Aujourd’hui, le langage de l’islam doit être celui de la maturité, de la création. Il doit porter sur lui-même un regard sans complaisance. C’est là une condition indispensable pour que les cheminements de pensée qui s’y dessinent nourris de l’action, et les synthèses chargées de promesses qui s’y font jour, mais restées timides jusque là, conduisent aux grands élans, aux grandes audaces de la création basées sur un ijtihad vivant. Seulement alors, le seuil de l’universel qui demeure la quête constante de l’islam pourrait être atteint, étant bien entendu – c’est maintenant devenu une évidence – que le destin de notre monde ne saurait être que celui d’un monde diversifié.

Les termes d’une telle équation ne sont-ils pas contradictoires ? Et sommes nous fondés à parler de projet universel quand il ne saurait y en avoir un seul mais plusieurs ? Il n’y a pas là contradiction, si l’on conçoit que la quête embrasse le sort de tous les hommes, que la richesse du champ d’action suggère la diversité de la démarche quand elle ne la commande pas.

Il ne saurait donc s’agir d’une même démarche, mais de plusieurs. Pour maintenant, pour longtemps encore du moins, le monde d’une seule idéologie, d’une seule philosophie, d’une seule religion est forclos. Certes, notre devoir à nous musulmans, notre conviction que l’islam est propre à faire le bonheur des hommes, nous font ardemment souhaiter que tous les hommes soient musulmans, que la chaude lumière de l’islam les irradie tous. Mais cela doit résulter d’un libre choix, en dehors de toute contrainte : « Pas de contrainte en religion » dit le Coran.

De nouveau l’islam doit développer une qualité qu’il a su si souvent admirablement cultiver : la tolérance. Qualité poussée à un tel degré qu’elle en était devenue sa caractéristique essentielle et qui a fait dire que « l’islam est la religion de la tolérance », cette fleur qui a embaumé parfois si fort en terre d’islam. La tolérance réactualisée de nos jours en droit à la différence à l’intérieur de l’islam – comme il a su bien le faire à l’égard des siens – Kurdes, Druzes, Berbères, Balouches, Juifs, Chrétiens et autres dont l’enrichissement, l’accomplissement conditionne celui des musulmans eux-mêmes.

L’islam de la grandeur, de la magnificence, a été le creuset où se sont fondus mille sensibilités, mille génies pour en faire un ouvrage grandiose, original à nul autre pareil. Oui, l’islam est un fabuleux rendez-vous en même temps qu’une chaude totalité. Un ijtihad nouveau, une lecture créatrice nouvelle du sens de l’islam devrait être centrée sur quelques problèmes essentiels. L’exploitation est bien sûr l’un de ceux-ci. Elle est au centre d’un débat vieux comme le monde.

Mais le monde qui intéresse notre propos, et qui a donné naissance au capitalisme en est investi de toutes parts et se fonde littéralement sur l’exploitation. Elle a pu prendre des formes travesties, souterraines, mais elle régit ce monde. Inventer un autre monde plus juste, plus humain, c’est aussi l’expurger de cette idée d’exploitation toute-puissante devenue souveraine. L’idée de démocratie doit également susciter un ijtihad nouveau. Elle est liée à la notion centrale dans l’islam de « al amr bil maârouf oual nahiyi 3an al mounquir » [Ordonner le bien et combattre le mal].  Ijtihad, exploitation, démocratie entée sur le principe dynamique d’ordonner le bien et combattre le mal, c’est autour de ces quatre axes principaux que va se jouer notre sort pour longtemps.

La renaissance du monde musulman islamique est liée aux réponses qui seront données à ces interpellations fondamentales de notre monde d’aujourd’hui. »  El ijtihad  « […] Il est à remarquer que l’histoire de l’islam vivant, créateur, coïncide avec une utilisation intensive de l’ijtihad. De même, la fin de l’effort d’exégèse marquera le début du déclin politique du monde de l’islam.

Le réveil du monde de l’islam et sa renaissance sont de la même façon conditionnés par un renouvellement parallèle de l’effort d’exégèse. Une mise à jour de l’islam devra être, d’abord et avant tout, une réflexion autour de l’homme, de sa condition. C’est-à-dire prendre le contre-pied d’une certaine théologie qui exclut l’homme du champ de ses investigations. Ce qui a fait dire à un esprit musulman fécond, Hassan Hanafi, que « la théologie doit se muer en anthropologie ». Il n’y a pas une seule théologie, de même qu’il n’y a pas une seule philosophie. C’est dire que la théologie, elle aussi, n’est pas neutre. « Il y a une théologie de droite et une théologie de gauche », dit Hassan Hanafi.

On devinera aisément laquelle a notre faveur ici, même si les termes de droite et de gauche ressortissent aux catégories d’un langage étranger et font problème. C’est ce que notera, par ailleurs, un observateur attentif du monde musulman, Jacques Berque : « …La plupart des régimes en place sont dépassés par la vague anthropologique qui soulève le monde arabe et surtout sa jeunesse. L’avenir est à celui qui servira le mieux cette anthropologie. »  L’aggiornamento de l’islam, cette mise à jour réclamée aujourd’hui de toutes parts est la poursuite d’un effort qui a commencé depuis longtemps.

Deux courants abreuvés à la même source : celle d’Ibn Taymiyya en a été le précurseur et celle inspirée par Mohamed Ibn Abdelwahab dans la presqu’île arabique, passée à la postérité sous le nom de wahabisme, et un peu plus tard, après le règne de Mohamed Ali en Egypte, avec la nahda, le mouvement salafi inspiré par El Afghani et animé par Mohamed Abdou.

La démarche commune à ces deux mouvements et aux courants qui s’y rattachent tend à un retour aux sources. Démarche que l’on pourrait traduire ainsi : il faut redonner à l’islam son visage originel, retrouver le sol nu pour pouvoir à nouveau bâtir solidement.  Si le retour aux sources peut paraître laborieux, mais du domaine du possible, si retrouver le sol nu peut paraître une opération nécessaire – encore que cela ne soit pas chose aisée – de sérieuses difficultés surgissent quand il s’agit de bâtir solidement.

C’est là un problème majeur. S’il n’est pas réalisé sur des bases solides, un tel retour aux sources risque fort de se transformer en un retour en arrière sans appel. Ce qu’est devenu le wahabisme en offre une illustration convaincante. A proscrire toute nouveauté, à s’en tenir à une stricte et étroite application du dogme initial, le wahabisme stérilisa tout effort de pensée et d’approfondissement qui aurait pu permettre génération après génération de fournir des réponses aux sommations d’un monde en transformation constante.

Le retour aux sources est alors, dans ces conditions, un repli sur soi, négation de tout ce qui vit, farouchement opposé à tout véritable renouvellement de la foi, avec pour corollaires naturels sur le plan social, culturel et politique, le fanatisme, le conservatisme, l’autocratie. Il constitue sur le plan politique mondial un relais des forces réactionnaires impérialistes. Un monde qui se veut fermé sur soi, immobile, ne peut le rester indéfiniment. Un jour, il se réveille, investi par effraction.

La vie, en effet, […] ne supporte point l’immobilisme. Apparaissent alors de grandes brèches dans ce que l’on croyait être une citadelle inexpugnable, autant de stigmates dans un ensemble qui se voulait harmonieux. C’est l’image physique et morale offerte aujourd’hui au monde par l’Arabie saoudite, héritière politique du wahabisme devenu un arbre rabougri aux fruits desséchés.

Le mouvement salafi et ses surgeons – pour ce qui concerne l’Algérie, l’association des Oulama – s’il n’a pas donné lieu à ses errements sur le plan de la pratique religieuse, reste cependant affecté par les mêmes pesanteurs relativement à l’ijtihad. Il s’est montré totalement incapable d’effectuer cet effort de réinterprétation nécessaire qui doit puiser sa valeur dans l’action de tous les jours qui, seule, permet de s’assurer de sa justesse. Le sens de cette action est exprimé dans un principe intangible lié au dogme de l’islam dont il est un fondement essentiel : l’obligation de faire le bien et de combattre le mal. C’est à ce niveau qu’apparaît la faiblesse du mouvement salafi, et cette faille lui sera fatale, à l’exception de la branche des « Frères musulmans » mais dont la démarche fait problème.   L’exploitation  Un ijtihad nouveau, une nouvelle exégèse, a le devoir de se prononcer sans équivoque sur un problème devenu central à notre époque : celui de l’exploitation.

L’exploitation véhiculée par le capitalisme mais aussi celle des appareils et des pouvoirs. Certes, l’islam reconnaît la propriété privée, mais il décrète d’emblée et sans ambiguïté que tout bien et toute propriété appartiennent d’abord à Dieu et à lui seul. Tout individu propriétaire d’un bien quel qu’il soit, ne l’est donc qu’à titre de mandataire de Dieu, mandataire révocable à merci.

Plus généralement, il n’est de propriété que celle qui a une fonction sociale et mise au service d’une société égalitaire et dans le sens aigu d’un destin commun. La caractéristique essentielle d’une telle société est celle d’une distribution légalisée et sourcilleuse du surplus. Zakates, sadakates, ou œuvres pies, interdiction de la riba ou usure, habous dont l’importance et le volume peuvent être essentiels, hisba ou institution administrative, veillant sur le bon fonctionnement de ces mandements, forment un réseau touffu qui enveloppe tout le corps social pour veiller à la redistribution, à rendre bien vivante la notion d’égalitarisme.

Les seuls biens habous ont représenté le quart de la richesse du monde musulman. Le tiers des maisons de la capitale algérienne étaient bien habous lors de l’occupation de l’Algérie en 1830. Le quart de la superficie cultivable et foncière de la Tunisie l’était également lors de l’occupation coloniale de ce pays.

Mais plus que tout, c’est l’attitude de l’islam face aux riches, au pouvoir de l’argent, qui devrait inspirer fondamentalement cet ijtihad nouveau. C’est son attitude envers les riches Koreishites de la Mecque, son hostilité envers les opulents ordres iniques établis par Byzance et la Perse qui est à méditer. Ce n’est pas le nouveau Dieu de la nouvelle religion qui provoque l’hostilité et la haine des Koreishites, mais bien les facteurs socio-économiques véhiculés par l’islam. A vrai dire, ces marchands koreishites avides de gains illicites respectaient bien peu les dieux qu’ils s’étaient donnés, et à la moindre mésaventure, les moindres aléas rencontrés, ils étaient les premiers à les vitupérer, voire fracasser les statues idolâtrées.

C’est surtout pour préserver leurs biens, leurs richesses et leur rang que ces koreishites refusaient l’islam. C’est bien parce que l’islam s’attaquait aux fondements même de la citadelle des nantis qu’il provoqua l’hostilité des Mecquois furieux, par ailleurs, de constater que les humiliés, les pauvres et les esclaves constituaient les adeptes les plus enthousiastes de la nouvelle religion.  C’est, cependant, l’interdiction formelle de la riba ou usure qui traduit le mieux cette hostilité de l’islam à l’égard de l’exploitation.

Une exégèse qui se proposerait de raccorder l’islam aux exigences actuelles d’une société bannissant l’exploitation, ne peut manquer de faire le lien entre l’objet visé par la riba et ce qui, de nos jours, et dans une phase historique différente, est devenu la plus-value.  Nombreuses sont les sourates du Coran qui fustigent ceux qui amassent l’or et l’argent, les faussaires ou ceux qui font des biens un pouvoir politique, un état de lucre et d’argent. Ce sont justement ces prescriptions qui ont fait connaître au monde de l’islam un âge d’or des siècles durant. L’histoire de l’humanité n’a pas connu de période plus enrichissante, plus dense ni plus juste.

Malheureusement, ces mêmes prescriptions n’ont cependant pas empêché des musulmans d’exploiter, parfois férocement, d’autres musulmans. Et un regard lucide posé sur le spectacle qu’offrent nos sociétés musulmanes ne laisse subsister aucun doute à ce sujet. Davantage, le monde islamique tend à reproduire en lui-même les structures essentielles qui sous-tendent l’ordre mondial puisque des prises de participation importantes dans les multinationales telles Mercedes-Benz, Looked, Wolkswagen, voire la Lonrho rhodésienne des mines sont détenues par des pays arabes ou musulmans.

Puisque 150 milliards de dollars d’origine arabe et musulmane investis en Occident viennent ainsi donner une nouvelle vigueur à ce système mondial, rivant encore plus étroitement à nos pieds, les chaînes de notre subordination et de notre dépendance. Le « Livre de l’éternité » de Iqbal résume bien ce drame lorsqu’il fait dire dans le message d’El Afghani au peuple russe : « Les étapes et le but du Coran sont une chose, les coutumes et les mœurs des musulmans sont une autre chose, il n’y a pas dans leur cœur un feu brûlant, le Prophète n’est pas vivant dans leur âme, le croyant n’a pas tiré profit  du Coran.

Dans sa coupe, je n’ai bu ni vin ni lie. Il a brisé le sortilège de César et de Kosroes, mais il est installé lui-même sur le trône de l’impérialisme. » La tradition rapporte que le Calife Omar pleura au lendemain de la victoire d’El Kadissiya, la première très grande victoire de l’islam qui scella le sort de la suprématie perse. A ceux qui s’étonnaient de le voir pleurer lorsque l’on amassa devant lui un énorme butin d’or et d’argent, il répondit : « Je crains que ceci nous perde. » Les craintes de Omar étaient justifiées.

C’est aujourd’hui le fleuve d’or noir des musulmans qui pervertit leur âme. « L’islam est un décret de mort pour la capitalisme », écrivait Iqbal. Il est bien vrai qu’historiquement l’islam a été le facteur le plus irréductible au capitalisme. Mais, aujourd’hui, le moment est venu de traduire cette sentence dans les faits.

La démocratie   Lié au problème des minorités, celui de la démocratie est capital. « Planisme, volontarisme, libéralisme – ai-je eu l’occasion de dire ailleurs – se sont avérés impuissants à favoriser un réel développement pour avoir omis de faire de l’homme lui-même le véritable artisan de son avenir, alors qu’il est intéressé au premier chef dans l’action de développement.

L’autogestion généralisée à tous les secteurs de l’activité économique, sociale, culturelle et enfin politique en auto gouvernement ou self gouvernement, est propre à satisfaire à cette exigence. A condition cependant qu’il n’y ait point de rupture entre l’économique, le social, le culturel et le pouvoir politique.

Les producteurs eux-mêmes se voyant conférer le pouvoir politique, le pouvoir de conception et de contrôle pour l’instauration d’un société égalitaire qui, à nos yeux, se situe à un niveau supérieur à celui de la société socialiste parce que réalisant une meilleure distribution du surplus.  Un tel système se concilie mal avec celui du parti unique qui stérilise l’initiative à la base et élève à un rare degré la notion de mandat, se muant finalement en un véritable syndicat d’intérêts.

Ahmed Benbella Allah yarhmou , premier et unique président algérien à être élu par le peuple.