Qui a crée le monstre?

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Salah Beddiari

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«Ceux qui vous font croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités – Voltaire»

Le mal est fait, le ver est dans le fruit, le virus est dans le corps de la société, inoculé par des apprentis sorciers qui sévissent dans la Province à tous les niveaux de responsabilité depuis les dirigeants du gouvernement jusqu’aux capitaines de l’industrie médiatique en passant par tous les groupes extrémistes de tous bords. Il ne faut pas s’en cacher ni plonger sa tête dans le sable. En ce 29 janvier 17, la fissure dans le mur de soutènement de ce qu’on appelle le vivre-ensemble venait soudain de s’élargir, c’est une béance, à présent, elle a englouti, entre morts et blessés, une vingtaine d’êtres humains, laissant sur une rive, des veuves et des orphelins et sur l’autre, une population ébranlée et en état de choc.

Plusieurs acteurs ont contribué à intoxiquer l’atmosphère de la coexistence pacifique, ils ont empoisonné les grands espaces communs de la respiration démocratique du pays. Le vivre en harmonie est brisé en mille morceaux. Les extrémismes sont décomplexés, c’est dans l’air du temps.

« Quel est le tort du clou ô planche? », écrivait un poète arabe du siècle dernier. J’ai envie de lui répondre maintenant. Il y a bien sûr le marteau, mais surtout la main qui tient le marteau. Et quelle est cette main, me diriez-vous?

Remontons le temps pour essayer de comprendre ce qui a amené un jeune étudiant au-dessus de tout soupçon à commettre l’irréparable, le crime le plus abject de la capitale nationale, assassiner des citoyens paisibles sur leur lieu de culte. Un acte barbare qui marquera à jamais la société québécoise.

Plusieurs mains, en fait, ont tenu le marteau. Convoquons, en premier lieu, les médias. Depuis au moins les travaux de la commission Bouchard-Taylor, (une dizaine d’années), le traitement médiatique réservé à cette fameuse « communauté » ou plutôt aux activités de quelques militants activistes agitées qui s’appellent représentants autoproclamés des musulmans, imams et prédicateurs est stupéfiant. Pour une «communauté» ultra minoritaire (3,2% de la population selon Statiques Canada), c’est une réussite totale. Le jackpot ! Elle occupe les médias, journaux, radios et télévisions quasiment tous les jours. Mettre en Une de tous les journaux, et à l’ouverture de tous les bulletins d’information des télévisions le même sujet et les mêmes protagonistes, est un exploit exceptionnel.

Le volume de nouvelles alarmistes qu’ils déversent sur les têtes des citoyens est incalculable. Le matraquage médiatique sur une longue période se focalisant sur une infime partie de la société, ciblant une fantomatique « communauté » islamique, frappée d’un chômage endémique qui touche les jeunes et les vieux, les techniciens et les universitaires. Une « communauté » pauvre et misérable dont l’influence politique est insignifiante. On ne lui connaît aucun groupe de pression qui, au sein du gouvernement, défend leur cause, ni aucun lobby dans la société en dehors de ces fausses questions d’accommodements religieux, une diversion qui ne dit pas son nom, parce que les accommodements ne font pas vivre son homme. Elle n’a aucune personnalité d’envergure dans le milieu des affaires, ni dans le milieu des arts, ni dans l’industrie, ni dans les finances, ni dans le show-business, ni dans les grands médias, qui puisse faire la promotion du pauvre immigrant arabe ou musulman. Ni des élus municipaux, ni des élus provinciaux, ni des élus fédéraux distingués qui peuvent défendre réellement les vraies affaires de ces citoyens. J’y reviendrai.

Le matraquage médiatique, donc, sur la durée laissera des traces et, parfois, des convictions profondes dans l’esprit du citoyen lambda, celui qui n’a pas le temps, ni les moyens, ni l’intérêt de vérifier par lui-même la véracité de ce qu’il entend et lit dans les médias. Ce travail de titans que les mass-médias abattent tous les jours pour mettre à nu, exposer et présenter les activités d’une frange engagée et militante de cette « communauté » a finalement donné ses « fruits ». Mettre dans le même panier sans distinction les islamistes activistes et l’ensemble des membres de cette « communauté » est un raccourci que beaucoup de journalistes empruntent allègrement, par ignorance ou par penchant idéologique, d’où la confusion et les fameux amalgames qui ont caractérisé le traitement médiatique de ces mêmes questions en Europe.

Les experts et les spécialistes de la question ou des questions de la radicalisation, de l’immigration, de l’islam, de l’islamisme et plus savaient tous qu’un attentat majeur aller frapper le Canada. Ils disaient : ‘Ce n’est pas si un attentat arrivera chez nous, mais quand, parce qu’ils étaient certains de son avènement. Et les gens à leur écoute comprenaient qu’il s’agirait d’un attentat islamiste, mais les véritables chercheurs savaient, eux, que les groupes islamistes organisés sous la houlette des frères musulmans ou des salafistes ne privilégient pas ce genre de pratiques. Leur credo c’est d’islamiser la société à la base et sans violence. Les attentats sont plutôt l’œuvre de quelques courants takfiristes comme Al Qaida et Daech. Les médias avaient donc préparé les citoyens à un éventuel acte terroriste, mais quand cela est arrivé, ils ont parlé d’un terrorisme à l’envers. C’est dire le degré de conditionnement, même un journaliste chevronné est tombé dans le panneau.

Les médias lourds et légers dans leur globalité cèdent au sensationnalisme au lieu d’une démarche informationnelle saine, honnête et responsable. Il y a deux ans, j’écrivais ceci :

Avant d’aller plus loin, clarifions quelques éléments qui semblent équivoques afin de dépasser les positions tranchées et tranchantes et pour, disons-le, tempérer les ardeurs des uns et des autres, éviter d’éventuels malentendus, et dissiper de probables incompréhensions. Mettons tout de suite la problématique de l’islam politique au Canada en perspective. Rassurons-nous : l’Émirat islamique du Québec n’est pas pour demain. Ce sont les chiffres qui le disent: selon Statistiques Canada (2011), les musulmans représentent 3,2% de la population totale du Canada et c’est à peu de choses près le même pourcentage au Québec.

Deux forces agissent dans la même direction, les mass-médias toutes tendances confondues et les promoteurs de l’islam politique. Ils veulent coûte que coûte essentialiser et communautariser les immigrants issus de pays arabes et musulmans, les premiers par sensationnalisme ou obéissant à des directives politiques émanant des hautes instances du pays pour un multiculturalisme heureux et les seconds par conviction et militantisme. Ces deux forces majeures semblent travailler en tandem, la première a réussi à diaboliser cette frange de la population du pays et la deuxième essaye encore jusqu’à aujourd’hui de la chapeauter et de la diriger.

Cette œuvre commune de vacarmes sectaires et de vociférations communautaires exaspère les messieurs Tout-le-Monde, les lambdas de ce pays. Le citoyen du quotidien excédé et submergé par l’agitation des minorités bruyantes, les engagés extrémistes, enragés et enrageants, les prosélytes qui occupent l’espace médiatique avec leurs préoccupations célestes, leurs revendications vestimentaires grotesques et leurs idéologies d’un autre temps, se radicalise lui aussi, mais dans l’autre direction.

Convoquons ensuite le gouvernement. Qu’a-t-il fait de concret pour éviter ce genre de drame? Quel programme a-t-il mis en œuvre pour protéger cette malheureuse frange de la société? Je n’aurai qu’à citer des extraits d’un article de la journaliste Tania Longpré pour démontrer son échec lamentable.

Des gens qui quittent biens, familles et carrières à l’étranger et qui réalisent que la vie de rêve québécois qu’on leur vend n’est que du vent, c’est un échec. Des gens issus de l’immigration économique qui font la file aux banques d’aide alimentaire, c’est un échec. Des médecins, des dentistes et autres spécialistes qui apprennent que leurs diplômes ne sont pas reconnus, c’est un échec. Des professionnels sélectionnés pour leurs diplômes qui doivent reprendre la totalité de leurs études, c’est un échec. Des gens scolarisés au chômage durant plusieurs mois, voire plusieurs années, c’est un échec. Un taux de chômage de plus de 20 % chez les Maghrébins francophones à Montréal, c’est un échec. Un marché du travail fermé aux nouveaux arrivants, c’est un échec. Des quartiers de Montréal qui se transforment lentement mais surement en ghettos, c’est un échec. Du corporatisme à outrance dans plusieurs ordres professionnels, c’est un échec. Des gens qui perdent leur statut social en arrivant ici, c’est un échec. Des comptables étrangers qui travaillent à découper des poulets dans une usine, c’est un échec. Des immigrants qui votent en bloc pour le parti libéral, c’est un échec.

Une « communauté » aux abois, livrée à elle-même et à la portée de tous les charlatans, d’un côté et un aboiement continuel et démentiel de l’autre créent la paranoïa dans la société et poussent quelques faibles d’esprit à commettre l’irréparable.

Pour rebâtir des ponts et pour retrouver la paix et la sérénité dans notre société, pour l’épanouissement de cette « communauté » et pour son intégration harmonieuse et pour panser ses blessures, le gouvernement est dans l’obligation d’agir et vite. Il doit trouver des réponses aux questions soulevées plus haut et remédier à toutes ces carences

Les victimes de l’attentat du centre culturel islamique de Québec. Paix à leurs âmes.

Azzeddine Soufiane, 57 ans, Maroc, père de trois enfants. Abdelkrim (Karim) Hassane, 41 ans, Algérie, père de trois enfants. Khaled Belkacemi, 60 ans, Algérie, père de trois enfants. Aboubaker Thabti, 44 ans, Tunisie, père de trois enfants. Mamadou Tanou Barry, 42 ans, Guinée, père de quatre enfants. Ibrahima Barry, 39 ans, Guinée, père de quatre enfants.

Salah Beddiari

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