tendances à dévier des objectifs proclamés en fonction d’intérêts étroits, il faut avoir le courage de rompre avec des méthodes et des directions de travail nous tirant en arrière. Lorsque le diagnostic de la situation, qui doit être permanent, nous éclaire sur des erreurs, des sectarismes, des dogmatismes qui, tels des boulets aux pieds, nous empêchent de jouer pleinement notre rôle, il est vital, sous peine de mort plus ou moins lente, de se corriger et de se libérer des pesanteurs paralysantes.

Il n’existe plus de modèle du socialisme. Cela n’aurait jamais dû exister ! Tant il est vrai que, en partant d’idées universelles et de vérités scientifiques dynamiques, il revient aux citoyens de chaque pays de construire, selon leurs réalités propres, la société développée et de justice sociale souhaitée. Le « socialisme réel » à côté de réalisations incontestables, a élaboré des modèles, des dogmes en contradiction avec l’essence  profonde du socialisme en tant que mouvement social. Cette évolution a rendu difficile son enracinement dans les classes laborieuses dans notre pays. Il nous faut aujourd’hui, dans l’intérêt de l’avenir moderne progressiste de l’Algérie, procéder à une rupture d’avec les dogmes figés, des erreurs décelées, les boulets idéologiques politiques qui nous barrent la route de notre propre société. Ainsi nous renouerons avec le mouvement réel de l’histoire et les enseignements des théoriciens et des militants révolutionnaires.

Le socialisme démocratique et moderne se propose, dans notre pays de transformer la société algérienne en partant de ses réalités actuelles. Une de ses missions fondamentales du moment avec tous les partis et mouvements démocratiques, est de réaliser la rupture, sans concession aucune ni équivoque, avec la société pré-capitaliste et sa superstructure intégriste totalitaire.

Le passage irréversible à une société moderne, pluraliste, démocratique est une tache commune à tous les partis et mouvements se revendiquant et acceptant l’alternance.

Le socialisme moderne et démocratique, dans notre pays en cette fin de siècle, continue, en les dépassant les luttes nationales et sociales de dizaines d’années avant et après l’indépendance. Il constitue l’espoir pour des millions de citoyens. Mais pour gagner leur adhésion, il doit avoir le courage de faire son auto-critique sans concession et de rompre avec tout ce qui est mort est dépassé et avec ce qui n’aurait jamais dû exister.

Lorsqu’un être cher meurt, nous sommes contraints de rompre avec lui et de l’enterrer. Ce qui ne veut pas dire que nous cessons de l’aimer, de le respecter ni de profiter de son héritage positif matériel ou moral.

Abderrahmane Chergou

Alger Républicain, le 01/09/1991

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Demain reste toujours à faire


abderahmanAVANT – PROPOS

Ce témoignage, je voulais le rapporter depuis de longues années. La célébration du 25ème anniversaire du 1er Novembre 1954 m’en donne l’occasion. Certains de ces textes ont été écrits durant la guerre de Libération, d’autres, juste après la libération. Je n’ai rien voulu changer. Le lecteur y trouvera beaucoup de naîveté et de romonatisme, mais aussi toute la sincérité d’un jeune des années de guerre, vivant de toute son âme et de toutes ses fibres l’épopée de la Patrie en lutte. C’est aussi tout le formidable espoir de la jeunesse. Ce témoignage n’a pas la prétention de raconter l’ALN dans sa totalité. Beaucoup d’autres ont raconté, et raconteront à coup sûr dans l’avenir, les combats héroïques, les grandes batailles et les hauts faits d’armes. C’est une ALN que  j’ai voulu essayer de dépeindre de l’intérieur. Une ALN composée d’hommes tout simplement, avec toutes leurs espérances, vue avec les yeux d’un jeune sortant d’un lycée. Et ce lycéen s’est fondamentalement transformé au contact de son pays, de la réalité et des masses qui faisaient l’Histoire. Il a donné si peu à son pays et a reçu tellement du peuple. Car la guerre de Libération était avant tout l’expression d’une formidable résistance populaire. Ce lycéen, quelque peu imbu de son petit  » savoir « , restera éternellement reconnaissant à ces ouvriers, ces paysans, cxes paysannes, qui l’ont aidé à prendre racine dans sa patrie.

J’ai voulu transmettre, à ma façon, le message de cette jeunesse d’hier qui puissamment contribué à libérer le pays, les armes à la main, à la jeunesse d’aujourd’hui qui contribue si magnifiquement à son édification. Car ce qu’il y a de plus beau dans la jeunesse, c’est qu’elle est éternelle et qu’elle renouvelle ses forces à l’infini. Les espoirs d’hier et ceux d’aujourd’hui s’incrivent dans la même démarche, le même cheminement vers le bonheur des hommes, de tous les hommes, la liberté dans toute son acception. Le message de ceux qui sont morts pour la Patrie ne peut être étouffée par aucune force. J’ai voulu rendre plus explicite et plus concret ce message. J’ai voulu apporter, avec toute la force de mon coeur et l’attachement à ma Patrie, le témoignage que la jeunesse, qui faisait les bataillons de l’ALN, a réellement combattu pour que chacun vive dignement dans l’Algérie des rêves. Car il ne faut pas oublier que l’Algérie indépendante était, à l’époque, un rêve. Un rêve qui se réalisera inéluctablement. Dans chque gourbi, dans chque réunion, le serment aux martyrs était accompagné d’un serment pour ceux qui allaient vivre; la guerre continuera après l’indépendance, contre l’ignorance, la misère, l’injustice. Certes, tout cela n’était pas exprimé scientifiquement à l’époque, et le niveau de conscience de cette jeunesse ne lui permettait pas d’appréhender les moyens qu’il fallait mettre en oeuvre pour atteindre ces objectifs, tant elle se donnait totalement à la lutte contre l’ennemi principal du moment, le colonialisme.

Ce modeste témoignage est la contribution d’un jeune officier de l’ALN qui demeurera toujours jeune, car il se retrouve pleinement dans cette jeunesse des années 70 qui défend vaillamment la Révolution agraire, qui étudie et travaille avec ardeur, sacrifie ses vacances pour le volontariat, cette jeunesse qui aime si sincèrement l’Algérie des travailleurs, l’Algérie qui sue et qui crée à chaque seconde un nouvel avenir. Cette jeunesse qui est devenue plus consciente, plus instruite, qui a compris que notre ennemi principalement et implacable est toujours l’impérialisme. Cet impérialisme qui a assassiné tant de mes amis d’enfance et de jeunesse, tant de mes frères, qui s’est acharné à détruire notre pays et qui continue à vouloir nous mettre à genoux par l’intermédiaire de ses multinationales et de leurs agents réactionnaires nationaux.

Ce témoignage est authentique. Je l’ai écrit avec mon coeur en pensant à tous ceux que j’aime et qui continue la lutte. Les noms de la plupart des djounoud cités sont réels, les noms des dechras sont vrais. En ce qui concerne l’histoire de Hafed et de Houria, je n’en ai pas était le témoin direct… On me l’a raconté et j’ai trouvé l’histoire si belle et si émouvante que je n’ai pas pu m’empêcher de la rapporter… Et pour dire aussi qu’il y a eu des histoires d’amour dans l’ALN, et que les jeunes d’hier aspiraient aussi au bonheur  personnel; et ce qui rend plus grand et plus généreux leur sacrifice.

Assurément, si l’on veut pas trahir ce pourquoi sont partis ces chouhada, si l’on veut être fidèle à leurs espérances et à celle du peuple qui est « le seul héros », il n’y a qu’une manière de continuer la guerre de libération. Celle qui consiste à édifier patiemment la Patrie dans la seule voie qui restitue à l’homme toute sa dignité et son humanité, celle du socialisme.

C’est l’union de tous les patriotes qui a permis la victoire sur l’ennemi d’hier, le colonialisme. C’est encore l’union de tous les patriotes qui aiment sincèrement leur patrie, qui la veule prospère, débarrasée de toutes les formes d’injustice, d’oppression et d’exploitation, ceux qui font leurs les justes orientations de la Charte nationale, qui permettra à l’Algérie de surmonter ses difficultés et de triompher des embûches que ne cesse de lui tendre le même ennemi qu’hier et qui n’a fait que changer de moyens.