jeudi, octobre 21, 2021

MAZOUNA : CULTURE ET SAUVAGERIE.

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MAZOUNA : CULTURE ET SAUVAGERIE

     Par Mohamed – Senni.

 1.INTRODUCTION

Raconter , avec toutes les tentatives d’impartialité possibles, l’histoire de Mazouna, depuis sa fondation par les Maghraoua, en passant par toutes les étapes de l’Histoire auxquelles elle participa, soit directement, soit en attisant les convoitises de grandes dynasties qui ont dominé, durant plusieurs siècles, le Maghreb central – telles celles des Hammadites, Almohades, Bani Ziane, Bani Abd El Oued ou des Turcs pour ne citer que celles-là – à une indicible époque où toute une faune d’ historiens auto proclamés se démènent piteusement et non moins dangereusement  pour accoucher d’œuvres qui assouvissent des fantasmes qui traduisent davantage une gêne atavique dont ils assument mal les tenants, est une opération délicate, complexe et surtout –pour peu qu’elle soit menée à bon terme –  extrêmement féconde que nous ne nous hasarderons pas à aborder, parce que peu  qualifié, mais dont nous souhaitons parler aujourd’hui pour la sauvegarde pérenne de la fantastique contribution culturelle que cette ville légua au patrimoine de notre Pays.

Ce sera également une marque de conviction et de reconnaissance à l’endroit de la richesse de ce patrimoine et un respect profond pour tous ceux, connus ou anonymes qui l’ont façonné, ainsi que pour ceux, nombreux, qui, en dépit de vicissitudes certaines, tentent de le faire survivre.

Mais parler de Mazouna sans parler de son Histoire peut  sembler discutable et déplaire. Aussi, prendrons-nous un raccourci en nous limitant à signaler quelques références qui peuvent pallier ce qui peut – être considéré, à tort, comme une déficience, notre souci étant de brosser un tableau –qui sera sans nul doute imparfait – de l’apport grandiose de cette ville sur le plan culturel.

Pour la partie historique, aussi importante que l’est la partie culturelle, nous renvoyons les lecteurs qui le souhaitent :

      –  à l’Histoire d’Ibn Khaldoun (1332-1406), 4 volumes, traduite par le Baron de Slane, librairie Paul  Geuthner (Paris 1978) et plus précisément aux tomes III (pages 314, 319 et 370) et IV (pages 13, 142, 145 et 146).

      –  aux  «  Chroniques d’Oran, d’Alger, d’Espagne et de France jusqu’à la fin du XIXème siècle » dont le titre en arabe est : «  Tulu’ Sa’d – A’s Su’u’d »  de Ben Aouda El M’zari, publié par Dar Algharb Al Islami de Beyrouth en 1990 et où Mazouna est cité dix fois dans le premier tome. Ce livre, dont l’auteur n’est autre que le petit – neveu de Mustapha Ben Smaïl, qui mourut en mai 1843, sur le territoire des Flitas après avoir participé, aux côtés du Duc d’Aumale, à la prise de la Smala de l’Emir Abd–El -Kader, doit être lu avec les plus grandes précautions sauf, peut – être pour les récits anecdotiques.

        –  à la Revue Africaine.

Cette liste n’est pas restrictive : on peut y ajouter, outre nombre d’ouvrages, des dizaines, voire des centaines de poèmes classiques ou populaires écrits, en diverses occasions, à la gloire événements dont Mazouna a été le théâtre ainsi que des sommités  qui se sont distinguées dans un large chapelet de domaines.

2.L’APPORT CULTUREL DE  MAZOUNA

Sur ce plan qui nous intéresse tout particulièrement, nous pouvons affirmer, sans risque d’être démenti, que la culture de Mazouna est un énorme puzzle dont hélas ! Beaucoup d’éléments manquent et manqueront à tout jamais. Aussi, irons-nous droit au but.

A quelque 200 kilomètres au sud de Mazouna, et plus exactement à Kalaat Ben Slama où il se retira pendant une longue période pour écrire sa monumentale Histoire ( Kitab El Ibar ), Ibn Khaldoun (1332 – 1406) nous brosse une analyse  originale dans laquelle il explique que l’inéluctable décadence des civilisations savantes et raffinées tient dans leur propre développement. Au milieu du XIVème siècle, il n’hésite pas à parler du recul du Maghreb  estimant qu’un cycle complet dure environ 120 ans.

Ce cycle fait passer les membres d’une société du stade de bédouins ( marqué par les liens du sang, l’esprit de clan, le respect du chef ) à celui d’une socialisation qui les amène à s’occuper d’arts, de bien – être tout en entamant leur esprit clanique, perdant tout ce qui faisait leur force et devenant ainsi une proie facile pour tout envahisseur.

Cette analyse est applicable au cas de Mazouna

Environ  un siècle après  l’écriture de « Kitab El Ibar », en 1478, mourut à Mazouna Yahya ben Moussa El Maghili, auteur – semble-t-il avec son père –d’un immense compendium de jurisprudence : Al-Durar al- Maknûna, (  الــدرر المــكــنونة في نوازل مـازونة )   connu dans la postérité sous le nom de «  Nawâzil Mazouna ».

2.1. L’Ecole de Mazouna

Près de Mostaganem et à l’embouchure de l’Oued Chélif, se trouve le mausolée d’un Saint: Sidi Abdel Aziz. C’est à un membre de sa descendance Sidi Ben Charef El Beldaoui, fuyant l’Andalousie, qu’on attribue la construction de l’Ecole de Mazouna.

Si l’on n’est pas parvenu à dater exactement son avènement qui, en tous cas, est  postérieur  à la date où a été composé Al – Durar, on sait qu’elle ferma définitivement ses portes au cours de la deuxième guerre mondiale, le colonialisme ayant induit des transformations profondes dans les mœurs des autochtones.

Il faut signaler ici que de nombreuses bourgades du Pays ont été des lieux privilégiés où  un enseignement de haute qualité était dispensé. Des élèves qui y avaient brillé ont été investis de missions de formation qui les ont menés à Fès, Tunis, le Caire, Damas et les trois Lieux Saints de l’Islam où certains d’entre eux occupèrent les plus hautes chaires.

Leur souvenir subsiste dans le subconscient populaire ou à travers des écrits gardés jalousement par leur descendance. Tel ne fut pas le cas de Mazouna qui était une ville de plus grande importance que ces bourgades et, comme nous l’avons avancé plus haut, a attisé les convoitises de toutes les dynasties qui se sont succédé dans le Maghreb central, à l’époque dont nous parlons, ce qui n’a pas toujours servi les intérêts des enfants de Mazouna. Mais son école faisait parler d’elle.

C’est ainsi qu’on lui  lia les Nawwazil dont il faut bien dire un mot.

Il s’agit d’un ensemble complet de règles jurisprudentielles traitant des conflits fonciers ainsi que de ce qui peut s’apparenter à des Fetwas, le tout écrit  par un jurisconsulte qui  jouissait d’un immense prestige doublé d’une rare érudition et d’une haute autorité morale. Le livre porte en marge une postface de la main d’El Ouancharissi, auteur du Mi’yâr el mouarrab qui fut l’autorité incontournable en fiqh à travers tout le Maghreb. Son Mi’yâr  est presque inconnu en Algérie. Mais comme on le verra plus loin il ne sera pas le seul à ne pas être prophète en son pays….

Nawâzil Mazouna, qu’on ne doit pas assimiler à un traité de théologie, même si celle – ci  préside en grande partie aux arrêts rendus, est un livre dont l’utilité et le style incomparables auraient pu faire de lui un bréviaire des règles de fonctionnement du Fiqh. L’unanimité faite autour de son contenu allait faire des émules hors frontières notamment au Maroc où Abd –El  –Aziz Ziyyâti composa  Nawazil Ghomara.

2.2. CONCOURS HISTORIQUES DES MAÎTRES DE MAZOUNA.

En 1686, Mazouna reçut Hassan Ben Kheïreddine Pacha comme Bey pour la région Ouest. Neuf autres le suivront. Les habitants  allaient être étranglés par des spoliations immobilières au profit des familles maraboutiques et par des impôts prélevés par les Turcs. Ce phénomène allait toucher toutes les régions de l’Ouest. Pour celles auxquelles le Beylik ne pouvait pas accéder faute d’effectifs suffisants, la besogne était confiée à des serviteurs zélés qui se recrutaient au sein de factions des Béni Amer.

Alors on assista à l’émergence des Robout (pluriel de Ribat). Il s’agit de prestigieuses écoles semi itinérantes, avec à leur tête de grands Fokaha qui contestaient l’autorité du Beylik, s’opposaient aux confréries maraboutiques  corrompues par la cupidité et s’occupaient de dispenser un enseignement religieux  conforme à la Sunna à des élèves qu’ils préparaient à  la guerre.

C’est ainsi que deux Ribats de Mazouna prirent part aux côtés du légendaire Sidi Abdelkader Boudjelal de Mascara avec le Bey Bouchelaghem, en 1707, pour la première reprise d’Oran aux Espagnols.

Notons ici le célèbre pamphlet  écrit par Sidi Boudjelal où, citant quelque 63 factions des Béni Hilal, dénonça et condamna un certain nombre de ces tribus qui s’étaient mises au service de l’ennemi qu’il a contribué à chasser. Son œuvre, son érudition et celle de ses enfants étaient telles que l’Émir Abd-El-Kader, qui avait fait appel à trois de ses descendants pour composer son Majliss Echoura, le cite en termes choisis dans son autobiographie.

84 ans plus tard, le maître de l’école de Mazouna, le Cheikh Boutaleb, âgé de 80 ans, avec 200 de ses élèves participa à la dernière bataille qui libéra définitivement Oran des Espagnols. Un de ses fils, Henni, mourut au combat. Cheïkh Boutaleb décéda très vieux en 1818.

2.3. QUELQUES PRESTIGIEUX ÉLÈVES DE L’ECOLE DE MAZOUNA.

-Cheïkh Mohamed Abou Ras, futur maître d’une grande école à Mascara où séjourna, pour quelque temps, le futur Émir Abd-El-Kader, et qui nous lèguera plus de 60 ouvrages, étudia pendant environ 3 années à Mazouna. Il eut pour belle-fille la petite-fille du Cheïkh Boutaleb. Il mourut en 1823 et son fils, surnommé comme son père, le suivit en 1917.

-Un nom qui doit être restitué au patrimoine national, a lui aussi été élève du Cheïkh Boutaleb. Il s’agit de Moustafa Ramaçi, mort en 1823, et auteur d’une glose sur le Mokhtassar de Sidi Khlil qui fit autorité à l’Université du Caire jusqu’à ce que s’en inspire Dardir dont l’œuvre fut introduite pour la première fois en Algérie par un Algérien. Il est inutile de chercher à connaître le nombre des Algériens, versés sur le sujet, qui connaissent Moustafa Ramaçi mais nous aurions tant aimé voir son œuvre rééditée parmi les centaines de titres retenus par le Ministère de la Culture à l’occasion de l’événement  » Alger Capitale de la Culture arabe ». Lui aussi a sa bonne place dans l’autobiographie de l’Émir.

-L’insurgé Bou Maâza  a également étudié à Mazouna

-Des centaines d’élèves venus de toutes les régions du pays et même de l’étranger sont passés par son Ecole.

-Le Cheïkh Snoussi, fondateur de la confrérie libyenne y a également poursuivi ses études.

Cette liste n’est pas exhaustive. On peut y ajouter les grands noms des Rahalate, des visiteurs illustres fuyant l’Andalousie ainsi que des demandeurs d’ijazate (certificats d’aptitude à l’enseignement).

2.4 Les ancêtres des fours crématoires.

Mazouna comptait une très forte concentration de tribus Sbih et Ouled Riah, réputés pour leur farouche résistance à la colonisation française. C’est alors que les «stratèges militaires» eurent recours à ce qui inspirera aux nazis ce qui sera connu sous le nom de «solution finale» : les enfumades et les emmurements. Nous en citerons trois non sans préciser qu’il eurent lieu – à quelques jours près – un siècle avant les massacres de 1945.

 

1/C’est Cavaignac (1802 – 1857) – photo de gauche – qui écrivit pour la France  la première sinistre page en enfumant hommes, femmes et enfants des tribus Sbih à Aïn Mérane qui sera baptisée par le nom de Rabelais.                                                                                       

2/ Il sera suivi par Aimable Pelissier (1794 – 1864) qui enfuma plus de 1500 personnes des Ouled Riah à Aïn El- Frariche se contentant de noter noir sur blanc  « La peau d’un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables. » 

3/ Le premier emmurement fut ordonné par Bugeaud (1784 – 1849) qui ordonna, en plein mois d’août 1845 d’emmurer 500 Arabes de Sbih a Aïn Mérane.

 

Grottes de Ouled Riah

Enfin nous sommes conscient d’avoir dit peu de choses et espérons que ceux qui savent nous apprendront plus. Nous ajouterons, en toute sincérité, que nous nous sommes inspiré de deux sources essentiellement : « L’intérieur du Maghreb XVème – XIXème siècle » de Jacques Berque publié aux éditions Gallimard en 1978 et d’une série d’entretiens que nous avons eus avec un authentique déversoir de connaissances: le regretté Professeur Abdelmadjid Méziane. Que les deux amis qu’ils étaient reposent  en paix.

 

 

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