L’économie algérienne menacée par la mafia politico-financière

Posted on Aug 10 2012 - 3:14pm by admin

«   J’ai abandonné l’université il y a trois mois. Il ne me restait  pourtant que deux semestres pour obtenir mon diplôme d’ingénieur. Mais à   quoi bon ? J’en avais assez des alertes à la bombe dans le train entre   Alger et l’université de Bab Ezzouar. Assez des cours annulés faute  d’enseignants. Et puis surtout, mon frère m’a proposé de travailler avec   lui. Il a créé une boîte d’import-export et ça marche bien. En un mois,  je gagne en moyenne plus de 90 000 dinars (9 000 francs). C’est mieux  que le meilleur ingénieur du pays. C’est même mieux, paraît-il, qu’un  ministre… »


En tenant ces propos, Hamid, un jeune Algérois au visage anguleux, ne   cherche pas à provoquer. Il est simplement représentatif d’une  génération. Celle des nouveaux hommes d’affaires, des jeunes qui  investissent dans le commerce mais de façon plus organisée et plus  légale que leurs prédécesseurs, les fameux « trabendistes » ou  contrebandiers. Si ces derniers multipliaient les allers-retours avec  l’Europe, le Maroc ou la Tunisie pour acheter des marchandises et les  revendre, le tout dans une organisation précaire largement dépendante de   l’octroi de visas ou du bon vouloir des douaniers, leurs successeurs  ont, eux, découvert la légalité – ils ont un registre de commerce et  paient leurs impôts, ils utilisent la télécopie, Internet, les lettres  de crédit et surtout l’importation par conteneurs.

« Le trabendo,   la galère du cabas, tout cela, c’est terminé, poursuit Hamid.  Aujourd’hui, quand on se déplace à l’étranger, c’est pour rencontrer des   fournisseurs ou négocier avec des banques. C’est pour cela que les gens  instruits ont moins honte de faire du commerce. »

La  libéralisation du commerce extérieur en 1994 et son ouverture au secteur   privé ont ainsi permis la création de plus de trois mille sociétés  d’import-export . En 1997, les « privés » algériens ont importé pour  près de 2 milliards de dollars grâce à la convertibilité commerciale du dinar. En Algérie, le génie populaire désigne ces entreprises  commerciales par l’expression de « sociétés d’import-import ». Une  manière comme une autre de pointer le fait que ces nouveaux  entrepreneurs sont bien incapables d’exporter et de se frotter à la  concurrence internationale, mais, surtout, qu’ils ne font, ni plus ni  moins, que gaspiller les réserves nationales en devises étrangères.

«   Exporter ? demande Hamid. Exporter quoi ? Pour exporter, il faudrait  qu’il y ait des usines qui tournent dans ce pays. Une production autre  que celle des hydrocarbures ou des dattes. Personne n’a encore envie de se lancer dans la fabrication. Le meilleur moyen de faire de l’argent en  Algérie, c’est le commerce. Même ceux qui ont des usines préfèrent les  fermer et se reconvertir en importateurs. » Abasourdis par plusieurs  années de violence, les Algériens découvrent donc avec fatalisme ces  milliardaires de la guerre qui n’éprouvent aucune gêne à exhiber leurs  signes extérieurs de richesse.

« Les nouveaux modèles de berlines  de luxe allemandes circulent déjà à Alger avant même d’apparaître en  France ou en Italie, s’indigne un enseignant. Il y a eu une période où  les gens avaient peur de montrer leur richesse. Mais, depuis quelques  mois, les groupes terroristes sont moins actifs dans les grandes villes,  et les belles voitures réapparaissent, tout comme des fêtes somptueuses  sont à nouveau organisées. »

Mais cette libéralisation du  commerce extérieur, fierté des fonctionnaires du Fonds monétaire  international (FMI), n’est pas aussi réussie qu’il y paraît. Si  n’importe quel opérateur privé peut, en théorie, importer des  marchandises, il est des domaines auxquels il vaut mieux ne pas se frotter.

« Les monopoles publics ont été remplacés par des  monopoles privés proches des cercles du pouvoir. Il est inutile  d’essayer d’importer des produits alimentaires, des médicaments ou des  matériaux de construction. Tout le monde sait qu’il y a des gens  incontournables sur ces marchés et qu’il vaut mieux, pour sa propre  sécurité ne pas s’en approcher », reconnaît un employé de la chambre de commerce d’Alger. Des entreprises publiques mises à sac

LES  fournisseurs français savent ainsi qu’il vaut mieux ne pas essayer de  multiplier les contrats et qu’il leur est hautement conseillé de ne  traiter qu’avec un seul interlocuteur. « Je mets au défi n’importe quel opérateur algérien anonyme d’importer du sucre ou du ciment français. Au  mieux, il recevra un refus poli du fournisseur », poursuit l’employé de  la chambre de commerce d’Alger. Quant au pire, les responsables de sociétés algériennes d’« import- import » sont capables de fournir des dizaines de récits qui laissent songeurs. Un jeune importateur oranais a   ainsi vu sa cargaison de sucre déclarée impropre à la consommation par   des services portuaires à la mauvaise foi évidente. D’autres opérateurs  ont eu moins de chance : les Algériens sont persuadés que certains  assassinats attribués à des groupes islamistes armés sont liés à des  affaires de rivalités en matière de commerce international.

«   C’est clair qu’il faut trouver une niche qui n’éveille pas l’appétit des  plus gros. L’informatique, les composants électroniques, les  accessoires d’automobile en sont quelques-unes », explique Hamid. Mais  le problème est que les gros importateurs sont insatiables. Et localiser   les bonnes affaires leur est d’autant plus facile qu’ils disposent  d’informateurs au sein de toutes les administrations, notamment  portuaires et douanières.

« Au départ, l’importation de canettes de bière européenne était pratiquement ouverte à tout le monde. Et puis   le fils d’un général à la retraite a décidé que ce marché devait lui  revenir de manière exclusive. Comme par hasard, les autres importateurs ont commencé à avoir de graves problèmes avec l’administration, et  certains ont perdu toutes leurs cargaisons. Le signal était clair »,  raconte un cadre de l’Entreprise du port d’Alger.

Dans cette  conjoncture où des intérêts privés tentent de prendre le contrôle de  l’économie, avec la complicité, on ne le répétera jamais assez, des  institutions internationales qui feignent de ne pas connaître la réalité   de la situation, la question de la privatisation des entreprises  publiques se pose avec beaucoup d’acuité.
« Comment privatiser  sans brader ? Comment faire en sorte que les entreprises vendues ne  soient pas dépecées ? », se demande ainsi un haut fonctionnaire  algérien.

« Il est normal que l’Etat algérien se désengage des  activités où le secteur privé peut mieux faire. Mais la privatisation  totale ne doit pas être envisagée. Il existe des entreprises publiques  qui sont capables de résister et de fonctionner dans un environnement  concurrentiel. Qu’on nous donne simplement les moyens de lutter à armes égales avec le privé ou les entreprises internationales », affirme-t-on   auprès de l’Union nationale des entrepreneurs publics (UNEP), l’une des  rares organisations à tenter de défendre encore l’idée d’une économie  mixte.

Plus de quatre cents entreprises publiques économiques  (EPE) sont concernées et le manque d’informations concernant les projets  de privatisation témoigne, pour nombre d’observateurs, des tensions  engendrées par ce dossier. D’autres entreprises publiques – locales -  ont été vendues, dissoutes ou n’ont tout simplement pas trouvé preneur.  Ce fut, par exemple, le cas pour beaucoup d’hôtels, dont certains ont  été construits par l’architecte François Pouillon : les investisseurs  potentiels, algériens ou étrangers, n’en ont pas voulu même au prix du  dinar symbolique. Ce manque d’engouement s’explique par l’ampleur des  travaux à engager pour rénover ces établissements, mais aussi par le  fait que le tourisme en Algérie reste un secteur dont l’avenir dépend  essentiellement de l’amélioration du climat sécuritaire.

Du coup,  nombre d’investisseurs font pression pour que le gouvernement vende des  entreprises solides telles qu’Air Algérie ou même encore la Sonatrach  (entreprise pétrolière). Dans le même temps, d’autres entreprises  publiques, rentables elles aussi, font l’objet de réelles tentatives de déstabilisation. C’est le cas, par exemple, de Saïdal, une entreprise  pharmaceutique, qui s’efforce de faire revivre une industrie nationale, largement concurrencée par les sociétés privées importatrices. « Cette dynamique dérange, explique un cadre de Saïdal. Le PDG de notre  entreprise a été victime de plusieurs attentats terroristes. Nos  installations de production sont régulièrement ciblées, et nous avons  été obligés de créer une filiale de sécurité pour nous protéger.  Personne n’arrivera à nous convaincre que ces attentats sont le fait des   groupes islamistes. »

En clair, les lobbies qui souhaitent que l’Algérie continuent à importer des médicaments plutôt que de les  fabriquer seraient derrière ces attentats. La déstabilisation par une  violence qu’il est aisé d’attribuer aux terroristes n’est pas la seule  arme utilisée par ceux qui souhaitent transformer le pays en gigantesque   comptoir commercial. On peut aussi, c’est moins risqué et plus  fréquent, s’attaquer aux équipes dirigeantes des entreprises publiques, en critiquant leur gestion. Le cas de l’entreprise Sider, à laquelle  appartient notamment l’important complexe sidérurgique El Haddjar (dans l’est du pays), en est l’illustration parfaite .

Le 21 février  1996, les dirigeants de l’entreprise sont arrêtés, puis condamnés, en  octobre 1997, à de lourdes peines de prison. Il a été établi que, au  moment de l’arrestation de l’équipe dirigeante – qui espère une décision   de cassation de la part de la Cour suprême ou bien une grâce  présidentielle -, le dossier d’accusation était vide : ce n’est que par la suite que les autorités judiciaires s’attacheront à le remplir, en  diligentant des audits comptables et financiers dont les résultats  restent critiqués. Très médiatisée, cette affaire met aussi en relief le   fait que l’Algérie, engagée officiellement dans l’économie de marché, est loin d’avoir réformé son droit du commerce et des affaires, comme  l’assure un ancien cadre de Sider installé en France.

« Le  dossier d’accusation contre ces dirigeants était vide, et les différents   griefs de la justice se basent sur le code de gestion socialiste des  entreprises. Comment peut-on défendre l’économie de marché et poursuivre   un PDG parce qu’il a utilisé la carte de crédit de l’entreprise alors qu’il était en mission à l’étranger ? »

Plus scandaleux encore, on reproche à un accusé de se faire appeler « Charles de Gaulle »,  tandis qu’un autre se voyait traiter de « harki ». Sans prétendre que  les dirigeants de Sider sont tous exempts de reproches – « Il y a  sûrement quelques brebis galeuses parmi les accusés », reconnaît ainsi  un membre du comité informel de soutien aux dirigeants de Sider -, il  est évident, pour la majorité des observateurs, que les principaux  opérateurs liés à l’importation de ronds à béton pour la construction  ont intérêt à ce que Sider décline, voire que l’entreprise soit purement   et simplement dissoute en raison de mauvaises performances  commerciales.

« Les dix dirigeants actuels de Sider, tout comme  ceux qui se battent ailleurs pour maintenir à flot leurs entreprises,  savent qu’ils peuvent aller en prison parce qu’ils appliquent des  méthodes de gestion moderne que la justice continue à prohiber. Le flou est total, et cela va nécessairement avoir un effet négatif sur la  performance de ces entreprises. Si le gouvernement veut limiter  l’influence des groupes d’intérêts hostiles aux EPE, il doit légiférer  rapidement et ne plus permettre qu’on puisse déstabiliser une équipe  dirigeante en se cachant derrière des règles de gestion archaïques »,  estime l’économiste Amar Ouahad.

Fayçal Karabadji

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