De jeunes diplômés saoudiens se montrent sur internet en train de brûler leur diplôme.

Le mois de ramadan coïncidant avec les très redoutés examens de fin d’année du secondaire, l’actualité arabe offre cette année un feuilleton d’un nouveau genre, celui de la triche ! A vrai dire, le phénomène est ancien et cela fait des années que les plus malins et/ou les plus fortunés cherchent des solutions pour sortir du lycée avec les meilleurs notes possibles, celles qui leur permettront d’obtenir le sésame pour l’orientation de leur choix dans le système universitaire. Mais avec le développement des techniques numériques, le phénomène prend des proportions sans précédent.

Au Maghreb par exemple, les cas de fraude recensés, sans aucun doute très sous-évalués par rapport à l’ensemble, ont considérablement augmenté ces dernières années. Selon cet article dans Jeune Afrique, ils sont ainsi passés entre 2008 et 2015, et pour le seul Maroc, d’un peu plus de 1 000 à près de 11 000. Les autorités ont beau multiplier les contrôles, interdire les téléphones portables, brouiller les communications, réduire la capacité des salles, développer l’identification numérique des candidats, augmenter les sanctions, rien n’y fait. Malgré toutes les précautions qui sont prises, les fraudeurs arrivent à leurs fins.

Apparue en Tunisie et en Égypte dès 2012 (article en arabe), la fraude via Facebook est la tendance du moment. Cette année, au Maroc, il n’a guère fallu plus d’un quart d’heure pour que certaines questions, avec leurs corrigés, y soient disponibles (une affaire qui s’est soldée par 21 arrestations).

En Algérie, où les autorités ont même carrément décidé, dimanche dernier, de fermer momentanément les réseaux sociaux, la triche sur internet prend des allures de crise politique. En effet, une nouvelle session avait été organisée, pour plus de 300 000 élèves, à la suite de très nombreuses fuites des sujets d’examens organisés à la fin du mois de mai (quelques arrestations dans les milieux des professionnels de l’éducation là encore). Cette fois-ci, les autorités algériennes n’ont rien laissé au hasard : en plus de la fermeture temporaire de Facebook et de Twitter, la collaboration de l’armée a été requise. C’est elle qui a imprimé les sujets, lesquels ont été distribué au dernier moment, dans certains cas par hélicoptère ! Une politique énergique, voulue par Nouria Benghabrit, la « dame de fer » de l’Éducation nationale algérienne, une sociologue oranaise qui ne craint pas de s’en prendre aux dossiers sensibles.

On avait déjà évoqué son nom dans CPA à l’occasion d’un précédent billet consacré à la question de l’arabisation, ou plus exactement de l’introduction d’enseignements en arabe algérien. Un contexte qui explique que différents médias (Al-Hayat par exemple) proposent une analyse très politique de cette affaire de triche, bon prétexte pour les conservateurs religieux, partisans de l’arabe classique « pur et dur » si on peut l’écrire ainsi, de s’en prendre à une ministre qu’ils ne portent pas dans leur cœur.

On retrouve exactement le même schéma en Égypte où, cette année encore, la fraude au Bac a fait parler d’elle. Dans ce cas également, différents médias, à commencer par Al-Hayat, considèrent que le battage fait autour de cette affaire est loin d’être dénué d’arrières-pensées politiques, que l’on considère que les partisans de Morsi et des Frères musulmans cherchent à mettre en évidence les lacunes du gouvernement actuel, ou que l’on pense au contraire, si l’on est pour le président Sissi, que ce sont précisément les « islamistes » qui cherchent à discréditer les autorités en faisant tout pour que les choses empirent.

Outre l’explication politique, il y a bien entendu un aspect économique, en l’occurrence crapuleux, dans toutes ces affaires de triche. Sachant que des sources estiment à près de 2,4 milliards de dollars la somme que les Égyptiens consacrent annuellement aux leçons particulières de leurs enfants, on comprend que le business de la triche puisse également rapporter. Naturellement, les données précises manquent pour ce trafic clandestin, mais une affaire récente permet de se faire une idée de l’ampleur du système parallèle dans la Jordanie voisine où fonctionnait une filière assez originale. Profitant d’accords passés avec le Soudan, des Jordaniens du sud du pays avaient imaginé d’envoyer des contingents tout de même assez importants de futurs bacheliers à Khartoum pour qu’ils y passent des examens réputés plus faciles (d’autant plus qu’ils y bénéficiaient, sur place et depuis l’Égypte, de complicités utiles pour trouver les bonnes réponses…)

Politique, éventuellement économique, la croissance exponentielle de la fraude aux examens révèlerait aussi une véritable crise des valeurs dans les sociétés arabes. De nombreux commentateurs soulignent ainsi, non sans arguments, l’insupportable contradiction que révèle une véritable addiction à la triche de la part de personnes qui, par ailleurs, affichent tous les signes de la religiosité la plus exigeante. On ne parle pas des personnes qui se livrent à ce trafic ou qui ferment les yeux sur lui contre quelque gratification, non plus que des candidates qui (éventuellement pour l’occasion) portent le jour de l’examen un hijab bien pratique pour dissimuler une oreillette Blue Tooth, mais bien de tous ceux et toutes celles qui se vantent sur les réseaux sociaux de tricher avec la loi, tout en multipliant les invocations pour que la toute-puissance divine leur vienne en aide ! Conjointement à l’hypocrisie ou à la schizophrénie d’une bonne partie de la société, ce sont également l’égoïsme, le matérialisme, l’absence de morale collective de la jeunesse qui sont dénoncés.

A tout cela, il me semble qu’il convient d’ajouter encore une autre explication, le plus souvent passée sous silence. Si la jeunesse arabe triche autant, si elle semble tellement « malhonnête », c’est aussi parce qu’elle est acculée à le faire et qu’elle cherche désespérément une solution à l’impasse dans laquelle elle se trouve. Tricher, dès lors, n’est rien d’autre qu’une tentative de survie. Et tant pis si on réalise un peu plus tard que les diplômes pour lesquels on a tant sacrifié ne sont que des bouts de papier bons à brûler, faute de justice sociale dans des sociétés rongés par le chômage et la corruption (voir l’image de ce jeune Saoudien en haut de ce billet).

Capture d'écran du site "Shuming triche au bac".
Capture d’écran du site « Shuming triche au bac ».

A l’appui d’une telle explication, on peut noter, déjà, que, parmi les sites les plus connus qui proposent des solutions faciles aux candidats, certains affichent une intention qu’on peut qualifier de politique. C’est peut-être le cas de « [Liang] Shuming triche au bac » (شاومينغ بيغشش ثانوية عامة : un demi-million d’« amis ») si l’allusion au philosophe et pédagogue chinois doit bien être prise en ce sens comme je le crois [je suis preneur d’autres explications], mais c’est en tout cas vrai d’un autre site, tout aussi célèbre, « La triche nous unit » (بالغش اتجمعنا ). Deux pages Facebook qui, comme nombre de leurs équivalentes dans la quasi-totalité des pays arabes, reprennent les codes de la contre-culture adoptée par la jeunesse arabe actuelle, ceux de la dérision notamment, et de la solidarité de la jeunesse contre la société des adultes (voir le rap des tricheurs présenté dans la vidéo tout en bas de ce billet par le groupe égyptien Kaboos Nation, la « nation du cauchemar »).

Si l’on se souvient que la critique du système scolaire, dans le mouvement du 20 février au Maroc par exemple, faisait partie des revendications les plus populaires auprès de la jeunesse arabe révoltée lors de son « Printemps arabe », on s’étonne moins que la vague numérique de la triche sur les réseaux sociaux soit partie, comme on le signalait au tout début de ce commentaire, de Tunisie et d’Égypte.

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