Henri DUNAND et l’EMIR ABD-EL-KADER.

0
332

Par Mohamed Senni El-M’haji.

1. Présentation du sujet.

       Le document que j’ai plaisir de vous livrer consiste à poser une problématique pour laquelle, je reconnais  d’emblée qu’ il serait prétentieux d’apporter une réponse définitive, celle-ci dépendant d’investigations poussées qui ne relèvent pas exclusivement de la disponibilité d’archives – qui demeurent incontournables – mais relèvent davantage d’archives ou de correspondances privées qu’il serait intéressant de rechercher tant l’intérêt du sujet est grand car pouvant mettre à jour des vérités à même de traquer des idées préconçues, des stéréotypes savamment entretenus et des tabous institutionnalisés.

Dans une première étape, j’ai décidé de poser avec le maximum de finesse et de fidélité possibles le canevas à l’intérieur duquel ce sujet s’articulera, quitte à ce que les éléments manquants du puzzle arrivent a posteriori.

Question liminaire : l’Emir Abd-El-Kader, à travers sa légendaire épopée, parsemée de bout en bout d’actes hautement humanitaires, a-t-il influencé le père fondateur de la Croix Rouge ? Il n’y aura pas de réponse tranchée à cette question  pour les raisons avancées en partie ci-dessus. Il y en aura certainement une, demain, sous la plume d’un historien qui, sous l’emprise d’une réelle motivation, alliera la rigueur scientifique et l’entêtement jusqu’à l’abus.

Pour le moment, nous nous bornerons à aligner les destins de ces deux hommes en circonscrivant leurs itinéraires respectifs dans la matière du sujet que nous nous sommes proposé de traiter. Et nous allons commencer par le premier

 1. Henri DUNAND

Il est né le 8 mai 1 828 à Genève dans une famille protestante. Fervent pratiquant, élevé dans l’engagement religieux, il devient visiteur en prison. Mais son action individuelle cèdera la place à une action nettement plus développée et, c’est ainsi, qu’avec des amis, il fondera l’Union de Genève. Finançant sur ses propres deniers et recrutant les premiers membres, il en sera le secrétaire international. En 1 850, cette Union s’érigera en réseau mondial. En 1 855, à Paris, Dunant rédige la Charte des Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG).

Moins de deux ans plus tard, il est envoyé par la Compagnie Genevoise en Algérie et plus précisément à El Eulma où il fonde la Société des Moulins de Mons Djemila. Ses comportements, semble-t-il, vis-à-vis des autochtones gênèrent les partisans de la colonisation pure et dure et ses moulins restèrent à l’arrêt, l’autorisation de l’exploitation d’une chute d’eau ne lui parvenant pas. Les raisons relevant du blocage délibéré, il décide de s’adresser directement à Napoléon III. Entre- temps, il fait acheter des carrières de marbre par ses actionnaires mais ce projet ira, faute de maîtrise du financement, droit à la faillite.

Il retourne en Europe pour présenter sa requête à Napoléon III. Or, celui-ci est en Italie pour livrer bataille aux Autrichiens qui eut lieu le 24 juin 1 859 à Solferino. Arrêtons-nous un moment sur cet évènement qui a eu, comme on va le voir, d’immenses répercussions à l’échelle planétaire.

1.1. LA BATAILLE DE SOLFERINO

1.1.1. Les belligérants.

A. La coalition franco-sarde.

France : Napoléon III (Paris 1 808 -Chislehurt/ Kent 1 870).

En 1 840, il fut condamné à la prison à vie pour tentative de coup d’état contre Louis Philippe, Roi des Français, celui-là même qui renia la parole de la France donnée deux fois dans la même journée du jeudi 23 décembre 1 847 à l’Emir Abd-El Kader, la première fois à Sidi Brahim, en milieu d’après midi, par le Général Lamoricière et la seconde fois, dans la même soirée, par le Duc d’Aumale, fils de Louis Philippe, à Ghazaouet. En 1 846, Napoléon III s’évada de prison et se réfugia en Grande Bretagne. Il est élu président de la République le10/12/1848 et, le 2/12/1851, face à la colère qui sourde, il met fin à la IIème République par un coup d’état et proclame le second Empire qui durera le temps de son règne : de 1852 à 1870.
Royaume de Sardaigne : Victor- Emmanuel II de Savoie (Turin 1820 –Rome 1870).

Napoléon III et Victor- Emmanuel II s’allient pour des intérêts propres ; le premier voulant récupérer la Savoie et Nice et le second voulant unifier le royaume d’Italie avec la Sardaigne. Ils marchent à la rencontre de leur ennemi à la tête de 118 000 soldats (133 000 selon d’autres sources).

B. Autriche/Hongrie : François – Joseph 1er (1830 – 1916).

Il fut empereur d’Autriche de 1 848 à 1 916 et Roi de Hongrie de 1 867 à 1 916. Il alla à la rencontre de ses ennemis avec une armée composée de 100 000 hommes (150 000 selon d’autres sources) .C’est lui qui, suite à ses défaites en Italie en 1 859 et en Prusse en 1 866, annexa la Bosnie Herzégovine en 1 908 et, après l’assassinat de son héritier, François – Ferdinand, le 28 juin 1 914 à Sarajevo, il déclare la guerre à la Serbie qui déclencha la 1ère guerre mondiale.

1.1.2. La bataille proprement dite

Elle eut lieu le 24 juin 1 859 à Solferino, dans la province de Mantoue, en Lombardie dont la capitale est Milan et fit des pertes et blessés considérables. Des sources parlent de 2 492 soldats français et 3 000 autrichiens tués pour12 512 blessés et 2 922 capturés pour les premiers et 10 817 blessés et 8 638 capturés pour les seconds pendant que les sources académiques parlent de 17 000 soldats français et 22 000 autrichiens tués

Henri Dunant assistait au déroulement de la bataille. C’était l’enfer à ses pieds. Il communiqua ses impressions de guerre à une amie, la comtesse de Gasparin, à Genève qui les publie anonymement dans le Journal de Genève. Il écrit ensuite Un Souvenir de Solferino. L’humaniste qu’il était fut saisi par le spectacle des blessés sur le champ de bataille. C’est alors qu’il eut l’idée d’une organisation neutre d’assistance aux soldats blessés en temps de guerre.

Napoléon III qui le reçoit à Paris pour son problème de barrage à El Eulma, lui promet son appui pour son projet humanitaire.

Du 26 au 29 octobre 1863, assistent, à Genève, quatorze pays à une conférence. Celle-ci n’aboutit qu’au cours de l’année suivante, après quatorze jours de débats, le 22 août 1864, à l’adoption de la Convention de Genève, signée par 16 Etats.

Sitôt la Convention approuvée, Dunant tomba dans la misère et finit, après une traversée de désert de presque un quart de siècle, par recevoir un prix du Conseil Fédéral en 1897 et, quatre années plus tard, il obtient le premier prix Nobel de la Paix, conjointement avec l’homme politique français Frédéric Passy (1822-1922 ), fondateur de la Ligue Internationale de la Paix

Henri Dunant mourut dans un hospice de Heiden (Suisse) le 30 octobre 1910.

2. L’Emir Abd-El-Kader

2.1 Un cas à part.

Soldat durant presque deux ans sous les ordres de son père, chef militaire émérite durant quinze années, toujours à l’avant de ses troupes- à l’exception d’une seule fois- combattant inlassablement- malgré de sévères revers- une des premières armées du monde de son temps, suréquipée, aguerrie et soutenue par des nuées de traîtres à leur patrie à travers la quasi-totalité du champ des hostilités, de même que par le Sultan Moulay Abderrahmane du Maroc, l’Emir, ayant vu toutes les horreurs commises par ces esprits dits « civilisateurs », par des tribus félonnes, versatiles et même par des aventuriers sans foi ni loi, avait toutes les bonnes raisons pour s’interdire tout acte humanitaire envers ses ennemis. Et pourtant, il n’en fit rien. Sa mission relevant du sacré, il est demeuré imperturbablement et rigoureusement respectueux des règles de conduite auxquelles doit s’atteler tout Musulman éclairé. De plus doué d’une magnanimité sans limites, il refusait de recourir aux procédés inhumains de ses adversaires.

Son humanitarisme allait constituer un considérable atout contre ses adversaires qui, devinant parfaitement cette arme indicible avec laquelle il forgeait le respect des plus sceptiques, allaient tout déployer pour le ternir spécialement sur ce point. Ce fut un échec en dépit de la présence de stratèges mobilisés pour arriver à cette fin. Et cet échec est ressenti amèrement, jusqu’à nos jours, par les esprits  »bien pensants » d’outre Méditerranée. Une petite question s’impose ici: qu’aurait fait Henri Dunant s’il avait été militaire? Quand on sait que la charité chrétienne est bannie de toutes les armées, une multitude de réponses peuvent être avancées dépendant chacune de la nature de l’acteur concerné et de l’acte qu’il subit…

2.2 Les actions de l’Emir.

«Il n’y a présentement dans le monde que trois hommes auxquels on puisse légitimement accorder la qualification de grands et tous trois appartiennent à l’Islam. Ce sont Abd-El-Kader, Mèhémet Ali et Chamyl». Cette phrase est du Maréchal Soult (1769-1851) qui fut ministre de la guerre de 1830 à 1832 et Président du conseil en 1832,1839 et de 1840 à 1847. Cette phrase plante le décor de ce que nous allons développer.

2.2.1 Son combat contre certaines pratiques guerrières

Le traité avec le général Desmichels, signé le 26 février 1834, permit à l’Emir d’affiner son organisation: il ne laissa rien au hasard. Quand tout fut mis en place, il s’attaqua à combattre des pratiques qui relevaient de la barbarie et il commença par mettre fin à la décapitation de ses ennemis. Tout soldat arabe qui ramenait la tête d’un ennemi encourait un châtiment: bastonnade sur la plante des pieds, exclusion du rang des combattants…
Puis il organisa la détention des prisonniers: bonne nourriture, café, pécule… Il autorisait la venue dans ses camps d’aumôniers pour prononcer des messes. Aucun prisonnier n’était maltraité. Les prisonnières françaises ou chrétiennes en général, étaient prises en charge par sa propre mère, Lalla Zohra.

2.2.2 Le premier contact avec Monseigneur DUPUCH (1809-1856)

Lorsque l’évêché d’Alger fut érigé en 1838, Monseigneur Antoine Adolphe Dupuch, originaire de Bordeaux en fut le premier évêque. Un jour, il reçut la visite d’une femme dont le mari, sous-intendant militaire, était prisonnier des Arabes. Devant l’insistance de l’épouse, Monseigneur Dupuch dépêcha un émissaire auprès de l’Emir. Celui-ci ordonna de suite qu’on lui ramène le prisonnier. Il lui annonce sa liberté, lui remet des habits neufs, son fusil, un cheval, de la nourriture et une lettre pour Monseigneur Dupuch, dans laquelle il écrit en substance: «Permets-moi de te faire remarquer qu’au double titre de serviteur de Dieu et ami des hommes, tu aurais dû me demander, non la liberté d’un seul mais de tous les Chrétiens qui ont été faits prisonniers depuis la reprise des hostilités. Bien plus, tu serais deux fois digne de ta mission en étendant la même faveur à un nombre correspondant de Musulmans qui languissent dans vos prisons». Monseigneur Dupuch, piqué au vif et ayant parfaitement saisi à qui il avait affaire organisa deux grandes opérations d’échange de prisonniers; une fois avec l’Emir et une autre fois avec son prestigieux khalifat Ben Allal de Hadjout qui périra en novembre 1843 dans un combat héroïque à 15 km à vol d’oiseau de Tessalah en allant vers El Malah. Quant à Monseigneur Dupuch, il retourna en France où il eut l’occasion de rendre plusieurs visites à l’Emir au cours de sa détention. Avant sa mort à Bordeaux, il demanda que ses cendres soient enterrées à Alger.

2.2.3 Le combat de l’Emir pour l’échange des prisonniers

A l’exception des initiatives réussies avec Monseigneur Dupuch, l’Emir ne reçut aucune suite à ses propositions d’échange de prisonniers dont beaucoup étaient envoyés en Corse ou à l’Ile Sainte Marguerite, sur la Côte d’Azur face à Cannes. Il écrivit directement au Roi des français, Louis Philippe qui observa le même mutisme que son ministre de la guerre ou le gouverneur d’Algérie.

2.2.4 L’affaire des prisonniers détenus dans la Deïra au Maroc

1845. l’Emir est au Maroc. La France et l’Algérie pensaient s’être définitivement débarrassées de lui. Contre toute attente, et en dépit d’une frontière hermétiquement étanche il s’élance, le 21 septembre vers la Tafna. Montagnac essaie de lui barrer la route avec 400 hommes (chiffre officiel, la réalité étant tout autre). L’Emir divisa ses partisans en deux groupes: l’un sous son commandement, l’autre sous celui de Bouhmidi El Oulhaci. Au premier choc, Montagnac est tué. Ne réchappent que 80 soldats qui se réfugient dans l’enceinte du Marabout de Sidi Brahim et entament une vaillante résistance. L’Emir rejoint sa Deïra au Maroc. Le 25 septembre les assiégés tentent une sortie désespérée. Sur les 80, seuls 15 sont faits prisonniers.
Début octobre 1845. 300 cavaliers sont envoyés par Cavaignac de Tlemcen pour renforcer la garnison de Témouchent. Soudain, l’Emir surgit en face d’eux. Malgré le nombre, aucun coup de feu n’est tiré. Ils lèvent le drapeau blanc et se rendent. L’Emir les console et leur dit : «Ne désespérez jamais de l’avenir, il ne vous sera fait aucun mal. Dieu a décrété que vous deviez tomber en mon pouvoir. Il peut aussi bien décréter votre libération»
D’octobre 1845 au 18 juillet 1846, l’Emir reprit le combat poussant jusqu’en Kabylie où il déploya tout son génie de stratège.
En rentrant à sa Deïra, une terrible nouvelle l’attendait. Les prisonniers faits à Sidi Brahim et près de Témouchent ont été froidement massacrés le 24 avril 1846 sur ordre de Mustapha Ben Thami cousin et beau frère de l’Emir. Onze officiers eurent la vie sauve. Ils furent libérés sous conditions. Plus tard, l’un d’eux, qui travaillait à Paris demanda à être mis au service de l’Emir, détenu à Amboise. C’était le trompette Escoffier, capturé à Sidi Brahim et pour qui l’Emir organisa une cérémonie officielle pour lui accrocher lui-même la Croix de la Légion d’Honneur, décernée par Louis Philippe, pour le courage dont il a fait preuve en sauvant son capitaine à Sidi Brahim.

2.2.5 Evénements en territoire marocain

Moulay Abderrahmane, voyant en l’Emir un dangereux rival, décida, sur injonctions des français à mettre terme à son entreprise. En juin 1847, il charge un de ses chefs militaires, Hicham Lahmar, à la tête de 9000 hommes de le débarrasser de lui. La troupe campe à Tafersit dans le Rif. L’Emir déploie toute sa diplomatie pour convaincre Lahmar de ses bonnes intentions, en vain. Le chef marocain décide de capturer l’Emir par traitrise. Il dépêche 500 cavaliers pour  » recueillir la bénédiction de l’Emir ». Se trompant de tente, ils sont aussitôt découverts et une mêlée s’en suit. Les Marocains laissent 80 cadavres. L’Emir comprend alors qu’il ne pouvait laisser l’initiative à Lahmar. Avec 200 de ses cavaliers rouges, il se dirige vers le camp ennemi et, à 1 contre 45, les Algériens écrasent les Marocains qui perdent leur chef dans la bataille. L’Emir ordonne qu’il n’y ait pas de prise de butins, de soigner les blessés et fait escorter tous les survivants par l’élite de ses cavaliers jusqu’aux portes de Fès.

2.2.6 L’affaire des Chrétiens maronites (Damas – Beyrouth).
.
Le 10 juillet 1860, les Druzes –entre autres – attaquent sauvagement et sans motif précis les Chrétiens de Damas. L’Emir tente de convaincre les chefs Druzes d’arrêter les massacres parce que c’était contraire aux enseignements de l’Islam et surtout pour des raisons de géostratégie : des navires de guerre étaient déjà en rade en face de Beyrouth et d’importantes colonnes militaires françaises, commandées par le Général Beaufort, avaient reçu ordre de raser Damas. De son côté, l’Empire ottoman était menacé dans tout le Moyen Orient. Le délégué de la Sublime Porte sollicite l’intervention de l’Emir. Il saute à cheval et se rend seul à la rencontre du Général Beaufort .Quand il le rejoint dans la plaine de la Bekaa il essaie de le convaincre de stopper son avance faute de quoi une catastrophe aux conséquences inimaginables allait s’abattre sur toute la région. Le Général reste de marbre et refuse la requête qui lui est soumise. Alors l’Emir commence un réquisitoire où il s’engage à régler lui-même la crise. Le Général cède enfin. L’Emir fait volte- face et retourne à Damas. Il obtient des armes qu’il distribue à la colonie d’Algériens qui avaient tant et tant fait sous ses ordres. Il commence par enlever tous les personnels diplomatiques qu’il abrite dans sa propre demeure pendant que ses compagnons vidaient de leurs occupants les maisons ciblées, les Eglises, les Monastères…Des Chrétiens sont emmenés de force. Des primes sont allouées par l’Emir pour quiconque lui ramène des personnes menacées. 13000 personnes sont hébergées dans sa maison et dans celles de ses compagnons. Il fait face, seul, à leurs multiples besoins. L’opération dure 17 jours pendant lesquels l’Emir ne mit pas pied chez lui. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre d’Orient aux Amériques.

  B. CONCLUSIONS

Tout d’abord, il me semble opportun de rappeler que pendant la guerre d’occupation, les nations européennes, avec l’accord de la France, envoyaient régulièrement des observateurs et autres spécialistes militaires faire des analyses sur tout ce qui concernait ces nouvelles contrées. A ce titre, la Suisse délégua un capitaine dont le séjour coïncida avec la cérémonie de signature du Traité de la Tafna en 1837 par l’Emir et le Maréchal Bugeaud. De retour chez lui, il publie un rapport dans lequel, avec une précision et une objectivité gênantes pour certains, il relate fidèlement les péripéties de son séjour. La place qu’il réserve à l’Emir est saisissante. Elle rappelle cette fameuse phrase de l’un de ses plus irréductibles ennemis : « On ne peut pas approcher cet homme sans l’aimer ». A cette époque déjà (en 1837), l’Emir jouissait d’une excellente réputation en Europe.

Cet aspect pouvait-il échapper à Henri Dunant alors qu’il s’apprêtait à aller s’installer en Algérie ? Arrivé dans notre pays, il côtoie les « Indigènes » qui lui racontent probablement beaucoup de choses sur les années noires qu’ils avaient connues avec les Français : l’Emir devait être l’axe autour duquel ces discussions tournaient. Dunant a dû lui-même être témoin de ce terrible train de mesures pris contre les Algériens à cette époque-là. Son penchant pour les Arabes ne l’a-t-il pas pénalisé au point où il décide de recourir à Napoléon III pour régler son problème d’autorisation d’utilisation de la chute d’eau qu’il a dû poser à tous les décideurs français en Algérie ?
IL est quasiment certain qu’en retournant à Genève et compte tenu de sa haute formation, de l’étroite relation qu’il avait avec ses semblables et de son humanisme imbu de l’impératif religieux, il emportait avec lui, aussi bien dans son esprit que dans son cœur, une image très fine sur ce qui s’est passé en Algérie et sur ce qu’était l’Emir, cet homme qui a acculé la France à trahir deux traités (faut-il rappeler que le deuxième a même été falsifié par Bugeaud lui-même ? ) et renier sa parole comme nous l’avons dit plus haut. De plus les événements de Damas et du Mont Liban de 1860 –intervenus quelque quatre années avant la signature de la Convention de Genève – et le comportement unique, désintéressé et profondément humain de l’Emir qui a soulevé l’admiration des plus grandes nations et dont le sens profond n’a été perçu à sa juste mesure que par Chamyl (1797-1871 ), héros de la guerre du Daghestan (1834-1859 ) du fond de sa cellule, tous ses aspects ajoutés à tant d’autres pouvaient-ils passer inaperçus en Suisse ? Tout au contraire. Dunant, dont l’œuvre émane d’une volonté strictement personnelle ne pouvait être mieux inspiré pour renforcer ses convictions dans l’optique qu’il s’était assignée.
Lui et l’Emir se sont élevés contre « la seule vraie invention de l’homme : la douleur ».
Nous demeurons convaincu qu’avec un peu de patience et un zeste de volonté d’acier, il sera possible de répondre définitivement à la question.