khelifa

Arezki Maouche

Pour être bien né, Moumene Rafik KHALIFA l’est bel et bien. Il est le fils de son père, Laroussi, cadre bien placé au fameux MALG, puis Ministre après l’indépendance. Cela suffit pour que son rejeton envisage la vie sous de beaux auspices. Aux âmes bien nées, la valeur n’entend point le nombre d’années. Bien instruit, docteur en pharmacie de son état, il aurait pu rester dans son domaine et démontrer ses compétences. Mais très vite, à l’orée d’un changement propice aux affaires, il échange ses quenottes en dents de loup. Il a eu raison, le climat s’y prêtant.

Sa démesure l’entraina trop loin et ses ambitions se transforment trop rapidement en prétentions. Savait-il au moins que le succès trop rapide pouvait monter à la tête. Trente-quatre années, c’est le bel âge pour rêver de conquêtes. La seule chose que M.R.KHALIFA a réussi a été de faire rêver bon nombre d’algériens, qui ont cru et qui croient que tout ce qui brille est de l’or. Par un coup de baguette magique, une officine de pharmacie « enfante » une banque, puis une compagnie d’aviation, une société de promotion immobilière, une société de location de véhicules de luxe, des chaines de télévision et même une patrouille d’exhibition aérienne.

M.R.KHALIFA est dans toutes les bouches, ici en Algérie et ailleurs. Son ascension fulgurante intrigue et les mauvaises langues jasaient sur l’origine des fonds, origine qui a fait sortir de leurs gonds et provoquer un échange de commentaires à la limite du respect entre un grand acteur français et un député maire de France.

M.R. KHALIFA a fait rêver beaucoup de jeunes. Une nouvelle génération de managers est née des laboratoires de Khalifa. Des salaires mirobolants, des emplois dans des bureaux cossus, des voyages dans toutes les directions, des cadeaux et des étrennes à profusion.

KHALIFA est une bonne étoile qui brille partout. Même les stars les plus célèbres lui font la cour. Soirées très chic. Réceptions hollywoodiennes et tout ce qu’il faut pour que la manager algérien newlook soit adulé. Mais d’où vient donc effectivement tout cet argent qu’il distribue à vau l’eau ? C’est pourtant très simple, d’une simplicité déconcertante.

Il suffisait d’y penser. D’abord s’installer comme banquier. Ce n’est pas chose aisée dirions-nous. Mais quand on bénéficie d’un capital, pas financier, mais celui de l’appui solide, auprès des autorités politiques et financières c’est facile.

Rafik Moumene Khalifa en disposait avec suffisance. L’agrément obtenu, il faut ramasser de l’argent. De deux choses l’une : où vous êtes connu pour disposer d’une assiette financière solide ou alors vous pouvez en disposer en provoquant le rush de déposants. A examiner de près, notamment après le procès de Blida, c’est la deuxième option qui est choisie. Les déposants, pour la plus grande partie des fonds récoltés, se recensent parmi les établissements, entreprises et institutions publiques.

Qu’est ce qui a poussé, encouragé les gestionnaires de ces institutions à déposer de l’argent dans la cagnotte KHALIFA ? Dans leur défense, les déposants ont argué la responsabilité de l’Etat et se déresponsabilisent du fait que KHALIFA a un agrément. Ce qui est vrai, car la banque avait un agrément de la Banque d’Algérie. Ce qui par contre n’est pas du tout convaincant est ces décisions de ces managers assises sur le rendement de leurs dépôts, vus les taux d’intérêts proposés.

Cela est juste si l’on compare les 4 à 5 % maximum proposés par les banques publiques devant les 10 à 20 %, en fonction des montants et des durées de placements proposés par K.BANK. Les taux d’intérêts sont des leviers de croissance de l’économie et bien des théoriciens ont travaillé sur ces aspects. Une chose est connue de tous les directeurs : ce sont les banques centrales qui régulent ces taux, les marchés s’ajustant à partir des taux directeurs des banques centrales, de la FED aux USA, de la BCE pour l’Union Européenne.

Comment nos managers, ceux qui ont signé les ordres de virement de leurs avoirs au profit de K.BANK, peuvent-ils ignorer les niveaux des taux pratiqués sur le marché financier ? Pouvaient-ils tomber dans des pièges aussi grossiers ? Comment pouvaient-ils admettre qu’une banque emprunte à des taux plus élevés que les crédits qu’elle accorde ? Le plus curieux mais pas étonnant à constater, d’après les comptes rendus du procès de Blida, est que les plus gros dépôts proviennent d’établissements et d’institutions qui n’ont rien fait pour produire ces excédents financiers. Pour exemple les OPGI n’ont fait que déposer soit des crédits qui leur sont alloués par l’Etat pour la réalisation des programmes de logements, soit les produits réalisés par la cession des biens.

Dans le premier cas, la question se pose comment cela est-il possible d’investir en dépôts bancaires des fonds grevés de destination. Dans le deuxième cas, les produits de toute privatisation sont versés des comptes du Trésor créés à cet effet. Quant aux institutions de sécurité sociales ou les œuvres sociales, c’est relativement plus simple, entendu que les fonds appartiennent aux assurés et/ou les travailleurs. C’est un bien dont personne ne peut abuser et le dévier de sa destination, sauf avis autorisé et argument convaincant.

Ceci pour le fond. Quant à la forme, ces entreprise et/ ou établissement ont des statuts, des organes de gestion que chaque manager maitrise ou doit maitriser. Quand il s’agit d’opérations d’investissement, et c’est le cas lorsque c’est des dépôts bancaires dans l’objectif de dégager des marges bénéficiaires, les conseils d’administration sont les premiers à prendre résolution sur proposition argumentée du PDG.

Mieux encore, ce sont même les assemblées générales des actionnaires qui sont appelées à statuer sur des opérations d’investissement. Quant aux EPIC du genre OPGI, CNR, CNAS, la résolution du conseil d’administration doit être soumise à l’approbation du Ministre de Tutelle. Il est rapporté que des ministres auraient donné des « instructions » pour engager les Directeurs Généraux à procéder aux dépôts. Les Directeurs généraux savent très bien que l’ingérence dans la gestion, quelle que soit son niveau est interdite.

Faire croire que ces Directeurs généraux ont déposé de l’argent sous la pression et l’injonction est une bien maigre défense. Et quand un manager exécute une instruction, contraire à la réglementation, puisse-t-elle être écrite, n’engage que le signataire. La responsabilité est bien située et n’est pas dans le camp du ou des Ministres qui ne peuvent pas assumer les défaillances de leurs subordonnés. Mais, connaissant les mœurs qui prévalaient, cette thèse est fort probable : il y probablement, à défaut d’instruction ou d’injonction même verbales, des conseils susurrés aux bons entendant. La mode était de gagner de l’argent.

La performance des établissements et des entreprises est exclusivement financière. Bien entendu, il y eut des mesures d’accompagnement et nous avons pris connaissances lors des procès de Blida : il est difficile de croire que des petits cadeaux du genre des prises en charge en thalassothérapie soient convaincants et puissent forcer la décision. Ce qui est encore plus dur à avaler est cette absence de contrôle des institutions financière telle que la Banque d’Algérie, du Ministre des Finances, du Ministre du Travail et de la Protection Sociale, du Ministre de l’Habitat. KHALIFA BANK voguait sous des vents favorables, sans boussole ni compas. Une telle navigation ne peut que faire fracasser la galère sur des récifs. Là est la partie visible de l’iceberg.

Les comptes rendus du procès rapportés par la presse durant plus d’un mois nous ont amplement renseignés sur les pratiques de rabattage des « pigeons », sur la technique usitée pour puiser dans la caisse centrale de la banque, aussi grotesque que banale. Ce que, par contre, nous ignorons, contrairement aux ressources, est l’emploi qui est fait de ces fonds. Une banque a un bilan comme toute entreprise à caractère commercial et ce bilan rend compte d’une manière équilibrée des ressources et des emplois. KHALIFA AIRWAYS s’est rapidement constituée, certainement sur financement de KHALIFA BANK.

Quelles sont les conditionnalités exigées pour l’ouverture de crédits ? Qui contrôle les relations commerciales entre ces deux entreprises, qui, même si elles font partie du même groupe, devraient répondre aux conditions de solvabilité nécessaires, surtout qu’il s’agit d’opérations de commerce extérieur. Aux opérations réalisées pour le compte de KHALIFA AIRWAYS, il faut ajouter les transferts réalisés pour le sponsoring de l’Olympique de Marseille, la création des chaines de télévision, l’achat de la villa de Cannes, les cachets payés à toutes ces stars ?

KHALIFA BANK n’a certainement pas été créée, uniquement pour ces opérations, ce serait friser l’indécence et la provocation. Elle a bien financé des opérations d’autres opérateurs économiques, des particuliers par le biais de crédits. Le liquidateur désigné par la Justice a pour mission de transformer en liquidité les avoirs de la banque et de recouvrer les créances détenues sur les clients débiteurs. La question qui mérite d’être posée : où en est la liquidation dix années après ? En matière d’immobilisation, il semble que ni K.BANK, ni K.AIRWAYS ne possèdent de biens immeubles : tout est loué ou acquis en leasing.

K.BANK a-t-elle accordé des crédits bancaires ? Où en sont les échéanciers de remboursement ? Le saurons-nous un jour ?

Arezki Maouche