Jamouli Ouzidane

Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, l’injure de l’oppresseur, l’humiliation de la pauvreté, les angoisses de l’amour méprisé, les lenteurs de la loi, l’insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d’hommes indignes, s’il pouvait en être quitte avec un simple poinçon ? … ainsi, la conscience fait de nous tous des lâches; ainsi, les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée; ainsi, les entreprises les plus énergiques et les plus importantes se détournent de leur cours, à cette idée, et perdent le nom d’action… » Shakespeare, Hamlet

Un penseur pense sans besoin d’agir et un activiste agit sans nécessité de penser. Quand le penseur agit, c’est le choléra, et quand l’activiste pense, c’est la peste. Le savoir est savoir-faire, la dissociation du savoir et du faire est la tragédie qui s’est abattue dans le monde musulman incapable de penser les défis de la modernité de ce millénaire et surtout incapable d’y trouver remède.

Nos « intellos médiatiques contemporains« , ces bouffons indignés, maudissent l’obscurité mais n’ont aucune solution à concevoir car ils ignorent lamentablement ce qu’ils prêchent : la modernité en tant que sciences, technologies et surtout actions sociologiques entrepreneuriales en tant que Projet: Plan d’affaire, Étude du marché, gestionnaire de tâches, allocation ressources, innovation  … La laideur de nous-autres ne les rend pas plus beaux et la perversion de nous autres- n’est que le reflet de leur propre perversion !

On oubliera « les intellos médiatiques » dont on a déjà parlé et parlera ici uniquement des penseurs musulmans de ces deux derniers siècles et non pas des siècles de lumières de Bagdad, Damas et Cordoue.

Nous sommes à des années de lumières de ces savants comme Al-Kindi, Al-Khwarismi, Alhazen, Omar Khayyam, Averroes, Al-Idrissi,  Ibn Khaldoun, qui avaient la science infuse dans toutes les disciplines des mathématiques au juridique.

Parmi les penseurs réformateurs traditionalistes, on retrouve As-Sayed Mohsen al-Amin (1862-1952) (qui veut unifier le monde arabe dans la modernité scientifique), Mohammad Rachid Rida (1865-1935) (qui associe connaissances religieuses et terrestres), Jamaleddine al-Quasimi (1865-1914) (qui lutte contre la dictature comme raison de notre sous-développement), As-Sayed Abedel-Hussein Charafeddine (1873-1957) (qui lutte contre le colonisateur, l’ignorance, la dictature, la division).

Les deux plus influents réformateurs traditionalistes sont Hassan al-Banna (1903-1949) (créateur du mouvement des Frères musulmans dont le slogan est  : « Dieu est notre but, le Prophète notre chef, le Coran notre Constitution, le Jihad notre voie, la mort pour Dieu notre plus grand souhait») et Sayed Qotb (1906-1966) (qui a influencé tous les mouvements islamiques fondamentalistes).

Parmi les rénovateurs modernistes, on retrouve Cheikh Ali Abdel-Razzak (1888-1966) (rénovateurs des savants d’al-Azhar, qui réclame la laïcité comme Ata Aturk), Taha Hussein (1889-1975) (préconisateur célébré de la laïcité), Quasseem Amin (1965-1908) (qui lutte contre l’ignorance pour el modernisme et la liberté de la femme), Ahmad Lotfi as-Sayed (1873-1963) (qui lutte pour la laïcité et la modernité scientifique contre de la tyrannie)..

On peut résumer la pensée de ces penseurs comme une lutte contre le colonialisme, la dictature et l’ignorance. Les uns veulent revenir à la Lettre de l’islam et les autres uniquement à son Esprit.

La problématique existentielle a été vécue par la majorité des penseurs, des philosophes, des prophètes et de tous les insoumis. Cette problématique est aussi vécue par les deux philosophes musulmans Cheikh Abdou qui préconisent la pensée et Jamal Eddine El Afghani qui veut l’action pour assurer le renouveau du monde musulman :

– Cheikh Abdou raconte sa répulsion de l’ignorance chez les musulmans à son maître le Cheikh Derwich
« Je lui confessais mon dégoût pour le monde, mon horreur de me trouver dans la compagnie des hommes, mon chagrin chaque fois que je constate combien ils s’éloignaient de la vérité… »

Cheikh Abdou se réfugia dans la mystique des soufis pour se retrouver dans un monde imaginaire ou il conversait avec les morts. Bien des années après s’être posé des questions tragiques, le Cheikh va trouver une réponse à son dilemme : une réforme progressive. Une réforme qui utilise l’éducation morale, religieuse, et scientifique des masses.

Cheikh Abdou pense que le peuple est semblable au bébé, il doit suivre le même itinéraire que le savant par l’éducation et la Culture. La société grecque a péri, car Aristiote et Socrate n’ont pu communiquer leur savoir aux masses. Les élites restant isolées du peuple.

Jamal Eddine El Afghani, comme Marx, préconisait une stratégie de révolutions et non de réformes. Il était philosophe, écrivain, orateur, journaliste, mais surtout politicien. Il pensait qu’une fois la révolution réalisée, le Monde Musulman trouverait assez de ressources dans son histoire, sa foi, sa conscience, ses communautés et ses richesses pour redresser la face devant l’Occident.

Cheikh Abdou et Jamal Eddine ont un seul objectif : se venger de l’affront de l’occident. Leur pensée de vengeance n’est pas naturellement pure. C’est une pensée qui réagit à l’exclusion par l’exclusion !

La réalité n’est pas dans la réaction aux autres, elle est dans la réalité de la Nature. Je suis un humain universel millénaire qui revendique l’Orient et l’Occident. Je refuse la nationalité, la couleur, la langue, et tout le rebus « identitaire » qui fait que je suis séparé de mon autre-moi !.
Pour répondre au « défi » de l’occident, le monde musulman doit arrêter de se raconter des « histoires ».

Les musulmans s’imaginent comme Hamlet le spectre de leur passé. La gloire de leur conquête, de leur science et de leur civilisation passée. Comme Hamlet, ils pensent qu’ils ont été expropriés de l’Andalousie puis humiliés par les colonisations. Ils demandent la revanche et sont sûrs que Dieu le grand ne les laissera pas toujours vaincus.

La guerre d’Irak montre le cisaillement de ce monde musulman. De ceux qui sont immobilisés par le brouillard de leur passé identitaire et de ceux qui acceptent de s’intégrer dans l’universalisme. Il ne s’agit pour les musulmans de renier leur passé, leurs identités ou même leur Dieu. Il s’agit de les réapprendre ! Dieu n’a jamais dit que le royaume de la terre appartient aux musulmans aux chrétiens ou aux juifs. Il a dit que ce royaume et le sien et n’appartient donc à personne. Nous ne sommes que des passagers qui devront s’entraider devant les affres de la vie.

Dieu ne donne aucun droit de tuer, mais exige plutôt un devoir d’aimer l’autre ! Qui est l’autre si ce n’est celui qui est différent de nous ! Le Christ ne s’est pas crucifié pour reprendre un pouvoir divin sur les hommes, il s’est sacrifié pour que nous nous aimions ! Dieu n’est pas un spectre qui demande une vengeance ! En réalités ceux qui tirent sur les ficelles de la haine savent bien ceci.

Si on laisse la chaire gouverner par ses caprices, elle brûlerait la raison. C’est la raison qui doit guider la chaire et non le contraire. De même, c’est à la pensée de guider l’action. Pour cela, il faudrait que la philosophie artistique du scientifique puisse guider l’action du politique.

Malheureusement, ce n’est pas le cas pour le moment. Pour que notre chair gouverne notre pensée, il faudrait donner une pensée à notre chair. Seulement la nature les a dissociés. C’est pourquoi nous resterons toujours tiraillés entre une chaire perverse et une pensée divine.

L’action est en réalité instantanée. Elle est réalisée et ensuite réfléchie, méditée, et enfin jugée pour être refaite et donc repenser, etc. L’action se veut plus efficace que juste. L’efficacité est plus puissante que la justice dans une nature ou ne triomphe que le puissant. La liberté n’est pas seulement celle de penser, mais surtout celle d’agir selon ses pensées. Seule la peur peut refouler une action.

Comme l’action doit être purifiée par l’entendement, la pensée doit aussi être purifié par l’expérience de l’action sur ce qui a été et surtout ce qui aurait pût être fait et pensé. La pensée de la politique doit être « biologiquement » historique. La pensée doit assurer une mutation continuelle grâce aux seules pensées libres qui ont survécu à la mémoire de l’expérience.

Pour permettre à la pensée de revenir à la matière, il faut mettre le sujet en face de son objet non pas en tant que spectateur, mais en tant qu’acteur qui réfléchit à ses actions. Il faut créer un système de Contrôle – Commande ouvert où la sortie du signal (expérience) est « réinjectée » continuellement dans l’entrée du signal pour que la pensée puisse prendre en compte l’interaction avec l’environnement. On peut essayer toutes les entrées qu’on veut à condition que l’erreur entre les entrées et les sorties ne soit pas trop grande ou trop instable pour générer des perturbations qui mettraient en danger la survie même du système « Pensée– Action ».

La politique est une confrontation, car la pensée refuse à la réalité de se figer dans la mort de l’inertie du conservatisme et la réalité refuse à la pensée de la sculpter dans les feux de la démence.

Peut-on concilier un état avec la liberté, donc une action avec une pensée ? C’est ça notre vrai dilemme ! Un état ne peut se créer et se perpétuer que par une action autoritaire. Toutes les révolutions, même celles de « justice » se sont faites par les armes. Tous les états ont des lois et des prisons. Faire disparaître l’autorité, c’est faire disparaître l’état.

Donc, le régime anarchique est le régime optimal pour libérer la pensée. Lorsque la pensée est libre, elle n’a plus besoin d’ordre. Une pensée passe à l’action du désordre que lorsqu’elle est opprimée. Pour permettre à une pensée de s’exprimer sans se matérialiser, il faut lui donner le champ culturel. L’art permet à la pensée de se défouler en quelque sorte.

Les ébullitions politiques de l’histoire sont dues à la propagation d’idéologies et non pas à la réalisation de pures pensées. L’école du droit de la nature et des gens est à la base des trois grandes révolutions ; anglaise en 1698, Américaine en 1774, et française en 1789. Les idées politiques reflètent le degré de floraison cérébrale (intellectuelle et morale) des sociétés. Les classes dirigeantes échafaudent leur souveraineté sur l’accord présumé de la volonté populaire. L’histoire de l’humanité est celle des relations entre un individu désirant la liberté et un état exigeant une aliénation de l’individu.

Dans le monde des idées, on distingue les doctrines:
– prophétiques; exemples : celles des sources chrétiennes, islamiques, judaïques, etc.
– révolutionnaires; elles s’accompagnent toujours de violences (eg: “Qu’est-ce que le tiers” de Sieyès et “le manifeste communiste” de Marx)
– réformatrices; elles sont évolutives et progressives (école libérale de Benjain Constan, école catholique).

Je crois que Marx souffrait énormément de voir l’idée en retard ou en dehors de la réalité en disant : « Il ne suffit pas d’expliquer le monde, il faut le changer. ». Nous ne partageons donc nullement la réflexion de Marx qui donne la primauté de l’action sur la pensée. Marx veut la fin de la philosophie de l’Être pour celle de l’Action ! Pour que l’action puisse transformer le monde, il faut qu’elle soit débarrassée de ses mythes ! Tout le monde pourrait être d’accord avec cette analyse, mais pas d’accord sur la définition de ces mythes !

Après que le sud ait expérimenté les choix prophétiques et révolutionnaires, il ira enfin vers le choix politique non pas pour choisir un “roi despote” mais une “Vraie ” démocratie. J’insiste sur une “Vraie” démocratie (car on a inventé le concept de démocratie de façade ou de démocratie pour mineurs!!!). La “Vraie” démocratie n’est pas un concept “alambiqué” mais d’une simplicité effarante: respecter les urnes !!!. Accepter que tout le monde ait la même voie que vous !

Pour cela il faut :

– les dictatures du Moyen-Orient ne comprennent pas l’importance du peuple ; une Arabie Saoudite barbare dans ce nouveau millénaire qui est la favorite d’un occident dit démocratique ???

– les démocraties occidentales doivent arrêter l’influence de l’argent et des lobbys qui achètent les médias et les politiciens qui vont crétiniser leurs populations dans les débilités médiatiques de divertissement et de haines des autres.

Quelle est donc cette raison démocratique qui vous donne plus de raisons que les autres ? Si les gens ne votent pas pour vous, ne dites pas qu’ils sont rétrogrades. Ne les “SAUVER” surtout pas contre votre propre “calamité” !!!. L’extrême droite comme l’extrême gauche (la peste et le choléra qui ne vivent que l’un de l’autre) sont appelées à disparaître devant la marée de l’histoire, car la nature ne connaît pas de tensions extrêmes que dans ses bifurcations et mutations …

La nature a juste permis qu’on essaye un scénario (qui a échoué) mais elle l’efface de sa mémoire dès qu’il ne lui ramène pas le progrès : son seul moteur (Darwin!). Elle a essayé la solution démocratique; elle marche, elle va la garder pour ensuite la performance … La structure pyramidale d’organisation a laissé la place à la structure en réseaux de communications. La relation pouvoir-civil a laissé la place à la relation innovatrice vendeur-client. La nouvelle guerre s’appelle la guerre du TEMPS!.

Comment répondre instantanément à la demande sociale, politique, économique ? Pour les nostalgiques du passé sacré, rappelons-nous enfin la devise de Xiao Pin le réformateur de la chine moderne “Qu’importe le nom d’un chat, qu’il soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape des souris !!!”. Pour les nostalgiques de la langue de bois, il faut qu’ils se reconvertissent très vite dans la langue des bits sinon, ils seront au chômage…

Jamouli Ouzidane