Quelle indépendance pour la presse algérienne ?

Quelle indépendance pour la presse algérienne ?

Peut-on dire qu’il existe des médias indépendants aujourd’hui en Algérie, si oui lesquels ?

Kader Abderrahim : C’est une question compliquée parce que le problème n’est pas de savoir s’il y a des médias indépendants, le problème c’est de savoir par rapport à quoi ou à qui ils sont indépendants. L’histoire de la presse en Algérie a connu des phases successives très différentes, avec d’abord toute la période post-indépendance où les médias appartenaient totalement à l’Etat et où ils étaient totalement sous son contrôle. Ensuite, il y a eu une seconde période à partir de 1989 avec une véritable ouverture démocratique. Cette pluralité a permis aux journalistes, notamment, de pouvoir bénéficier de prêts, soit pour créer des journaux soit pour racheter les journaux dans lesquels ils travaillaient et qui étaient totalement déficitaires. Donc ça a été une époque extrêmement riche sur le plan journalistique et sur le plan démocratique.

Ensuite, on est passé à un système un peu hybride, dans lequel on ne parlait pas de médias indépendants, mais plutôt de médias libres sans qu’on sache vraiment ce que cela signifie. Maintenant on est arrivé à une quatrième étape dans laquelle l’argent, et je dirais d’une manière générale la mondialisation, fait irruption dans tous les compartiments de la société. Et la presse n’a pas été épargnée. Donc, on a vu débarquer des hommes d’affaires très riches, soit issus de la grande bourgeoisie soit des hommes d’affaires qui ont fait fortune au cours des vingt ou vingt-cinq dernières années. Certains se sont offert des fleurons de la presse algérienne, je pense notamment à « Liberté » qui appartient à Issad Rebrab, le PDG de Cevital un groupe espagnol qui vient de racheter Fagor-Brandt en France.

Il y a aussi « El Watan“, qui appartenait initialement à ses salariés à travers une sorte de coopérative et qui n’appartient plus aujourd’hui qu’à trois actionnaires seulement qui sont eux-mêmes d’anciens journalistes. Et puis il y a une masse de petits journaux qui vivotent comme ça, qui appartiennent à des hommes d’affaires peut-être moins prestigieux, moins flamboyants, mais qui ont un ton relativement libre. Le problème aujourd’hui, ce n’est pas tant la presse que la qualité de la formation des journalistes. Celle-ci laisse beaucoup à désirer notamment en matière d’éthique et de déontologie.

Quel type de contrôle le pouvoir exerce-t-il sur ces médias ?

Kader Abderrahim : Il exerce un double contrôle. D’abord parce que c’est l’Etat qui a l’exclusivité de la distribution de la publicité en Algérie via une agence qui s’appelle l’ANP, l’Agence nationale de la publicité, et c’est donc l’Etat qui accorde la publicité à tel ou tel journaux en fonction des bonnes grâces dans laquelle est le journal. Sans publicité, ce n’est pas facile de vivre parce que les ventes ne sont pas suffisantes. Et puis le second contrôle, c’est celui de l’imprimerie. Il n’existe aujourd’hui que des imprimeries qui sont contrôlées par l’Etat et par conséquent si vous déplaisez, si le ton n’est pas conforme à ce que l’on attend, on peut, là aussi, vous interdire d’imprimer. Même une fois imprimé d’ailleurs, on peut détruire les exemplaires que vous venez d’imprimer. Donc l’Etat continue à avoir une maîtrise très importante sur la presse en Algérie, sur la presse écrite.

De quelle marge de manœuvre, disposent ces médias ?

Kader Abderrahim : Ils disposent d’une marge de manœuvre relativement limitée parce qu’en réalité si l’Etat le voulait, il pourrait mettre à genoux très vite beaucoup de journaux. Il ne le fait pas parce que je crois qu’ils ont enfin compris qu’il était important de laisser une petite soupape de sécurité pour que les gens puissent s’exprimer. En même temps, en terme d’image, il est important que l’Algérie ou que ce régime apparaisse comme étant plus ou moins disposé au pluralisme de la presse. Donc pour le moment, on les tolère, mais le couperet peut toujours tomber, à un moment ou une autre.

Les médias subissent-ils, aussi d’autres pressions ; du monde économique, de l’armée… ?

Kader Abderrahim : Pour tous les journalistes dans le monde se pose la question de l’accès à l’information. Parfois, même dans une démocratie c’est difficile d’accéder à l’information, alors dans un régime aussi fermé que le régime algérien, c’est très difficile d’y accéder. C’est la première chose. La seconde chose évidemment, c’est le monde de l’argent qui aujourd’hui pèse énormément : il y a beaucoup d’entreprises privées qui donnent de la publicité.

Dès lors que l’on se montre un peu critique envers leur gestion, la publicité s’envole et ça peut remettre en cause la viabilité du journal.

La troisième forme de contrainte qui peut exister, c’est évidemment les pressions, les menaces physiques contre les journalistes ou bien contre les dirigeants d’un journal. Ça, c’est une réalité et il y a encore beaucoup de journalistes qui font l’objet de pressions et de menaces physiques de la part de la police, de l’armée ou de fonctionnaires, notamment dans l’intérieur du pays. A ce moment-là il devient très difficile, voire très dangereux de faire son métier.

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