Pierre Hazette, conférence organisée par l’AWF, Namur, le 24 octobre 2013:

J’emprunte le titre de ma conférence à Amin Maalouf qui dans son roman « Les Désorientés » analyse un phénomène interpellant : Il y a des aspects de la réalité que nous sommes incapables de voir et il est inévitable que chacun d’entre nous dans quelques années se dise : « Comment ai-je pu ne pas voir cela? »

Cette réflexion m’est revenue à l’esprit devant le concert d’éloges, par ailleurs mérités, qui ont accompagné la mort de François Perin : tant d’hommes politiques, tant de journalistes, tant d’anciens étudiants ont salué l’intelligence pénétrante de l’homme et avec tant d’admiration qu’on est en droit de se demander pourquoi si peu se réfèrent à ses analyses.

Le hiatus entre le discours politique et la réflexion prospective est chez nous d’une largeur impressionnante.
Mais il est trop tôt pour tenir des propos qui font figure de péroraison.

Voici donc mon exorde.

L’an dernier, en visite à Alger pour compte de la candidature liégeoise à l’organisation de l’exposition internationale de 2017, je retrouvai Karim Younès, l’ancien Président de l’Assemblée nationale et, comme d’habitude avec lui, nous entreprîmes de refaire le monde.

« Sais-tu, me dit-il, que vous êtes ce que vous êtes, vous Wallons, en raison d’une proximité étroite avec notre histoire à nous, Algériens ? »

Je montrai un peu de perplexité, ce qui permit à Karim, qui avait préparé son coup, d’étaler devant moi les documents relatifs à la conquête française de l’Algérie en 1830. Retenez cette date !

Le gouvernement de Charles X avait pris des précautions diplomatiques avant d’entreprendre l’élimination des pirates et corsaires qui paralysaient le commerce méditerranéen et trouvaient refuge au port d’Alger.

Le 13 juin 1830, la flotte française arrivait à l’entrée de la baie d’Alger. Les fantassins allaient bientôt débarquer à Sidi Ferruj.

Trois mois plus tard, en cette même année 1830, la coalition de l’Église catholique et des francophones de tous bords des provinces du sud eut raison du règne de Guillaume d’Orange. C’était donc en septembre 1830.

En novembre, 1830 toujours, à la conférence de Londres, Talleyrand dut choisir : indisposer les Anglais en réclamant l’intégration de la Wallonie à la France et laisser les provinces flamandes au Roi Guillaume ou rallier la cause des promoteurs d’un Royaume de Belgique. S’il optait pour la deuxième proposition, il s’assurait l’assentiment international pour éliminer la piraterie en Méditerranée et, par voie de conséquence, pour occuper l’Algérie.

Talleyrand voulait de vastes territoires pour la France : l’Algérie lui convenait mieux que la Wallonie !
Ainsi, notre destin a été scellé, il y a moins de deux cents ans, et on ne pourra prétendre qu’il le fut par application anticipée du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !

Cela étant, la construction, qui allait prendre le nom de Belgique, n’était pas une aberration. Le nom du pays remontait à l’Antiquité. La population était entre les mains de l’Église catholique. La francisation systématique du pays, entreprise dès 1794, s’accordait, d’une part, aux racines romanes des provinces du sud et, d’autre part, avait séduit le haut clergé, l’aristocratie et la grande bourgeoisie des provinces flamandes, attirés par le rayonnement de la culture française avant même l’aventure républicaine.

Dès ce moment, le patriotisme belge commanda de chercher dans l’histoire des points aveugles, en d’autres termes les événements qui annonçaient – après coup- l’inéluctable émergence de la Belgique comme pays moderne, bien à sa place sur la carte de l’Europe, nantie de surcroît d’une immense colonie africaine.

Cette lecture « patriotique » se justifiait, d’ailleurs, par les succès économiques des entrepreneurs audacieux qui, en Wallonie surtout, portèrent haut les trois couleurs belges.

La Belgique aurait pu continuer ainsi : majoritairement catholique, soudée derrière le trône et l’autel, forte de son appartenance au monde francophone, arrimée aux intérêts et aux valeurs de la bourgeoisie quasi exclusivement francophone, servie par des élites intellectuelles qui ne songeaient à contester ni sa légitimité, ni son utilité, ni son importance.

Cette vision confortable d’une Belgique appelée à durer et à prospérer était, peut-être, inattentive à ce qui ne lui convenait pas.
Il faut lire « Het verdriet van België » de Hugo Claus pour se rendre compte que, depuis l’origine du pays, il existe dans les villages et les villes de Flandre, une aversion profonde pour tout ce qui évoque la culture française, la République française, la monarchie belge, trop francophone, et les fransquillons.

À vrai dire, illustrant, une fois de plus, la théorie des points aveugles, les autorités du pays ont mis beaucoup de temps à entendre les revendications qui montaient du peuple, portées par le clergé des paroisses, argumentées par quelques personnalités de la littérature ou de la politique, attisées par la prospérité et le dynamisme de l’industrie wallonne en contraste avec le sous-développement des provinces flamandes.

On tarda trop à concéder aux écoles secondaires de Flandre l’usage du néerlandais, on attendra plus de soixante ans avant d’en tolérer l’usage à la tribune de la Chambre, cent ans pour reconnaître à l’Université de Gand son authenticité flamande, près de 140 ans pour traduire la Constitution dans la langue de la majorité linguistique du pays.

Je n’ai nulle envie, et surtout pas à cette tribune, d’accumuler les frustrations dont les Flamands vont un jour ou l’autre nous faire payer la rancœur, le ressentiment et parfois la haine qu’ils en ont conçus.

Un jour ou l’autre, ai-je dit.

Mesdames, Messieurs, ce jour est arrivé. Ces jours, ce sont ceux que nous vivons.
Je n’ai plus guère de doutes quant à la volonté flamande de terminer sa révolution culturelle dans la révolution copernicienne que nous annonce depuis quelques années Chris Peeters. Je crains fort que les élections de l’an prochain ne dissipent mes derniers doutes.
Je voudrais donc devant vous mettre d’autres mots sur l’évolution qui s’annonce.

La révolution copernicienne, elle porte un autre nom dans notre Constitution et le 4 octobre, Wouter Beke l’a explicité sans détour.
L’article 35 de notre charte fondamentale est comme une arme cachée là depuis vingt ans et non dix, comme le dit le Président du CD&V.

Sans entrer dans un débat de constitutionnalistes, où je n’aurais pas ma place, je vois bien que cet article a pour objet d’inverser la répartition des compétences : l’État fédéral serait compétent après application de l’article 35 et aux conditions qu’il fixe, dans des matières énumérées dans une loi spéciale et les compétences non attribuées, c’est-à-dire dans le langage du droit, les compétences résiduelles, seraient réservées aux régions et communautés.

En d’autres termes, les imprévus dont l’avenir, notre avenir, est porteur seront à la charge exclusive des Régions et des Communautés, puisque, par tautologie, ils sont imprévisibles et donc impossibles à intégrer dans les compétences de l’État fédéral.

Voilà donc l’image juridique de la révolution copernicienne. Les Flamands ne la réaliseront pas seuls mais ils pourront bloquer le fonctionnement du pays pour obtenir satisfaction. Ils l’obtiendront!

Ils me font penser à des convives affamés, qui savent que la table est dressée et qui s’impatientent devant la longueur de l’apéritif.

Que laisseront-ils dans la structure fédérale ? Tout indique que la réponse la plus vraisemblable est : « Le moins possible ».

Ce ne sera pas l’indépendance. Pas tout de suite. Il faudra attendre une conjoncture, un momentum favorables en Europe, attendre, par exemple, que puissent avancer du même pas les Ecossais, les Catalans, les Corses, peut-être, et qui sait, les Italiens du nord qui pourraient encore nous étonner !

Et à ma grande confusion, vous vous dites sûrement combien il est étrange que pour parler de la Wallonie, il faille faire un détour par la Flandre.

Je vous prie de m’en excuser. C’est que l’immense majorité des Wallons ne cherche pas à savoir et encore moins à s’inquiéter de ce que sera demain.

2014, je l’ai déjà dit, sera une année électorale, à mes yeux, décisive quant à l’évolution des relations entre les communautés. Sans avoir à recourir à la boule de cristal, cette date, si proche qu’elle est notre lendemain, est pour la Wallonie et la Communauté française, la fin des années faciles.

Là, j’énonce une certitude.
Le transfert des compétences, qui n’est jamais que la première étape de l’application préliminaire du dispositif de l’article 35, entraînera, toutes situations restant égales, un appauvrissement douloureux de notre population. On a vu lors du récent débat budgétaire, les deux régions puiser dans leurs moyens déjà restreints pour aider la Communauté à faire face à ses obligations.

Or, de toutes les universités viennent des appels inquiets à un financement mieux adapté aux besoins du jour. On enregistre dans le même temps les besoins en constructions scolaires et il ne s’agit pas de quelques classes mais de centaines, tant en Wallonie qu’à Bruxelles.

Ajouterai-je que partout se révèle l’urgence de remplacer les bons vieux tableaux, noirs ou verts, par des tableaux digitalisés et numérisés, d’équiper les écoliers et les élèves de tablettes électroniques, de rémunérer les enseignants à la mesure des services qu’ils rendent à la population.

Je vous le demande : que se passera-t-il quand les ministres régionaux auront épuisé leurs moyens dans l’exercice de compétences dont les crédits n’auront pas tous quitté les caisses fédérales? Où la Communauté trouvera-t-elle les moyens de sa politique? Dans l’emprunt?
Jules Gazon vient de nous révéler les risques de cette politique.

Dans la fiscalité? La Communauté -excusez-moi de garder l’appellation constitutionnelle- n’a pas de pouvoir fiscal. Elle devra vraisemblablement modifier les conditions du subventionnement pour appeler au secours provinces et communes wallonnes.

Je me limiterai à cet exemple parce qu’il est de nature à frapper les esprits plus que tout autre : l’éducation reste, en effet, une préoccupation majeure de nos concitoyens.

Il y en aura d’autres dans les mois qui suivront les scrutins : la rentrée scolaire se fera sous la menace d’une année 2015 difficile : les conditions d’octroi des allocations familiales risquent d’être revues à la baisse, les tarifs des transports publics partiront à la hausse, les dépenses d’entretien des infrastructures routières, fluviales, ferroviaires, administratives, hospitalières, scolaires seront échelonnées dans le temps en dépit des exigences et des urgences manifestes. Les Wallons, surtout, vont de mois en mois découvrir les conséquences vécues du confédéralisme.

Et ce sera le désenchantement. Inévitable!

J’emploie le mot à dessein parce que la Belgique survit, en cette année préélectorale, dans une sorte d’enchantement : la monarchie est sortie auréolée de l’émotion que nos chaînes de télévision ont véhiculée à l’occasion et de l’abdication, et du couronnement, et des joyeuses entrées. Les bémols de Delphine Boël, de l’accueil anversois ou de la déception des bourgmestres liégeois ont été étouffés.

Fadila Laanan a signé un accord de coopération culturelle avec la Flandre. On l’attendait depuis quarante ans!

Stromae a enchanté le pays en osant quelques phrases en flamand le 27 septembre sur la Grand Place de Bruxelles.

Les Diables Rouges maintiendront jusqu’à la fin de la coupe du monde, en juin prochain, l’enthousiasme national à son meilleur niveau depuis bien longtemps.

Les nostalgiques de la devise nationale ont encore assez de rêves pour passer l’hiver au chaud de leurs illusions.

Heureusement, pour les Wallons aussi, la table est dressée, même s’ils n’ont aujourd’hui aucune envie de s’y asseoir.

Je veux dire par là que le 9 décembre 1999, le gouvernement, dont je faisais partie, signait avec la République Française un accord de coopération linguistique, culturelle, éducative et scientifique.

On aurait pu y voir l’ébauche d’une réponse à la Déclaration confédéraliste des partis siégeant au Vlaamse Parlement. En fait, on n’a rien vu. La discrétion, semble-t-il, s’imposait.

Jean-Claude Van Cauwenberghe, pour sa part, signait, avec Michel Barnier, ministre français des affaires étrangères de la République, un autre accord de coopération, portant sur l’ensemble des compétences de la Région. C’était le 10 mai 2004.

En pleine campagne électorale ! La discrétion s’imposait de plus belle !
Rassurez-vous : je ne vais pas vous assommer par la lecture des douze articles de l’accord wallon. Sachez seulement qu’entre la Wallonie et la France, la coopération doit consister en échanges d’informations, d’expériences et de personnes, en la conclusion d’ententes sectorielles dans la valorisation des ressources humaines, le développement durable, le partenariat entre administrations, institutions, associations et opérateurs économiques. Elle consistera aussi dans l’élaboration et la réalisation de projets conjoints, dans le transfert de technologies et de savoir-faire, … dans la promotion réciproque de produits et de services; dans la promotion de partenariats interentreprises et la création de sociétés mixtes.

J’ajoute que l’accord de coopération devra donner naissance à une commission mixte permanente qui se réunira, aux fins d’évaluation, tous les trois ans au moins.

Cinq ans plus tôt, je l’ai dit, la Communauté française avait pris les devants, avec la même préoccupation de l’avenir pour l’ensemble de ses compétences propres.

L’article 6 est particulièrement riche de promesses. Il dispose, en effet, que « dans le domaine de l’enseignement scolaire et supérieur, les parties procèderont à des échanges réguliers d’informations sur l’organisation de leurs systèmes respectifs de formation et à des échanges d’expériences. Elles peuvent, après concertation, décider d’actions communes en matière de programmes d’enseignement et de conditions d’accès aux études, y compris dans leurs établissements scolaires et culturels situés dans les pays tiers…

Dans le domaine de la culture, les parties peuvent, après concertation, décider d’actions communes en pays tiers…. »
J’arrête là les citations. J’espère vous avoir convaincus en vous en imposant la lecture que, tant pour les Wallons que pour les francophones, la table est dressée ! Le cadre décrétale existe et il nous permet d’activer les accords avec nos voisins français pour chercher, en parfaite concertation, les domaines où les économies d’échelle seraient réalisables. Je ne défends pas l’adoption d’une attitude de quémandeur, mais je crois qu’un jeu à double vainqueur, un Win-win, si vous préférez, est à notre portée.

Une collaboration plus étroite de la RTBF avec les chaînes publiques françaises devrait aisément dégager des rationalisations de dépenses.

Les textes que je viens de lire sont explicites : nous pourrions négocier avec Paris l’accueil d’étudiants dans notre enseignement supérieur contre un accès plus accessible aux écoles françaises à l’étranger au bénéfice des enfants de nos expatriés.

Nous pourrions envisager autrement la représentation de la Fédération Wallonie-Bruxelles à l’étranger. Les textes nous en montrent la voie: nous pouvons mener des actions conjointes avec les services culturels des ambassades de France.

Imagine-t-on le bénéfice pour nos PME et donc pour l’emploi wallon si le marché français venait à s’ouvrir à elles aux conditions de l’accord, c’est-à-dire avec le bénéfice de la promotion nationale qui inclurait les produits wallons ?

Je ne rêve pas, je lis les termes de l’accord.

La politique que je préconise tient en une résolution : la volonté d’exécuter les accords existants et d’en tirer le maximum. L’objectif est clair : il faut rendre tangibles, sans lyrisme ni emportement, les avantages d’une coopération renforcée. Il faut de toute nécessité créer un courant de sympathie à double sens.

L’adossement peut suivre la même voie.

Il faudra, à mon point de vue, susciter la réflexion dès avant le 24 mai 2014 sans réclamer pour autant des prises de position claires de la part des partis en compétition. Il faut sensibiliser sans effaroucher. Il faut persuader sans bousculer. Il faut argumenter sans lyrisme. Il faut dire que la table est dressée et inviter les Wallons à s’y asseoir sans les pousser dans le dos.

J’en suis convaincu : nous pourrons dire dès l’an prochain, comme Jean-François Revel nous l’a appris,
« Il n’est rien de plus fort qu’une idée dont le temps est venu. »

source ; page fb de Mr. le ministre Karim Younes

http://www.youtube.com/watch?v=OC5nTawblQs

voir aussi la suite de ce débat dans ;

– la page fb de Mr. Karim Younes pour les commentaires

– l’article de Jamouli Ouzidane qui répond