L’échec de l’intégration à la française

Brahim Younessi :

La France a toujours confondu intégration et assimilation qui  n’ont ni la même signification ni le même contenu. La définition la  plus courante d’intégrer est de faire entrer une partie dans un ensemble  alors que celle d’assimiler est de rendre semblable. En même temps que  l’Etat colonial français maintenait la population « indigène » en  Algérie dans une situation d’infériorité juridique, il déployait tous  les efforts pour rendre sa conquête assimilable par la mise en place  d’institutions administratives semblables à celles de la  métropole  et  l’ouverture d’écoles essentiellement congréganistes qui remplaçaient  partout les écoles coraniques fermées au fur et à mesure.

Le but recherché était évidemment de façonner des générations  d’Algériens dans le moule français et de les éloigner de l’islam pour  les assimiler à la culture et à la civilisation françaises. Le  sénatus-consulte de 1865 dont la loi du 4 février 1919 a repris  certaines modalités incitait à l’assimilation par le renoncement du  statut personnel de musulman.

L’islam, voilà l’ennemi comme  disait Ernest Renan. La politique qui a été menée durant ces quarante  dernières années en France par les différents gouvernements de droite  comme de gauche qui se sont succédé au pouvoir depuis 1970 n’a pas rompu  avec cet esprit assimilationniste de l’Etat colonial. S’il n’était pas  demandé aux musulmans qui accédaient à la nationalité française de  renoncer à leur religion, la République nourrissait la certitude qu’à  travers l’intégration par l’école l’assimilation s’opérerait sans  difficulté vraisemblablement dès la seconde génération. Le même  raisonnement avait été tenu en Algérie par l’Administration française  pour domestiquer les mentalités et les esprits des jeunes « indigènes »  afin d’acculturer pour mieux assimiler. L’enseignement laïc devenu  obligatoire se propageait dans tout le pays lorsque l’enseignement  coranique était soumis à une surveillance très étroite. Les écoles  coraniques ne pouvaient plus ouvrir sans l’autorisation des autorités  militaires ou administratives.

L’appartenance religieuse était  indéniablement devenue, aux yeux de l’Etat colonial, un obstacle majeur à  l’assimilation des populations qui n’avaient pas « profité » des effets  de la loi de 1919 pour accéder à la pleine citoyenneté française par le  rejet de la loi et des coutumes islamiques. Le récent débat sur  l’identité nationale française démontre, s’il en était besoin, que la  dimension culturelle et symbolique n’est pas étrangère à «  l’inassimilabilité » des jeunes français « d’origine immigrée » comme  les présentaient curieusement les médias qui n’osaient pas les  désignaient selon leur origine arabe et musulmane.

La France c’est la  laïcité à laquelle les musulmans français sont constamment conviés à se  conformer notamment les femmes voilées qui ont secoué la République  durant toutes ces dernières années mais c’est aussi la civilisation  judéo-chrétienne à laquelle appartenaient les précédentes vagues  d’immigration d’Europe du sud (Italie, Espagne, Portugal) et de l’Est  (Pologne, Yougoslavie) qui ont été plus facilement assimilées à la  nation française. En tout cas, leur assimilation n’aura posé aucun  problème de type ethnique ou religieux contrairement aux Musulmans venus  d’Afrique du nord qui sont à la fois extra européens et étrangers à la  civilisation dominante. Mais même cette immigration qui parvenait  pourtant à s’intégrer par le travail du fait de la croissance économique  forte de cette époque, avait subi, à certains moments, des réactions  xénophobes et des accents de racisme.
Vivre ensemble
L’importation  massive d’une main d’œuvre nord-africaine notamment algérienne dans les  années 60 immédiatement après la fin de la guerre d’Algérie a fait  apparaître dans une partie de la société française des sentiments  d’hostilité et de haine à l’égard de cette population à laquelle il est  reproché d’avoir combattu la France pour accéder à son indépendance.

Une extrême droite particulièrement virulente qui reprend l’héritage de  l’OAS fait de l’immigration la thématique principale de son combat  politique et de sa lutte idéologique pour s’imposer comme une force  pérenne dans le champ politique. Bien que les scores électoraux du Front  national créé en 1972 par Ordre Nouveau et le Parti des forces  nouvelles sont infimes, il a réussi, en moins d’une décennie, à faire de  l’immigration un sujet de préoccupation nationale, ce qui lui vaut de  remporter un succès électoral à Dreux lors des élections municipales de  mars 1983. Demeurée invisible pour des raisons dues à la fois à la  politique d’intégration engagée par le gouvernement et au comportement  discret et effacé de cette population rendue responsable de la crise  économique de la France à la suite du choc pétrolier de 1973, du chômage  qui commence à frapper les ouvriers français devant la fermeture  d’usines et la réduction des effectifs et de l’insécurité qui devient  également un thème électoral pour l’extrême droite.

En même temps  que le Front national prospère électoralement et les idées de son chef  Jean-Marie Le Pen gagnent les esprits (ce que l’on a appelé la  lepénisation des esprits) l’immigration maghrébine traverse cette année  1983 dans l’épreuve et la douleur avec la mort de plusieurs de ses  jeunes victimes d’actes racistes ou tués par la police.

Les  jeunes des banlieues devenus Français du fait de la loi du sol refusent  de vivre la même condition que leurs parents qui ont occupé les emplois  les plus pénibles et les moins gratifiants délaissés par les Français  sans revendiquer aucun droit à la France qu’ils ont aidée à construire.  Ils décident de se montrer en faisant irruption dans l’espace publique  par l’organisation d’une grande manifestation à Paris le 3 décembre  1983, après une marche « pour l’égalité et contre le racisme » de  plusieurs jours d’une trentaine de jeunes des Minguettes partis de  Marseille. « Vivre ensemble, avec nos différences, dans une société  solidaire », crient les manifestants à une Gauche au pouvoir qui a  récupéré le mouvement par la création de « SOS racisme » et  l’autorisation d’émettre sur la bande FM à une radio des Beurs – mot  affreux qui veut dire Arabe en verlan – pour canaliser cette jeunesse  qui vit la stigmatisation et l’exclusion. En même temps, la Gauche qui a  remporté l’élection présidentielle et les législatives de 1981 avec les  voix de ces Français « issue de l’immigration » les maintient dans  leurs ghettos et ne leur donne aucune possibilité d’accéder aux  fonctions électives ou gouvernementales.

 

La génération Beur

Il  faut attendre 1991 pour voir la nomination d’un naturalisé, Kofi  Yamgname, originaire du Togo, au Secrétariat d’Etat des affaires  sociales et de l’intégration. Si un secrétariat d’Etat aux travailleurs  immigrés est créé en 1974 par Valéry Giscard d’Estaing qui vient d’être  élu à la présidence de la République, ce secrétariat à l’intégration est  le premier du genre mais il donne le net sentiment qu’il n’a qu’une  valeur symbolique. Supprimé sous le gouvernement d’Edouard Balladur en  1993, Alain Juppé devenu Premier ministre appelle un ancien officier de  l’armée française, originaire d’Algérie, Hamlaoui Mekachera, comme  délégué ministérielle à l’Intégration. C’est la première fois qu’un  Arabe est ainsi chargé d’une mission gouvernementale après la  participation au gouvernement du général de Gaulle de madame Nafissa Sid  Cara chargée en tant que secrétaire d’Etat des questions sociales en  Algérie et de l’évolution du statut personnel de droit musulman. Ce que  le Front de Libération Nationale dénonce comme une atteinte portée à  l’Islam et au Coran.

La génération Beur qui fredonne « Douce  France » s’engage sur le plan politique et tente d’investir les partis  essentiellement de gauche comme le Parti socialiste qui ne leur ouvre  pas vraiment la porte et qui ne leur fait aucune place dans ses  instances dirigeantes pendant longtemps. Lionel Jospin (Parti  socialiste) qui prend la tête du gouvernement en 1997 ignore cette  catégorie de la population française en ne nommant ni ministre ni  secrétaire d’Etat d’origine arabe ou africaine dans son équipe. Et parmi  les 577 sièges de l’Assemblée nationale, aucun n’est occupé par un  homme ou une femme issus de la diversité selon la nouvelle terminologie  employée pour désigner les Français d’origine maghrébine et d’Afrique  noire.

L’intégration est désormais confinée dans l’enceinte du  Haut Conseil à l’Intégration créé en 1989 par le socialiste Michel  Rocard. Rassemblant des experts, ce conseil a pour fonction de  réfléchir, de produire des rapports, de faire des propositions et de  donner au gouvernement des avis. Son discours tourne de plus en plus à  vide, selon le mot de Gérard Noiriel. Les Français d’origine étrangère  affirment ne pas avoir besoin de discours mais d’actes concrets qui  leurs donnent une visibilité dans les institutions de la République. Ce  que la droite avec l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la  République en 2002 va leur accorder avec la nomination de Tokia Saïfi,  française d’origine algérienne, au secrétariat d’Etat chargé du  développement durable.

Si cette nomination ne soulève pas  l’enthousiasme, elle est jugée comme un premier pas vers une plus grande  visibilité que confirme Jacques Chirac après sa réélection en 2005 en  confiant à Azouz Begag le ministère chargé de la Promotion de l’égalité  des chances. Mais la surprise va venir de Nicolas Sarkozy à son élection  à la magistrature suprême en 2007 en donnant, pour la première fois, un  ministère régalien à une Française d’origine maghrébine, Rachida Dadi,  appelant au gouvernement trois autres jeunes femmes dont deux sont  également originaires du Maghreb, Fadéla Amara chargée de la Politique  de la Ville et Nora Berra chargée des Ainés. La troisième est d’origine  sénégalaise, Rama Yade, qui devient secrétaire d’Etat chargée des  Affaires étrangères et des Droits de l’homme.

De très nombreux  autres Français issus de l’immigration entre dans les conseils  municipaux, départementaux et régionaux, des préfets et sous-préfets  sont également nommés et les élites commencent à occuper des postes à  l’université, dans les hôpitaux, dans la haute administration et les  grandes entreprises du CAC 40. 

 

La marseillaise sifflée
Néanmoins,  « l’intégration/assimilation » est un échec patent. Les signes d’alerte  sont multiples : l’échec scolaire que les zones d’éducation  prioritaires (ZEP) n’ont pas réussi à juguler, le chômage massif des  jeunes généralement sans formation, la ghettoïsation des quartiers  devenus sensibles ou difficiles et les émeutes nombreuses qui secouent  épisodiquement la France. Mais les signes les plus forts de cette non  intégration restent quand même le match France/Algérie de 2001 qui a vu  des jeunes de banlieues sifflé la Marseillaise et envahir le terrain à  la 75ème minute en présence dans les tribunes du Premier ministre  socialiste Lionel Jospin.

L’hymne national français est de nouveau  sifflé en mai 2002 lors de la finale de la Coupe de France au Stade de  France poussant le président Jacques Chirac à quitter la tribune en  signe de protestation. Cette affaire qui a défrayé la chronique a effacé  d’un seul coup les manifestations d’union de la nation française autour  de son équipe championne du monde en 1998. Le « Bleu Blanc Beur »  relève visiblement du passé. L’intégration constitue pour le  gouvernement un éternel recommencement comme Sisyphe avec son rocher. A  Grenoble le 30 juillet dernier, Nicolas Sarkozy a considéré que « les 50  années d’immigration insuffisamment régulée ont abouti à un échec de  l’intégration. »

Le modèle de l’intégration est, en effet, en  crise entraînant en même temps une crise du lien social et une autre  crise dans la définition même de la nation française et de son identité.  Le débat organisé par le ministre de l’Immigration et de l’Identité  nationale répond essentiellement à cette quête. Chacun se rappelle que  dans les années 1990 Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur  d’un gouvernement de Gauche, appelait les musulmans français à  s’assimiler à la nation dont il est avec Jean-Marie Le Pen l’un des  défenseurs les plus farouches par le changement de leur patronyme.

Brahim Younessi : Algerienetwork et UDMA

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