Soufiane Djilali : «Bouteflika a fait table rase des germes de l’Etat de droit et de la démocratie dans le pays… »

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Président du parti algérien Jil Jadid (Nouvelle Génération), Soufiane Djilali répond aux questions de Médiaterranée. La formation qui se positionne sans ambiguïté aucune dans le camp de l’opposition, ambitionne d’apporter un souffle nouveau dans le paysage politique Algérien, de « faire émerger une élite nouvelle, jeune, compétente, consciente des enjeux …» Entretien.

Mediaterranee: Quelles sont les orientations fondamentales de la formation politique que vous dirigez ?

_. Soufiane Djilali: Votre question est pertinente et appelle de ma part un long développement. Jil Jadid s’inscrit fondamentalement dans l’accompagnement d’un changement global de la société algérienne. De ce fait, il ne répond pas aux définitions classiques, aux étiquettes usuelles ni aux références idéologiques encore dominantes bien qu’anachroniques. Jil Jadid est l’expression d’une vague montante formée d’hommes et de femmes porteurs d’une vision actualisée du monde. Je sais que nous sommes, pour l’instant, difficilement lisibles. Parce que le « nouveau » dont on est porteur ne règne pas encore alors que le « vieux » ne veut pas quitter la scène. Le pays est entre deux chaises. L’une est vielle, branlante et en voie d’effritement, l’autre est toute neuve mais néanmoins n’a pas encore eu l’occasion de faire ses preuves.

En général, tout le monde essaye de comprendre la réalité actuelle (y compris les partis politiques) en fonction de grilles de lecture qui sont en voie de péremption, alors que les éléments de l’avenir ne sont pas encore accessibles à tous.

En un mot, je veux dire que Jil Jadid est porteur de valeurs et d’une vision auxquelles les Algériens n’ont pas encore été habitués et qui pourtant vont devenir bientôt dominantes.

C’est une lecture de la dynamique de la société algérienne qui nous a permis de formuler un diagnostic puis de proposer une démarche politique.

Pour simplifier, disons que les Algériens en devenir, donc la nouvelle génération, portent de nouvelles valeurs anthropologiques. C’est avec celles-ci qu’il faudra construire le pays.

La jeunesse apprend à compter sur elle-même et une forme de rationalité économique, donc mentale, commence à s’imposer. J’entends ici, cette rationalité qui devient partie prenante de la pensée quotidienne.

Norbert Elias décrit très bien ce phénomène dans l’Europe médiévale. Il montre que la rationalité n’est pas le résultat d’une éducation abstraite et théorique mais celui d’une pratique concrète de la vie économique.

Mais, revenons à votre question, ces digressions nous ont juste permis de toucher du doigt le cadre général dans lequel s’expriment les orientations de Jil Jadid.

Pour me résumer : le discours politique et la doctrine générale du parti s’inspirent directement des valeurs portées par la société en devenir et qui ont déjà cours dans le monde d’aujourd’hui. Vers quoi s’oriente la société algérienne sous l’influence de la mondialisation, de la civilisation de la communication et de l’instruction généralisée ? Vers le désir de l’Etat de droit, vers la démocratie, vers une forme d’individualisation, vers le besoin de consommation etc…

Ici, je ne classe pas ces besoins en fonction d’un jugement moral, en bien ou en mal ; je constate seulement. L’individualisation par exemple affaiblit l’esprit communautaire. Cela posera inévitablement des problèmes de solidarité dans la société. Tout cela est évident pour celui qui comprend encore une fois dans quel sens la dynamique de notre société se développe.

L’objet de la politique est de pouvoir pacifier les conflits dans la société, d’arbitrer les divergences tant économiques, sociales que sociétales. Il faut pour cela utiliser les instruments adéquats (Etat de droit et démocratie) et dans le cadre des valeurs positives de la société. Il faut anticiper les problèmes auxquels nous allons forcément être confrontés.

Par ailleurs, les termes du monde dans lequel nous vivons s’imposent à nous. La mondialisation dans sa forme libérale et les contre coups de sa crise vont influer directement le pays. Faut-il s’engager dans le flux du mondialisme occidental ou dans le reflux de la crise qui inonde ce monde ?

Là aussi, il faudra choisir nos fondamentaux : rester cheviller à notre souveraineté sans concessions mais travailler à la paix et à la stabilité dans le monde. Les violentes tempêtes qui se préparent, en particulier dans le Moyen Orient doivent nous inciter à la plus grande prudence.

Etat de droit, démocratie, nouvelles valeurs, ouverture, capital humain, patriotisme sans chauvinisme, confiance en soi, pacifisme sans naïveté, économie productive, agriculture autosuffisante, ambitions mesurées… Voilà quelques maîtres mots pour définir nos grandes orientations.

Comment votre parti se situe-t-il dans le paysage politique algérien ?

_. Incontestablement dans l’opposition. Non pas dans celle qui n’arrête pas de critiquer et de faire semblant de s’opposer pour en même temps soutenir le vrai centre du pouvoir en l’occurrence le président de la république, mais dans une opposition sérieuse et qui porte un projet de société original. Actuellement, il y a des partis auxquels le pouvoir à aménager quelques râteliers et d’autres qui font de l’opposition à ces derniers pour essayer de prendre leur place, toujours avec la bénédiction de ce même pouvoir. La politique y perd toute sa crédibilité !

Jil Jadid essaie d’apporter sa contribution en ayant déjà quelque chose à offrir, à présenter à la société. Il ne s’agit pas pour nous de faire dans le dénigrement mais au contraire d’agir pour un éveil des consciences. C’est notre devise officielle, « le devoir d’agir » qui nous guide !

Gestion de la rente, corruption et manipulation de l’islamisme… cette grille de lecture de la situation actuelle en Algérie vous semble-t-elle valable et suffisante?

_. Non ! La non-gouvernance du pays, les manipulations, le couple répression/corruption, l’islamisme débile et autres jeux politiciens ne sont que la partie visible du problème. Il y a en œuvre, d’autres forces beaucoup plus puissantes. Il y a ce qui se déroule dans le monde arabe, les tensions géostratégiques, la crise mondiale… qui influent directement l’évolution interne de l’Algérie.

Mais plus encore, il y a les forces de l’Histoire qui sont à l’œuvre. Un changement générationnel inéluctable, qui entraînera un changement de paradigme. Contre cela, les manœuvres politiciennes de ceux qui veulent instituer en Algérie une dynastie échoueront lamentablement, et plus vite qu’ils ne le doutent eux-mêmes.

Pourquoi la société civile algérienne, notamment les syndicats et les associations, n’arrive-t-elle pas à imposer un contre-pouvoir et plus de démocratie?

_. Il n’y a pas de société civile en Algérie. Il y a quelques individualités, quelques personnalités, quelques activistes… c’est tout. L’intelligentsia, pour des raisons historiques compréhensibles a été trop longtemps l’affidé du régime et n’a pas su s’en affranchir. La pensée n’est pas encore autonome. N’oubliez pas les ravages de la période du parti unique, puis du terrorisme.

La difficulté de compréhension du phénomène a troublé profondément les consciences. Des « démocrates » se sont mis à défendre le crime parce qu’ils avaient des doutes sur l’identité du criminel ! Les jeux de coulisses malsains et probablement des connivences avec des intérêts étrangers ont déstabilisé l’élite du pays.

Et depuis 1999, le pouvoir n’a pas cessé de détruire ce qui restait des tentatives démocratiques depuis 1988. Bouteflika a fait table rase des germes de l’Etat de droit et de la démocratie dans le pays. Tout devait chanter exclusivement sa gloire. Il faudra au moins une décennie pour reconstruire un champ politique et une société civile viables et crédibles.

Quelles leçons tirez-vous de votre participation aux dernières élections législatives ?

_. Que le régime en place ment continuellement sans aucun espoir de rémission. Il continue à jurer de sa bonne foi et en même temps à trafiquer les résultats des élections. Un membre de l’ex HCE (Haut Comité d’Etat) et ancien ministre de la défense, n’a-t-il pas déclaré à la télévision que le FLN devait ses voix pour moitié aux différents corps de sécurité du pays et pour l’autre moitié à la « chkara », autrement dit à la corruption ?

Concernant Jil Jadid, je peux vous dire que nous avions réussi à faire une bonne campagne, que l’écho médiatique a été très bon mais que cela n’a pas suffit pour se transformer en voix. Nos 100.000 voix sont le fait du travail des candidats. Il s’agit pour nous de le persévérer pour que le parti s’enracine.

Quant aux sièges, tout le monde sait qu’il y a eu des quotas distribués à la clientèle. Jil Jadid n’en fait pas partie. Les 5 sièges que nous avions obtenus nous ont été tout simplement dérobés.

Que vous inspire l’apparition jusque-là réussie sur la scène politique du parti portant le sigle TAJ, de l’ancien ministre des Travaux publics?

_. Réussie ? Fabriquée plutôt ! Il y a à l’évidence beaucoup d’argent et un jeu du pouvoir derrière cet homme qui aura servi de faire-valoir dans des contrats douteux concernant en particulier la construction d’autoroutes (les Algériens parlent d’autoghoul) et qui sera également un faire-valoir pour certains appétits politiciens.

Rappelons tout de même que plusieurs hauts fonctionnaires de son entourage immédiat sont en prison. Le coût de la construction de l’autoroute en Algérie est phénoménal. Une étude à montré que le kilomètre construit (et mal) à été facturé aux Algériens aux environs de 12 millions de dollars. Comparons ce prix à celui pratiqué en Europe (moyenne de 5 à 8 millions) ou au Maroc (3,5 millions de dollars). Pourquoi cette différence ?

Un jour, il faudra bien que les Algériens sachent d’où se déverse l’argent qui semble couler à flot chez ce député de HMS reconverti le lendemain de son élection en renégat de l’islamisme !

Encore un mot sur ce « TAJ » : sur le terrain, il est entrain d’absorber dans ses rangs toute une faune vorace et versatile de prétendants aux prébendes. J’avoue que je trouve cela très bien : il contribue à laver le terrain politique. Il est bon que cycliquement un nouveau parti comme le TAJ, fasse le nettoyage ! En médecine, cela s’apparente à l’abcès de fixation.

Il y a eu le parti né avec les moustaches, en voilà un nouveau, né avec des crocs ! Mais, sincèrement, je doute de son avenir à moyen et long termes.

Comment la nouvelle génération dont vous voulez porter la voix et les ambitions pourrait-elle se frayer un chemin vers le pouvoir?

Vous savez, lorsqu’avec des amis nous avions décidé de créer Jil Jadid, notre optique était d’apporter une véritable institution politique à notre société. Notre premier objectif est que le parti puisse faire émerger une élite nouvelle, jeune, compétente, consciente des enjeux. Le reste viendra le moment voulu. Mais pour cela, je sais qu’il y aura encore un long chemin à parcourir. Nous avons choisi délibérément de travailler pour le long terme.

Le pays est-il dans une impasse ou y-a-t-il des raisons d’espérer?

_. Tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir dit l’adage. Il est vrai que le pays est actuellement dans une impasse. Mais les impasses liées à l’exercice du pouvoir d’un homme s’évanouissent avec lui. L’Algérie est un immense pays. Sa population reste après tout très modeste, malgré une démographie galopante et une très mauvaise occupation du territoire.

Le pays pourrait nourrir 100 millions d’habitants s’il avait été bien gouverné. Il y a de l’énergie abondante, de vastes terres fertiles, des possibilités de captation de l’eau, un beau climat, de magnifiques paysages, des potentialités immenses dans le tourisme, dans l’industrie, dans l’agriculture, dans l’élevage… Mais tout est à faire, et là, c’est au génie algérien de démontrer qu’il existe. C’est à nous de nous frayer un chemin pour trouver une place au soleil.

Propos recueillis par Nadjib Touaibia