Trente-trois ans après les événements de Tafsut Imazighen, la revendication pour un statut officiel de Tamazight est à la croisée des chemins. Pire encore, la langue ancestrale de l’Algérie ne bénéficie pas d’une prise en charge sérieuse. En fait, le pouvoir algérien, qui est censé prendre en charge les problèmes des Algériens, est préoccupé par autre chose. Pour imposer sa dictature, il consacre son temps à cette besogne. Et à mesure que les entrées en devise sont importantes, grâce à la vente des hydrocarbures, l’appétit des dirigeants, comme le montre la profusion de scandales de corruption ces dernières années, est grandissant.

Cependant, bien que les extrémistes soient contenus, dans les années 70, 80 voire 90, grâce à l’action politique du FFS, le dénigrement et le reniement de cette culture par le régime vont permettre l’émergence d’un mouvement, en l’occurrence le MAK, menaçant l’unité nationale. En effet, ces dernières années, on assiste en Kabylie, un bastion du mouvement national, à la naissance d’un courant allant jusqu’à rejeter l’Algérie. Bien qu’il soit minoritaire, il n’en reste pas moins que la question est quand même assez dangereuse pour ne pas la passer sous silence. Elle mérite au moins mérite un examen réfléchi.

De toute évidence, bien que les animateurs de Tafsut imazighen aient donné une leçon de patriotisme au régime algérien, les dirigeants en place, atteints de cécité, n’ont pas tiré les enseignements idoines. Et pourtant, comme le signale Hocine Ait Ahmed en avril 1980, cette revendication « revêt un caractère populaire ». Dépassant l’espace régional, en émettant notamment des revendications démocratiques, ce mouvement a placé l’intérêt de l’Algérie au dessus de tout. Mais là, il s’agit d’une autre époque et d’autres mœurs. Pour Hocine Ait Ahmed, cette prise de conscience est le fruit « d’un travail d’éducation accompli patiemment et en profondeur par le mouvement auquel j’appartiens (le FFS, Front des Forces Socialistes) ».

En tout état de cause, en dépit de la trahison des dirigeants des promesses de novembre 1954, selon lesquelles le peuple algérien après la libération ne vivra plus sous le carcan, les militants de la cause démocratique, grâce à la vigilance du FFS, ne leur effleurent même pas l’idée de concevoir un statut pour tamazight en dehors du cadre national. En dépit des conditions difficiles, les animateurs de tafsut imazighen restent dignes. Enfin, ne rentrant pas dans le jeu du pouvoir, ils avancent des revendications conformes à l’esprit nationaliste de la région. « Tafsut Imazighen, le printemps berbère, est une séquence grandiose de la vitalité nationale, un de ces moments historiques, d’effervescence tranquille, de solidarité spectaculaire et de communion profonde où la redécouverte de soi dilate la conscience sur les mécanismes de l’oppression, convoque les grandes pages du passé pour vivre le présent sur le mode pacifique de la libération », écrit Hocine Ait Ahmed.

Malheureusement, trente-trois ans après, les valeurs sont perverties. À la mauvaise foi du régime, on assiste à la montée d’un courant extrémiste en Kabylie. Fustigeant toute démarche visant à valoriser le statut de Tamazight dans un cadre national, un conseiller de Ferhat Mehenni, Moussa Nait Amara, assimile les autres commémorations de Tafsut Imazighen, en dehors bien sûr des leurs, à une félonie. Voici une orientation dangereuse pour la Kabylie et tamazight en général. Faut-il rappeler à ce conseiller zélé que la Kabylie a toujours permis, en son sein, l’existence de tous les courants. Cela dit, bien qu’on puisse partager sa critique sur le rôle du HCA, il se trompe énormément en considérant que la question berbère est dissociable de la revendication démocratique en Algérie. De plus, il attaque le HCA sans rappeler sa genèse. Faut-il rappeler que le chef du MAK, avant que l’accord soit paraphé par la coordination nationale du MCB, avait négocié le 22 mars 1995 avec le gouvernement algérien un accord pas si éloigné de celui qui est signé un mois plus tard. Et tout ça, pour que vous participiez aux élections présidentielles de novembre 1995.

En somme, il va de soi que les militants de la cause berbère doivent être intransigeants sur la reconnaissance officielle de tamazight. Mais, cela ne doit pas se faire selon la conception makiste. Par ailleurs, bien que les régions arabophones ne se montrent pas concernées par cette revendication, elles doivent se rendre à l’évidence. D’abord, cette langue est la langue des ancêtres de ce pays. Ensuite, pour vivre ensemble, chacun doit faire les efforts pour comprendre et accepter l’autre. Mais, pour l’heure, le plus important réside dans la mobilisation générale des Algériens en faveur d’un changement de régime. Et c’est en instaurant in fine la démocratie dans le pays que chaque Algérien jouira de tous les droits.
Ait Benali Boubekeur