L’autonomie participe de la nature fondamentale de la personne humaine. Sans cette autonomie, l’homme ne serait qu’un esclave, un être soumis à l’autorité d’autrui. Le peuple algérien captif de la colonisation a été réduit en esclavage pendant 132 années, réduit à obéir à d’autres lois que les siennes, à parler une autre langue que celle de ses ancêtres, à adopter d’autres valeurs, étrangères à son histoire, à sa civilisation, à sa culture.
En somme, disparaître par l’assimilation ou par le génocide. Le peuple algérien ne pouvait se soumettre à la mort culturelle ou à l’extermination physique sans résister, sans lutter pour se libérer du joug de l’occupation militaire et de la colonisation, pour se sauver de l’extinction et échapper à l’extermination systématique.
Le général Maurice Etienne Gérard, ministre de la Guerre en 1834, appelait ses officiers et ses soldats « à exterminer la population indigène ». Une extermination par les armes ou par la famine avant d’envisager l’assimilation de cette population par la langue et la culture françaises qu’une partie des élites intellectuelles et économiques « indigènes » avait portée. L’hétéronomie par l’assimilation linguistique, culturelle et législative perpétue l’aliénation qui deviendrait volontaire. [Je veux citer ici Cornélius Castoriadis qui a fait de l’hétéronomie et de l’aliénation, deux notions centrales de son travail philosophique.] La loi Célestin Jonnart du 4 février 1919 organisait cette sujétion mentale et juridique par l’octroi de la citoyenneté à certaines catégories d’indigènes qui renonceraient à leur statut personnel de musulman.
Le peuple algérien a qualifié les assimilés qui ont abandonné leur religion voire adopté une autre religion de ce terme infamant de m’tourni tiré du verbe « retourner », voulant dire apostat, renégat. Léon Gambetta, le républicain de gauche, rend hommage à la politique d’évangélisation du cardinal Lavigerie dont « la présence à Tunis valait une armée », selon le fondateur de la IIIème République, la plus laïque et la plus anticléricale de toutes les républiques françaises. Avant lui, Jean-Etienne-Marie Portalis, le ministre du Culte de Napoléon, disait qu’un « prêtre équivalait dix gendarmes. » Et c’est Jules Ferry, l’homme des « races supérieures ont un droit [celui de civiliser] sur les races inférieures » que François Hollande, le nouveau président de la République française, a honoré, qui avait permis la nomination du cardinal Lavigerie à l’archevêché de Carthage.
Dans le « Passé de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs », publié en 1939, l’historien et professeur à l’Université d’Alger, Emile-Félix Gautier écrivait : « Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de l’Afrique du Nord, on constate que tout se passe comme si elle était frappée d’une inaptitude congénitale à l’indépendance. » Une « inaptitude congénitale à l’indépendance » qui devait justifier l’hétéronomie du peuple algérien « incapable à établir ses propres lois et à se gouverner d’après elles. » Se libérer, c’est-à-dire se rendre libre, s’affranchir des servitudes pour être, comme dit Cornélius Castoriadis, « à l’origine de son nomos », être autonome pour construire son propre système normatif et s’administrer soi-même par des lois et des règles intrinsèques. Et pour se rendre libre, il faut disposer d’une volonté ; de la volonté d’exister en tant que peuple libre de forger son destin politique.
Le 5 juillet 1962, le peuple algérien acquérait par sa propre volonté l’indépendance, démentant le « déterminisme congénital » d’E.F Gautier, qui devait lui permettre d’accéder à la liberté politique et de disposer de lui-même.
Ce libre propos a été publié par Repères maghrébins du mois de juillet actuellement en Kiosques.
Brahim Younessi







