Dans ses réflexions sur la démocratie en Algérie, Tocqueville a les idées claires. Le texte est sans ambigüité.
– Il est partisan de la colonisation.
– Il conseille une domination absolue des Français en Algérie.
– Pour atteindre ces objectifs, il convient de prendre pour cible les populations civiles algériennes, de les massacrer et de les affamer.

A chacun de juger. Comme pour « De la démocratie en Amérique », la réalité du texte est en tel décalage avec la mythologie dorée de Tocqueville que je préfère citer de larges extraits.

Extrait N°1 : La colonisation est une nécessité pour assurer la grandeur de la France
  (Sur la colonisation de l’Algérie : voir aussi  Lamartine)

Je ne crois pas que la France puisse songer sérieusement à quitter l’Algérie.

L’abandon qu’elle en ferait serait aux yeux du monde l’annonce certaine de sa décadence. Il y aurait beaucoup moins d’inconvénient à nous voir enlever de vive force notre conquête par une nation rivale. Un peuple dans toute sa vigueur et au milieu même de sa force d’expansion, peut être malheureux à la guerre et y perdre des provinces. Cela s’est vu pour les Anglais qui, après avoir été contraints de signer en 1783 un traité qui leur enlevait leurs plus belles colonies, étaient arrivés, moins de trente ans après, à dominer toutes les mers et à occuper les plus utiles positions commerciales sur tous les continents.

Mais si la France reculait devant une entreprise où elle n’a devant elle que les difficultés naturelles du pays et l’opposition des petites tribus barbares qui l’habitent, elle paraîtrait aux yeux du monde plier sous sa propre impuissance et succomber par son défaut de cœur. Tout peuple qui lâche aisément ce qu’il a pris et se retire paisiblement de lui-même dans ses anciennes limites, proclame que les beaux temps de son histoire sont passés. Il entre visiblement dans la période de son déclin.

Extrait N° 2 : Les moyens à mettre en oeuvre pour assurer la domination française

D’une autre part, j’ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n’approuve pas, trouver mauvais qu’on brûlât les moissons, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants.
Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre. Et, s’il faut dire ma pensée, ces actes ne me révoltent pas plus ni même autant que plusieurs autres que le droit de la guerre autorise évidemment et qui ont lieu dans toutes les guerres d’Europe. En quoi est-il plus odieux de brûler les moissons et de faire prisonniers les femmes et les enfants que de bombarder la population inoffensive d’une ville assiégée ou que de s’emparer en mer des vaisseaux marchands appartenant aux sujets d’une puissance ennemie ? L’un est, à mon avis, beaucoup plus dur et moins justifiable que l’autre.

Extrait N° 3 : Il faut s’attaquer aux populations civiles.

(La dernière phrase suppose que, pour Tocqueville, massacrer ou affamer des populations civiles sont des moyens que l’humanité et le droit des nations ne réprouvent pas)

Si en Europe on ne brûle pas les moissons, c’est qu’en général on fait la guerre à des gouvernements et non à des peuples ; si on ne fait prisonniers que les gens de guerre, c’est que les armées tiennent ferme et que les populations civiles ne se dérobent point à la conquête. C’est en un mot que partout on trouve le moyen de s’emparer du pouvoir politique sans s’attaquer aux gouvernés ou même en se fournissant chez eux des ressources nécessaires à la guerre.

On ne détruira la puissance d’Abd-el-Kader qu’en rendant la position des tribus qui adhèrent à lui tellement insupportable qu’elles l’abandonnent. Ceci est une vérité évidente. Il faut s’y conformer ou abandonner la partie. Pour moi, je pense que tous les moyens de désoler les tribus doivent être employés. Je n’excepte que ceux que l’humanité et le droit des nations réprouvent.

Extrait N° 4 : Tocqueville, théoricien du terrorisme d’État. Le maintien de l’ordre par la terreur sur les populations civiles.

Le second moyen en importance, après l’interdiction du commerce, est le ravage du pays. Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux.
On crie beaucoup en France contre ces grandes promenades militaires que l’armée d’Afrique décore du nom de campagnes. On a raison dans ce sens que très souvent ces voyages meurtriers ne sont entrepris que dans le but de satisfaire l’ambition des chefs. Mais ils me paraissent quelquefois indispensables et dans ces cas on aurait bien tort de les proscrire.

Ce qui est à la longue insupportable à une tribu arabe, ce n’est pas le passage de loin en loin d’un grand corps d’armée sur son territoire, c’est le voisinage d’une force mobile qui à chaque instant et d’une manière imprévue peut tomber sur elle.

Extrait N° 5 : L’amitié de la France, un bienfait à éviter

Nous avons fait en petit en Afrique ce que nous avons fait partout soit en petit soit en grand depuis dix ans dans le reste du monde : nous avons agi de manière que notre amitié fût toujours fatale.

Presque toutes les tribus ou presque tous les hommes qui s’étaient déclarés en notre faveur ont été ou abandonnés ou frappés par nous. Le traité de la Tafna a livré à Abd-el-Kader le territoire admirable qu’occupaient les Douairs et les Smelas. Le même traité a remis entre ses mains la malheureuse petite tribu Coulougli des Ben Zetoun, la seule de la Mitidja qui eût embrassé ardemment notre cause.

Extrait N° 6 : Il faut exproprier les indigènes, qu’ils soient amis, ennemis, ou neutres

Je suis en général fort ennemi des mesures violentes qui, d’ordinaire, me semblent aussi inefficaces qu’injustes. Mais ici, il faut bien reconnaître qu’on ne peut arriver à tirer parti du sol qui environne Alger qu’à l’aide d’une série de mesures semblables, auxquelles, par conséquent, on doit se résoudre.

La plus grande partie de la plaine de la Mitidja appartient à des tribus arabes qui, de gré ou de force, sont aujourd’hui passées du côté d’Abd-el-Kader. Il faut que l’administration devenant la maîtresse de ce territoire, il ne soit point rendu, même à la paix. (…)

Quant aux terrains soit dans la Mitidja, soit dans le Massif qui n’appartiennent pas aux tribus arabes mais aux Maures, il est utile que le gouvernement les acquière presque tous soit de gré à gré, soit de force, en les payant largement. La population maure mérite des égards à cause de son caractère pacifique. Mais dans la campagne elle nous gêne sans nous être utile à rien. Elle ne peut servir de lien entre les Arabes et nous, ainsi que je l’ai expliqué précédemment, et elle forme au milieu de notre population rurale un élément réfractaire qui ne s’assimilera jamais avec le reste. Cette dépossession des indigènes n’est point le plus difficile de l’œuvre. Les Arabes se sont déjà éloignés et les Maures sont en très petit nombre. (…)

Extrait N° 7 : L’apartheid, solution constante de Tocqueville pour préserver la démocratie blanche

La première objection ne saurait être faite que par des gens qui n’ont pas été en Afrique. Ceux qui y ont été savent que la société musulmane et la société chrétienne n’ont malheureusement aucun lien, qu’elles forment deux corps juxtaposés, mais complètement séparés.
Ils savent que tous les jours cet état de chose tend à s’accroître par des causes contre lesquelles on ne peut rien. L’élément arabe s’isole de plus en plus et peu à peu se dissout. La population musulmane tend sans cesse à décroître, tandis que la population chrétienne se développe sans cesse.

La fusion de ces deux populations est une chimère qu’on ne rêve que quand on n’a pas été sur les lieux. Il peut donc et il doit donc y avoir deux législations très distinctes en Afrique parce qu’il s’y trouve deux sociétés très séparées. Rien n’empêche absolument, quand il s’agit des Européens, de les traiter comme s’ils étaient seuls, les règles qu’on fait pour eux ne devant jamais s’appliquer qu’à eux.

Extrait N° 8 : La démocratie est blanche. Pour les Blancs, il faut des garanties contre les expropriations, les exactions des fonctionnaires, bref les garanties d’une vie civilisée.

La plupart des procès criminels sont également dirigés contre des Européens. Dans le cas où ce sont des indigènes, si l’on croit que nos formes soient trop lentes (ce que je ne crois pas), on peut établir pour eux des conseils de guerre.
Ceci est d’un intérêt secondaire, les Arabes qui vivent avec nous sont en petit nombre et peu redoutables. Mais ce qui n’est pas secondaire, c’est de donner à l’Européen qu’on invite à venir en Afrique toutes les garanties judiciaires, tant au civil qu’au criminel, qu’il est habitué à regarder comme une nécessité de la vie civilisée.

Après avoir constitué la justice civile, il faut s’occuper sans retard à donner des limites précises à la justice administrative. Il faut surtout se hâter de donner au tribunal administratif une constitution qui donne des garanties à la propriété. A l’heure qu’il est, ainsi que je l’ai montré, elle n’en a point. Et c’est toujours non seulement l’administration, mais encore le fonctionnaire intéressé qui prononce dans sa propre cause.

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