4 millions de victimes de l’inceste en France : moi qui pensais être seule à l’avoir subi

0
115
27% des Français connaissent au moins une victime d’inceste dans leur entourage. Photo d'illustration (Flickr/Nadja Tatar/CC)

À 15 ans, j’ai porté plainte contre mon père pour m’avoir violée et prostituée pendant des années. Lorsque mon avocate m’a dit qu’il ne serait pas jugé pour « inceste » mais pour un simple « attentat à la pudeur » auquel j’aurais consenti, j’ai ressenti une double peine. Il faudrait que je me reconstruise et que je vive dans cette société qui ne m’avait pas protégée et qui considérait que j’étais complice de cet inceste.

Bien sûr que je n’ai pas dit « non » à mon père

1980, dans la salle des pas perdus du tribunal de grande instance de Créteil, mon avocate m’explique qu’il va falloir choisir comment juger mon père.

Donner ce choix à une victime de 15 ans est déjà pervers en soi, mais la suite est pire encore.

Elle m’informe que l’inceste n’est pas puni par le code pénal, c’est un premier choc pour moi. Mon père peut être jugé pour viol à condition que je me sois opposée à ce qu’il m’a fait depuis mes six ans : agressions sexuelles, viols, proxénétisme…

Mais voilà, pendant l’instruction, quand la juge m’a demandé si j’étais consentante, je n’ai pas compris la question. Elle a reformulé : « Isabelle, est-ce que tu as dit non à ton père ? ». Bien sûr je n’ai pas dit « non », je ne savais même pas que c’était interdit, et puis c’était mon père, et malgré tout, je l’aimais !

Alors mon avocate m’explique que comme je n’ai pas dit « non », les jurés peuvent considérer qu’il ne s’agit pas d’un viol et dans ce cas, mon père peut sortir libre de la cour d’assises. Pour moi, c’est signer mon arrêt de mort. Je le connais, il me tuera en sortant. Pour être sûrs qu’il soit condamné, il faut plaider en cour correctionnelle, « l’attentat à la pudeur par ascendant, sans contrainte, menace, violence ou surprise », c’est-à-dire la plus légère

incrimination qui existe.

Il prendra six ans, sortira au bout de quatre. Déchu de son autorité parentale, interdit de séjour dans mon département de résidence, il s’installera à 800 mètres de chez moi à sa sortie de prison. Face à ma détresse, la police me dira que c’est sa réinsertion qui prime.

L’inceste doit être reconnu par notre société

Voilà pourquoi, à 35 ans, j’ai choisi de consacrer le reste de mon existence à changer la loi pour que l’inceste soit reconnu par notre société.

C’est arrivé le 18 novembre 2015, après 15 ans de combat acharné, la société s’est enfin réapproprié cet interdit fondamental. En étudiant le sujet j’ai appris que l’inceste avait été retiré du code pénal à la révolution française car il était considéré comme un interdit moral, non nuisible à la société. C’était insupportable.

Ce crime m’a plongée dans l’isolement le plus total durant presque toute ma vie. Je pensais être la seule à avoir subi cette horreur.

Je sais maintenant que je ne suis plus seule

Quand mon père a été jugé, ce genre d’affaire était tellement rare que la salle du tribunal s’est remplie de robes noires venues voir ça.

Aujourd’hui j’ai 50 ans, j’apprends que l’on est quatre millions de victimes en France. Quatre millions à avoir vécu cet isolement mortifère, ces conséquences gravissimes sur la santé, plus de la moitié d’entre nous a tenté au moins une fois de se suicider. Je sais maintenant que je ne suis plus seule.

Victimes, il faut s’unir pour relever la tête

Je sais aussi que nous devons nous regrouper pour changer les choses. L’insertion de l’inceste dans le code pénal est un début, la fondation d’un grand changement. Je veux y participer, je veux que mon pays reconnaisse mon vécu et celui de ces millions d’autres survivants.

 

Alors j’appelle solennellement les victimes à s’unir pour relever la tête, mettre ce crime à nouveau en lumière, protéger les générations futures. Je suis convaincue que les choses peuvent changer si nos dirigeants ouvrent les yeux.

Pendant l’instruction j’étais tellement mal que je n’ai pas trouvé d’autre solution pour arrêter cette souffrance que de mourir. Sauvée à temps, à

l’hôpital, personne ne m’a parlé, j’ai été renvoyée chez moi sans le moindre soin. Aujourd’hui rien n’a changé, c’est aux victimes ou à leur parent protecteur de prendre l’initiative des soins. Je ne savais même pas que j’en avais besoin !

Comment pourrais-je continuer à vivre sans changer cela ?

source