Nous sommes en juillet 1964. Face à la folie de Ben Bella, de vrais patriotes, parmi eux : Mohamed Boudiaf, le Colonel Chaabani originaire des environs de Biskra, le Docteur Ahmed Taleb El Ibrahimi (qui occupera plusieurs postes ministériels : éducation, culture, information et Affaires Etrangères), le Commandant Ben Ahmed ainsi que d’autres, décidèrent de destituer l’homme que De Gaulle avait choisi pour mener l’Algérie. Pour avoir le maximum de chance de réussir, Boudiaf suggéra de contacter Hocine Aït Ahmed qui tenait le maquis de                    Colonel Mohamed Chaabani.             Kabylie.  Le  complot fut découvert et certains                                                                 de ses membres arrêtés. Les autres purent          passer à travers le filet.Je me trouvais à El Gada, dans la ferme de mon oncle maternel Si Mokhtar quand celui-ci arriva. Il dit à son fils aîné : « la police spéciale de Ben Bella a arrêté presque la totalité de mes amis, Ben Ahmed compris. Voilà ce que je te recommande de faire : termine la construction de la Mosquée du Douar, distribue la Zakat au dernier jour des moissons, veille sur tous les membres de la famille, tes cousins ainsi que tous nos proches et les grands amis de notre famille. Moi je n’ai rien fait et je regagne Oran pour les attendre. »

Légende vivante, Si Mokhtar TAÏEB – BRAHIM, est né le 21 octobre 1908 et décédé  le 20 décembre 1999 à Sig au début de sa quatre-vingt-douzième année.

 

Une fois dans sa voiture, il me demande de monter avec lui, ce que je fis. Lorsque la voiture démarre, il se retourna vers moi et me demanda de réciter telle Sourate du Coran ce que je fis. Ne l’ayant jamais vu dans cet état, je redoutai le pire. Le soleil était presque couché quand nous arrivâmes à la maison. Il se dirigea vers la chambre de sa mère.

Après trois heures d’angoisses environ, la sonnerie de la porte retentit. Il me demanda d’aller voir. En ouvrant la porte, je tombais sur un homme que je n’avais jamais vu auparavant. Il n’avait pas trente ans. Il portait un jean Lewis, des ballerines noires, et un pull manches courtes qui semblait être taillé dans un filet de pêche laissant apparaître sa peau. Il me demanda : « Si Mokhtar est là ? » Je répondis par l’affirmative. Voulant savoir qui je devais annoncer, il me répondit : « Police Spéciale de Ben Bella »

. En montant les escaliers je remarquai dans son dos un pistolet sous son pantalon dont la crosse dépassait la ceinture. Une fois dans le hall et de manière simple, il demanda à Sidi (mon oncle) de le suivre. Celui-ci fut autorisé à prendre des médicaments et un tapis de prières. Il fut détenu, durant 36 jours, dans la caserne des services secrets qui se trouve sur les hauteurs d’Alger dans le quartier de Bouzaréah avec un nombre impressionnant d’autres détenus : toute l’élite algérienne.

Comment avons-nous su où il avait été emmené ?

Deux jours après avoir été embarqué, un chauffeur de Sig – où mon oncle possédait une confiserie d’olives – partant sur Alger, est venu voir mon plus jeune oncle qui travaillait chez son frère et lui raconte ceci : « Hier, partant sur Alger, j’ai été doublé par une Peugeot 403 noire. Ton frère Si Mokhtar, assis à l’arrière, me salua longuement. J’ai compris qu’il se passait quelque chose qui ne présageait rien de bon. »

Bien plus tard, Sidi me racontera qu’il avait partagé sa cellule avec Abderrahmane Farès qui fut Président de l’Exécutif Provisoire De Rocher Noir (actuelle Boumerdès), une sorte de gouvernement, prévu par les accords d’Evian d’assurer la transition jusqu’à l’Indépendance. C’est sous son autorité que fut négociée avec le Général Suzini, mort en  juillet 2017, chef suprême de l’OAS, la trêve des hostilités entre l’organisation criminelle et le FLN.

Pourquoi mon oncle a été arrêté ?

Des documents secrets furent découverts chez l’une des personnes arrêtées. Parmi ces documents, un portait les noms des futurs membres du gouvernement. Mon oncle y figurait comme Ministre de L’Agriculture. Ce qu’il y a d’ahurissant dans cela, c’est qu’il ne fut jamais contacté pour donner son avis. C’est une preuve qu’il faisait unanimité auprès de tous ceux qui avaient préparé le renversement de Ben Bella et qui allaient vers ce que ne fera jamais l’Algérie : utiliser ses plus grandes compétences. Et le fait d’avoir été retenu sans être consulté le touchera jusqu’à la fin de ses jours.

En septembre 1984, alors que la frontière algéro-marocaine était hermétiquement bouclée, je lui obtins cinq visas du Consulat Général du Royaume du Maroc et un message adressé par la Direction Générale de la Police au poste-frontière de sortie du territoire pour le laisser quitter le pays grâce à l’amabilité du regretté commissaire Hadj Driss Lassouli.

Pendant son séjour, il rendit visite, dans la ville de Kénitra, à son ami Boudiaf qui possédait une briqueterie. L’homme que l’Algérie appellera pour la sauver de la décennie noire pour l’assassiner en direct à la télé, lui raconta que, lorsque son nom fut choisi pour être Ministre de l’Agriculture, les putschistes avaient à choisir à qui seront octroyés les portefeuilles des Finances et du Commerce. Un « sage » parmi les assistants leur proposa avec tout le sérieux voulu « de les cumuler » à mon oncle !!

Comment est intervenue sa libération et celle de ses codétenus ?

                                                                       Le légendaire Commandant Ben Ahmed et sa fille Fatima Zohra, assassinée à 11 ans le 25 mai 1957 en plein cœur de la Ville Nouvelle d’Oran par des soldats des Forces territoriales.                                                                                                                                                       Ben Bella – de même que Boukharrouba – redoutait beaucoup le Commandant Ben Ahmed : combattant insaisissable, modèle d’intégrité, haute formation etc. Il décida d’aller l’informer de la tournure prise par les événements. Quand il fut en face de lui, c’est Ben Ahmed qui prit la parole le premier. Il lui aurait dit : « Ne m’annonce aucune victoire parce qu’aveuglé par le pouvoir comme tu l’es, tu ne t’es même pas rendu compte que tu as paralysé toute ton administration en touchant à des hommes qui sont une vraie bénédiction pour ce pays. » Ben Bella comprit.

Quelques heures après, mon oncle, affaibli, se réveilla dans le meilleur hôtel laissé par la France : l’hôtel Aletti. Après avoir repris ses forces, il reconnut la voix de Ben Bella vociférant dans le couloir : « Ceux qui ont fait ça le paieront cher. S’il arrive quoi que ce soit à Si Mokhtar, je vous tiendrai tous pour responsables.» Mon oncle sortit de sa chambre et, tout en refusant de toucher la main de Ben Bella, lui dit : « Cessez de croasser comme un corbeau, parce que retourner à la cellule où vous nous avez injustement jetés est préférable au spectacle que vous nous offrez : piètre Président et piètre acteur. Je jure par Dieu que vous connaîtrez tôt ou tard Son juste châtiment. »

Pour écrire un livre sur l’itinéraire de cet oncle, j’ai contacté quelques personnes mais il y avait nécessité de rappeler le chapitre de la tentative du coup d’Etat avorté. Aussi une rencontre avec le Commandant Ben Ahmed était impérative. Mon cousin qui le connaissait bien me prit rendez-vous. Je me déplace à Oran – en février 2000 – à son domicile. Un membre de sa famille m’installa au salon où Si Moussa (c’était son nom de guerre) nous rejoignit. Il me donna l’accolade, m’indiqua la place où je devais m’asseoir et se mit à côté de moi. Je lui posai des questions sur son état de santé et il me répondit. Puis il me demanda :

– Qui es-tu ?
– Je m’appelle Mohamed Senni et cette rencontre que j’ai le plaisir et l’honneur de vivre avec vous n’a pu avoir lieu que grâce à l’entremise de Mustapha.
Voulant plus de précisions sur ce Mustapha, je lui dis : « C’est le fils de votre regretté ami Si Mokhtar. » il m’arrêta net et m’annonça qu’il allait m’apprendre deux choses : « la première – dit-il – est que l’Algérie est orpheline depuis que Si Mokhtar nous a quittés et la deuxième je t’informe que ce n’était pas mon ami mais mon frère que ma propre mère n’a pas su faire. Mustapha m’a informé que tu avais des questions à me poser. Je t’écoute. »

– Je voudrais, avec votre permission, revenir sur les événements de l’été 1964.
– Je n’ai rien à dire et ma décision est prise de longue date.
– Même pas une petite phrase ?
– Même pas un mot.
– Très bien. J’ai bon espoir de m’en sortir avec ce que j’ai glané çà et là.
– Et qu’avez-vous glané ?
– Des bribes certainement mais j’userai des tournures que permet la langue française et mettrai tout ou partie au conditionnel.
– Vous vous exprimez bien dans cette langue.
– J’ai été élevé à l’ombre de Si Mokhtar.
– Je reconnais que c’était un bon Maître. Mais ne me questionnez plus sur l’été 1964.
– Vous comprendrez, mon Commandant, que vous ayant rencontré, je ne peux retourner bredouille à Sidi-Bel-Abbès. Je ne vous parlerai plus de ce pourquoi je suis venu vous voir. Mais que diriez-vous si nos parlions de Lamartine ?
– Et que savez-vous de Lamartine ?
– Je sais que je sais moins que vous. D’ailleurs nous en avons déjà parlé.
Il me prit par les deux épaules et me fixa droit dans les yeux.
– C’était dans un restaurant où je dînais avec mon oncle, l’ex Bachagha Adda de Sougueur et un autre cousin maternel.
– Ça me revient.
Et nous nous mîmes à réciter ensemble « le Lac », « le Vallon » etc. Nous restâmes sur le poète de Milly plus d’une heure à l’issue de laquelle je le remerciai pour son accueil et m’apprêtai à me lever. Voyant que je commençai à le faire, il me retint par le bras en me disant :
– Tu es pressé ?
– Non. Mais je m’en voudrais de vous déranger davantage.
– Mon fils ! Dans cette maison, tu es chez toi. Puis-je savoir ce que tu sais sur les événements de 1964 ?
Lamartine venait d’ouvrir, sans nul doute, le déversoir. «  Merci Alphonse » me dis-je. Je lui dis ce qui est écrit ci-dessus. Il se lâcha:

« J’ai été contacté pour rejoindre le groupe à Alger. Le lendemain, nous étions ensemble : le Colonel Chaabani, El Ibrahimi, Boudiaf et d’autres patriotes. Nous avons été unanimes à reconnaître que l’action n’était pas possible car nos effectifs étaient insuffisants et qu’il fallait les étoffer par des éléments aguerris et engagés. Boudiaf qui était notre aîné suggéra de rallier à la cause Hocine Aït Ahmed qui tenait le maquis de Kabylie. Il me proposa d’aller le contacter. J’émis des réserves car il était hors de question que je prenne un taxi et parcours la Kabylie à sa recherche sachant que je n’étais en odeur de sainteté ni avec Ben Bella et surtout ni avec Boumédiène. Boudiaf m’assura qu’il résoudra tout ce qui a trait à ce déplacement.

Trois jours après, j’étais face à Si Hocine qui me réserva un accueil chaleureux. Son maquis était bien organisé. En le mettant au courant du projet, il voulut savoir qui le supervisait. Quand il sut que c’était Boudiaf, il se dressa sur son siège et me dit : « Ecoute mon frère. Je ne vais pas passer ma vie à tirer les marrons du feu pour Boudiaf. » Sans le laisser continuer, je lui dis : « Cette fois-ci, il s’agit de tirer les marrons du feu pour l’Algérie. C’est notre dernière chance. » Il resta silencieux un moment puis m’enlaça en me disant : « Vous pouvez compter sur moi. »

L’espoir renaissait, nos rangs grossissaient quand, contre toute attente, le projet fut découvert et ses initiateurs arrêtés. Je fus moi-même mis au secret pendant plus de deux ans, c’est-à-dire même après le coup d’Etat du 19 juin 1965. »] Et Ben Bella retrouva le sommeil quand le plus jeune et brillant Colonel Chaabani fut arrêté. De suite, le Zaïm désigna un tribunal militaire qui le jugea pour sécession et trahison dans le tribunal militaire d’Oran évitant Alger où ses nombreux sympathisants auraient pu causer du grabuge. Deux heures après sa condamnation à mort, il passa devant le peloton d’exécution. C’était le 3                 Hocine Aït Ahmed.                    septembre 1964 soit le jour de  son trentième                                                                 anniversaire. Telle est la version officielle mais la vérité est tout autre.

Ben Ahmed me raconta nombre d’anecdotes et après un silence, serra mon bras en me disant : « Si Mohamed ! Tu m’as violé. » Il me serra dans ses bras. Je lui chuchotais à l’oreille : « Je sais que vous êtes entrain de serrer votre frère. » Il reconnut que c’était vrai. Je lui demandai de me permettre une petite remarque avant de prendre congé. Il accepta. Je lui dis alors : « Jamais votre frère ne vous aurait pardonné de dire que, par son trépas, l’Algérie était devenue orpheline. » et sa dernière phrase fut : « Je me rends compte que vous le connaissez à la perfection. » Un certain Benguesmia – Chadli, ami et/ou allié de Si Moussa assista à toute l’entrevue que j’ai eue avec celui-ci.