L’annulation du mandat d’arrêt international, lancé par la justice algérienne le 12 août 2013, contre l’ancien ministre de l’Énergie, Chekib Khelil, confirme l’idée que se font les Algériens de leur justice, c’est-à-dire une institution au service du pouvoir. À vrai dire, ce qui parait invraisemblable, c’est que celle-ci inquiète les hommes influents du régime.

Cela dit, dans des circonstances données, il se peut qu’elle soit activée dans le cadre de règlements de compte entre les clans rivaux. D’où le recours à la justice en vue de déstabiliser le clan adverse. En effet, le peuple étant exclu de la gestion de ses propres affaires, la lutte de clans peut provoquer des batailles féroces. « Ce mandat d’arrêt est une histoire de guerre de clans. Pour que la justice italienne puisse bouger, il leur fallait des preuves matérielles des versements de pots-de-vin, tels que des relevés de compte algériens. Si elle a pu obtenir ces preuves, c’est que quelqu’un les lui a fournies », répond Halim Feddal, membre de la LADDH et de l’association nationale de lutte contre la corruption, au journal El Watan, le 16 août 2013.

Dans les pays qui se respectent, une telle affaire aurait mobilisé toutes les franges de la société. Ce n’est malheureusement pas le cas en Algérie. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le peuple assiste médusé à cette lutte. Désespérément, il se dit que « si ces règlements de compte peuvent déboucher sur la diminution des détournements, ce sera déjà ça ». D’ailleurs, dans l’état actuel des choses, les Algériens ont-ils d’autres choix ? En plus, s’ils ont à se plaindre, auprès de qui le feront-ils ? Quand on abandonne le sort du pays à un groupe de personnes, il ne faut pas s’attendre à des miracles. Faut-il rappeler tout de même que c’est la désaffection du peuple qui est, en partie, responsable de la multiplication de ces scandales financiers.

Bien que le régime se maintienne en recourant sans ambages à la violence, l’abandon du terrain laisse les dirigeants seuls maitres du pays. Résultat des courses : malgré les richesses du sous-sol, le pays est quasiment mis à genou à cause d’une corruption généralisée. Selon Djilali Hadjadj, porte-parole de l’association algérienne de lutte contre la corruption, l’ex-ministre de l’Énergie est impliqué dans le versement des commissions avoisinant les 800 millions d’euros.

« Les dirigeants de Saipem qui collaborent avec la justice italienne ont donné un certain nombre d’information aux juges milanais concernant les commissions, pots-de-vin et micro-commission. Selon les estimations faites par des juges milanais, les commissions globales s’élèveraient à pratiquement 800 millions d’euros, pour obtenir des marchés d’un montant de 11 milliards de dollars durant les dernières années », argue l’infatigable militant de la lutte contre la corruption en Algérie.

De toute évidence, en l’absence de tout contre-pouvoir, ces sommes, bien qu’elles paraissent faramineuses, ne concernent qu’un cas parmi tant d’autres. Plaçant l’intérêt de leurs familles au dessus de l’intérêt national, ces brigands pillent sans vergogne les richesses du pays. Pour Salima Tlemçani, connue par ailleurs pour son accointance avec les services de secrets algériens, la corruption se pratique désormais en famille. « En plus du fait qu’il soit associé à un des dirigeants de Saipem, Farid Bedjaoui est associé également à Khaldoun Khelil, le fils de l’ex-ministre, mais aussi à Mme Khelil dans de nombreuses entités économiques au Liban et en Syrie, en Jordanie et en Égypte, dont les comptes auraient été utilisés pour le transfert des commissions.

Entre Farid Bedjaoui et la famille Khelil, les relations sont étroitement liées aux affaires. Au ministère de l’Énergie, tout se savait », écrit-elle. Combien de cas Khelil existent-ils en tout ? Fonctionnant dans l’opacité totale, il est difficile de donner un quelconque chiffre. Ce que l’on sait en revanche, c’est que les dirigeants –il existe surement des gens probes parmi eux –ne se privent pas, et ce, dans l’exercice de leur fonction. Ainsi, en l’espace d’un demi-siècle d’indépendance, les Algériens qui ont dénoncé la mainmise des colons sur les richesses nationales dénoncent désormais leurs dirigeants. Cela dit, en dépit des richesses amassées, ces corrompus paniquant à chaque fois que l’un d’eux est en danger. Et ce n’est pas la manœuvre du 12 août 2013 qui va tromper l’opinion.

Quoi qu’il en soit, que cette affaire Khelil soit une machination des adversaires du clan présidentiel ou une réaction de la justice algérienne se trouvant dans l’obligation de suivre son homologue italienne, les Algériens n’ont jamais cru à l’impartialité de la justice de leur pays. Au-delà des pertes d’argent, le manque de réaction à la multiplication des affaires révèle une chose grave : les Algériens ont perdu leurs repères. De statuts d’hommes libres dans les années 1950, on est désormais la risée des peuples.

Ainsi, pour deux raisons différentes, ni le peuple algérien ni les dirigeants inamovibles ne peuvent prétendre être les héritiers de ceux qui ont libéré le pays. Ainsi, si les Algériens, à cause de leur démission, ont abandonné le pays à la mafia politico-financière, le grand reproche s’adresse quand même à ceux qui nous gouvernent. Comment osez-vous détourner les richesses de ce pays, lesquelles richesses sont récupérées après avoir payé un lourd tribut de sang ? Et le plus grave, c’est qu’on continue de parler encore de la légitimité révolutionnaire.

Par Ait Benali Boubekeur