samedi, octobre 23, 2021

Centres, Périphéries et Antisémitisme

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Contre la discrimination, contre l’exclusion, contre l’obscurantisme, contre les identités étroites, contre la prétendue guerre des civilisations, et aussi contre les perversités du monde moderne, contre les manipulations génétiques hasardeuses… Patiemment, je m’efforce de bâtir des passerelles, je m’attaque aux mythes et aux habitudes de pensée qui alimentent la haine… C’est le projet de toute une vie, qui se poursuit de livre en livre, et se poursuivra tant que je pourrai écrire

 – Amin Maalouf –

par Fida Dakroub

Généralités

Giambattista Vico fait quelque part cette remarque que les sociétés humaines progressent à travers une série de phases allant de la barbarie à la civilisation pour retourner à la barbarie, dans un trajet cyclique, corsi e ricorsi storici. Il en distingue trois :

La première phase, l’âge des dieux, est celle de l’émergence de la religion, de la famille et d’autres institutions de base ;

la deuxième phase, l’âge des héros, où le peuple est maintenu sous le joug d’une classe dominante de nobles ;

la troisième phase, l’âge des hommes, où le peuple s’insurge et conquiert l’égalité, processus qui marque cependant le début de la désintégration de la société[1].

Malheureusement, Vico n’a pas vécu assez longtemps pour en ajouter une quatrième, l’âge des charlatans, qui précède celle des hommes et qui marque l’émergence des députés, des consuls, des sénateurs, des orateurs, des représentants du peuple et d’autres institutions d’escroqueries politiques et discursives, voire des usurpateurs qui, en maîtrisant la rhétorique et la propagande, purent maintenir le peuple sous le joug de faux discours et de fausses croyances en lui volant et le savoir et le pouvoir. Partout dans le monde, des dirigeants politiques, suivis d’une foule d’analystes assidus, d’experts diligents, de charlatans et de faux messies, produisent une représentation erronée du monde réel, et un discours mensonger qui justifie cette représentation ; et entre l’erreur et le mensonge, la vérité se perd.

Pourtant, mieux vaut tard que jamais ; et ce que Giambattista Vico, et ultérieurement Karl Marx, n’a pas eu la longévité requise pour élaborer pendant son « cycle » passé peut être dit pendant le cycle courant.

Introduction

1. Unités d’analyse

Ce travail ne prétend pas fournir une étude historique linéaire des idées et des institutions politiques qui marquent, depuis des siècles, la vie politique des hommes ; au contraire, tous les matériaux relatifs à ce sujet ont été empruntés à d’autres écrivains qui les avaient travaillés profondément. Par contre, le défi auquel ce travail se met de faire est d’étudier, grâce à la matière historique disponible, ces moments décisifs dans lesquels certaines idées politiques s’établirent en tant qu’idoles politiques, voire d’étudier comment le politique se transforma en religieux, comment des idées, qui prétendaient initialement libérer l’homme, se finirent, tout en s’élevant au rang des idoles, à organiser l’exploitation de l’homme par l’homme ; comment donc, la pratique politique devint une adoration rituelle.

Des moments décisifs, certainement, mais aussi illusoires parce que, parallèlement à l’établissement desdites idées, les êtres humains se trompaient eux-mêmes sur eux-mêmes, et créèrent par conséquent une fausse représentation de leur monde réel et de leur situation concrète. S’agit-il donc d’une critique de la religion ? Pas du tout, ce serait un travail inutile, car la religion est une structure créée par la société de classes, et qui évolue selon ses besoins ; elle se désintégrera une fois les classes sociales auront été abolies. Au fond, la critique ne doit pas porter sur les effets de la problématique, mais sur la problématique elle-même qui est ici l’exploitation de l’homme par l’homme. Dans sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Karl Marx indique l’aspect illusoire de la religion :

La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme qui, ou bien ne s’est pas     encore trouvé, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme n’est pas un être abstrait, extérieur au monde réel. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience erronée du monde, parce qu’ils constituent eux-mêmes un monde faux[2].

Il en va de même pour cette étude qui ne vise pas à critiquer la religion ni à élaborer une analyse politique de l’exploitation économique, mais précisément à traquer, dans l’histoire, les événements sociaux et économiques dans lesquels certaines idées et pratiques politiques, qui nous dominent encore, s’émergèrent pour la première fois dans la vie des hommes – des événements qui sont, dans leur totalité, d’une nature de lutte de classes – et de les redéfinir non dans le contexte de ce qui est dominant, la synergie sociale, mais dans le contexte de ce qui est déterminant, l’antagonisme social.

Des notions-idoles comme la démocratie, la république, la corruption, le travail, l’exploitation seront soumises à l’analyse concrète de la situation concrète. Entre autres, j’aborde dans cette étude les démocraties bourgeoises, les républiques occidentales, les oligarchies corrompues, l’expansion de l’Empire américain et son implication dans des guerres régionales infinies en Syrie, en Irak, en Ukraine ; de la manipulation du peuple par les médias, mais aussi de l’antisémitisme. Ces thèmes seront aussi traités parallèlement à l’histoire de l’impérialisme athénien et romain, telle que la guerre du Péloponnèse, le renversement de la monarchie romaine et de l’établissement de la res publica, la guerre contre Jugurtha, Rome et les guerres civiles, l’exploitation des esclaves et leur émancipation, Périclès, Gaius Marius, Sulla, mais aussi Abraham Lincoln et George W. Bush.

S’agit-il alors d’une étude de l’histoire antique ? Non, il s’agit précisément d’une analyse critique du présent recomposéà la lumière du passé surcomposé pour en tirer de nouvelles définitions. Donc, c’est un travail de traque et de redéfinition.

Pourquoi redéfinir ? N’est-il pas vrai que les mots perdent, à travers des siècles d’usage, leur propre sens ou, plus précisément, leur sens propre pour en obtenir d’autres ? Notons ici que les mots s’évoluent parallèlement à l’évolution sociale, ils perdent leurs sens propres pour en gagner de nouveau. À l’exemple notoire du mot « cheval » qui indique en français cet animal domestique de la famille des solipèdes. Ce mot dérive du latin « caballus » qui définissait initialement et exclusivement un « cheval de travail ». Par contre, c’était le mot « equus » qui, en latin, indiquait l’espèce des solipèdes ; il a été plus tard supplanté par le mot « caballus » ou « cheval ».

Ce phénomène de dérivation sémantique est commun dans le domaine de langues – la linguistique diachronique l’a travaillé profondément et explicitement – ; il l’est encore dans le domaine des pratiques politiques. Pourtant, si la dérivation sémantique se présente explicitement dans le domaine de la linguistique diachronique, elle le fait implicitement dans le domaine des sciences politiques. En d’autres termes, nous trouvons des milliers de livres, d’articles, d’analyses sur la défaillance de telle ou telle démocratie, de telle ou telle pratique politique ; on suggère des réformes, et parfois on appelle aux révolutions pour réparer la défaillance, mais à la fin on tombe dans le même piège ; un certain Jules César, un certain Maximilien Robespierre, un certain Joseph Staline. Tel est le cas par exemple de la démocratie ; n’était-elle pas initialement une invention aristocratique ?

Périclès, un membre de l’aristocratie athénienne, la mit en pratique afin de garantir la place d’une certaine classe dominante, l’aristocratie athénienne, à la tête d’une société bouleversée par de troubles politiques et sociaux. Aristote détermine bien, dans les Politiques, que la démocratie n’est pas seulement le règne de la majorité, mais aussi le règne d’une certaine classe sociale. Dans ce sens, ces deux critères, celui du nombre et celui de la classe sociale, doivent être pris en considération lorsqu’on définit la démocratie. Aristote nous avertit de l’erreur d’assumer que la démocratie pourrait être définie arbitrairement comme une forme de constitution qui mène au règne de la majorité. Je cite ici la traduction en anglais parce que je l’ai trouvée la plus directe dans son traitement du sujet de la démocratie :

It ought not to be assumed, as some people are nowadays in the habit of doing, that democracy can be defined, without any qualification, as a form of constitution in which  the greater number are sovereign (…) It is better, therefore, to say that democracy exists wherever the free-born are sovereign, and that oligarchy exists wherever the rich are sovereign, though it so happens that the former are many and the latter few[3].

Aristote insiste ici sur le critère de liberté, la démocratie ne peut être établie que là où il se trouve de personnes libres qui sont nées libres. C’est précisément ce point-ci que l’État bourgeois de nos jours manipule. Aristote utilisait le mot « libre » par rapport au mot « esclave ». Cependant, il sera mieux ici de noter que les mots « esclavage » et « liberté » à l’époque d’Aristote profitaient d’une valeur économique et non pas d’une valeur morale. L’esclavage était un mode de production, et l’esclave constituait, comme l’indique Aristote, un outil animé de production par rapport à l’homme libre qui était libre non dans le monde de vertus et de belles idées, mais dans celui du processus de production.

De nos jours, après que l’esclavage fut aboli, ce mot ne porte plus une valeur économique, mais bien une valeur morale. Par contre, nos sociétés industrielles ne se divisent pas, comme à l’époque d’Aristote, en libres et esclaves, mais en patrons et salariés, en capitalistes et prolétaires, ce qui mène à dire que le critère moral des Lumières, celui qui précise que « l’homme est né libre » et que la recherche du bonheur individuel est assurée par la pratique de la vertu, perd son sens une fois abordé à la lumière des rapports de production qui lient le prolétaire au capitaliste, le salarié au patron.

La liberté dans ce sens est économique. Il ne suffit pas que l’être humain soit né libre moralement, mais il faut qu’il soit né économiquement libre. Tout bien réfléchi, la démocratie bourgeoise devient, dans ce sens, un système politique, forme de gouvernement, dans lequel la souveraineté émane de ceux qui sont économiquement libres, voire de ceux qui possèdent la liberté économique, le capital. Une  analyse approfondie sur ce sujet sera faite plus tard dans les chapitres à suivre.

2. Espace d’analyse

Après avoir traité de la question des unités d’analyse, passons à la question de l’espace d’analyse. Où est-ce qu’il se situe cet espace, en Occident ou en Orient, au Nord ou au Sud, aux Centres ou aux Périphéries ? Si dans ces deux derniers, comment les définir donc, géographiquement ou discursivement ? Notons que l’espace d’analyse est vaste, d’où se présente la nécessité méthodologique de le limiter. En plus, je tends à éviter l’usage de la rhétorique, devenue archaïque, de « nous et eux », de « Occident et Orient », de « Nord et Sud », et je penche pour l’emprunt du vocabulaire de Samir Amin[4], « Centres » et « Périphéries », pour les appliquer non dans le domaine de l’analyse économique, mais dans le domaine de l’analyse discursive.

La théorie majeure de Samir Amin est celle du développement inégal différenciant les centres du capitalisme, où l’appareil de production s’est développé et où le prolétariat peut accéder au statut de classe moyenne consommatrice, et leurs périphéries, où sont produits ou extraites les matières premières transformées et valorisées dans les centres et où le prolétariat ne peut accéder à l’autonomie matérielle. Or, cette dichotomie, même si elle nous paraît pertinente sur le plan de l’analyse économique, elle ne manque pas de fracture imaginaire sur le plan de l’analyse discursive.

N’est-il pas vrai que les centres capitalistes, comme les démocraties occidentales, se marquent aussi par une pluralité discursive grâce à un certain degré de tolérance, au contraire des autres pays totalitaires où l’on risque une peine de mort si l’on exprime des idées alternatives au discours dominant ? Cette pluralité discursive qui marque les démocraties occidentales nous mène ici à dire que l’Occident, donc le Centre, ne constitue pas un domaine discursif monolithique tel qu’il est présenté dans le discours des Périphéries anticoloniaux, postcoloniaux et parfois antioccidentaux, mais un domaine discursif pluraliste.

Au grand dam du discours des Périphéries, l’Occident reste la seule oasis où l’on peut profiter d’un degré avancé de démocratie, de droits de la personne et de liberté de l’expression ; ailleurs, le jeu des idées et de l’expression pourrait être très coûteux ; le monde arabe et musulman, dans ce sens, constitue l’exemple le plus notoire. En Occident, la démocratie, dans certains domaines, pourrait prendre l’aspect d’une façade, mais aux Périphéries, la terreur devient une norme, d’où vient la difficulté de prendre parti, de choisir entre la façade de la démocratie bourgeoise des Centres et la terreur qui domine les Périphéries, lorsqu’il s’agit des droits de la personne et de liberté de l’expression.

Pour toutes ces raisons, je tends, dans cette étude, à me détacher d’abord des a priori du discours des Périphéries sur l’Occident, puis des idoles de l’Occident, donc des Centres, sur les Périphéries. Il reste à dire que cette étude dénonce explicitement l’impérialisme, la guerre et l’exploitation de l’homme par l’homme, elle dénonce la brutalité israélienne contre le peuple palestinien, mais elle dénonce aussi, et fortement, le discours antisémite, explicite ou sous-entendu, incarné dans certains discours alternatifs et anti-impérialistes qui se veulent libérateurs, socialistes, progressistes et anticoloniaux ; des discours qui, sous prétexte de condamner l’injustice israélienne, incitent à la haine contre le Juif en tant que juif. À plus forte raison, le critère le plus capital pour ce détachement discursif reste toujours la dénonciation explicite de l’antisémitisme.  ( À suivre )

Fida Dakroub, Ph.D

 

Notes

[1] Vico, Giambattista. New Science. Trad. de l’italien par David Marsh. London : Penguin Classics, 2013, 521 p.

[2] Marx, K. (1998). Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. (J. Molitor, Trad.) Paris : Éditions Alla. Consulté le avril 20, 2014, sur L’Archive Internet des Marxists: http://www.marxists.org/francais/marx/works/1843/00/km18430000.pdf

[3] Aristotle. Politics. (E. Barker, Trad.) Oxford University Press, 1998, 423 p., p. 140

[4] Amin, Samir. Le Développement inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique. Paris : Éditions de minuit, 1973, 384 p.

[5] Le Nouveau Petit Littré. Paris : Éditions Garnier, 2009, 2280 p.

[6] Le Nouveau Petit Robert. Paris : Dictionnaires Le Robert, 2001, 2841 p.

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