Web social : y a-t-il un tipping point où l’opinion bascule ?

Posted on Apr 25 2012 - 3:20pm by admin

La blogosphère et la twittosphère bruissent d’un article récemment publié dans la Physical Review, intitulé Social consensus through the influence of committed minorities.

En fait, plus que l’article lui-même, c’est le communiqué de presse qui l’accompagne qui a lancé le buzz (plus de 80.000 occurrences au bout de deux semaines). Intitulé Minority rules: Scientists discover tipping point for the spread of ideas, il suggère que l’étude aurait mis en évidence un point d’inflexion constant : quand une conviction devient partagée par 10 % de la population, elle est très rapidement adoptée par l’ensemble de la population.

Il n’est pas indifférent, je crois, de constater que le communiqué de presse provient du SNARC (Social Cognitive Networks Academic Research Center) du Rensselaer Polytechnic Institute, et que celui-ci ait reçu une dotation de 16,75 millions de dollars de l’armée US pour étudier ces questions. Les Etats-Unis semblent tirer plus rapidement que nous les conséquences de leur mauvaise anticipation des révolutions arabes, et souhaitent se diter de solides outils d’analyse de l’opinion…
Le fund raising est un véritable art, de ce côté de l’Atlantique.

Cette idée de tipping point, d’un certain point de vue et dans certaines circonstances, rencontre le sens commun. Elle est sans doute très prédictive pour certains phénomènes de mode. On imagine bien que c’est comme ça que certaines destinations touristiques deviennent tout d’un coup incontournables pour les Russes tandis que d’autres deviennent des must pour les Allemands.
On comprend donc le buzz, et on a envie d’en savoir un peu plus.

Je me suis donc un peu penché sur cet article. Je le trouve passionnant, mais pas du tout dans le sens où le communiqué de presse semble le suggérer. Une petite analyse s’impose.


La méthode

Contrairement à ce que semble relayer la blogosphère, cette étude n’analyse pas du tout les phénomènes d’opinion. C’est à la fois sa force et sa faiblesse.

Au contraire, les chercheurs ont construit des modèles théoriques dont ils ont testé ensuite les comportements et les conditions limites.

Le modèle part de l’idée que les gens aiment le consensus. Il construit donc un modèle dans lequel tout le monde parle à tout le monde et se comporte de la manière suivante : quand quelqu’un échange avec quelqu’un qui a la même opinion que lui, il est conforté. Quand il rencontre quelqu’un qui n’a pas la même opinion, il est ébranlé et va demander l’avis d’une autre personne. Si cette seconde personne lui dit la même chose, notre individu change d’avis et devient lui-même assez prosélyte. Je pense (l’article n’est pas clair) que les “true believers”, eux, ne changent jamais d’avis.

Résultats

Ce qui est intéressant, c’est que ce modèle a été testé sur de très nombreux types de graphes (graphes très denses, graphes peu denses, graphes avec des noeuds très hétérogènes) et qu’il aboutit toujours à la même conclusion : tant qu’on a moins de 10 % de la population qui partage une opinion, le système reste stable très longtemps. Les croyants peuvent convertir leur entourage, mais pas les autres. Au delà d’un seuil qui est environ de 10 %, au contraire, la bascule s’effectue et l’ensemble de la population se convertir en un clin d’oeil.

D’où le slogan qui sert de titre à l’article, et d’où l’idée (qui était instinctivement celle des terroristes anarchistes ou de Che Guevara en Bolivie) selon laquelle une avant-garde déterminée peut faire changer tout une population.

Grosses limites et vraie trouvaille

Il y a bien sûr un tas de limites à ce modèle. L’une d’entre elles est bien décrite par les auteurs de l’article : ils ont modélisé la propagation d’une idée neuve dans une population indifférente, et non pas la lutte de deux idées antagonistes, ce qui se passe par exemple dans le combat électoral.

Je pense d’ailleurs qu’il y a des limites encore plus fortes à ce modèle, liées à l’espèce de représentation de l’opinion comme un continuum d’acteurs.
Ceux qui ont lu le célèbre texte de Bourdieu, L’Opinion publique, ça n’existe pas, verront immédiatement certaines objections. Les individus ne sont pas égaux devant l’opinion. Les questions qu’ils se posent ne sont pas les mêmes. les informations auxquelles ils ont acès non plus. Ni le sentiment qu’ils ont de l’importance de leur propre opinion. Ni leur leadership.
On pourrait ajouter qu’une opinion publique est faite d’un empilement de réseaux. Que les conversations de bistrot se superposent au web social qui doit cohabiter avec les médias traditionnels. Qu’il y a des moments et des situations où la conversion est plus facile, comme le savent bien les islamistes qui s’acharnent à travailler sur les prisons.
On pourrait souligner aussi qu’il est bien difficile de savoir si un tissu social est homogène ou pas. Il est des adresses ou des destinations dont on ne parle que dans certains cercles.
Bref, il existe une sociologie, et le modèle proposé n’en contient aucune.

Il y a cependant un résultat contre-intuitif et intéressant dans cette étude. Et sincèrement, je ne m’y attendais pas : l’effet du tipping point est totalement indifférent à la structure du graphe et à la distribution initiale des vrais croyants.
En d’autres termes, que tous les points soient reliés entre eux ou que le graphe soit très creux, que les “vrais croyants” soient également répartis ou soient très concentrés au début, le tipping point ne change pas.

Amusant quand on pense aux efforts qui sont déployés par certains pour chercher de supposés influenceurs qui seraient indispensables à la formation de l’opinion…

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About the Author

Jamouli Ouzidane ; universitaire, écrivain et éditorialiste

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