{"id":4194,"date":"2015-03-26T13:55:50","date_gmt":"2015-03-26T13:55:50","guid":{"rendered":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/?p=4194"},"modified":"2015-03-26T13:55:50","modified_gmt":"2015-03-26T13:55:50","slug":"le-noeud-gordien-algerien-septieme-partie-lidentite-et-labsence-dune-epine-dorsale-linguistique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/le-noeud-gordien-algerien-septieme-partie-lidentite-et-labsence-dune-epine-dorsale-linguistique\/","title":{"rendered":"Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien: Septi\u00e8me partie :L\u2019identit\u00e9 et l\u2019absence d\u2019une \u00e9pine dorsale linguistique"},"content":{"rendered":"<p>Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien<\/p>\n<p><em>Mustapha Benchenane, politologue, Universit\u00e9 Paris-Descartes Sorbonne<\/em><\/p>\n<p><em>Brahim Senouci, physicien, Universit\u00e9 de Cergy-Pontoise<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Septi\u00e8me<\/strong><\/em> <strong><em>partie :L\u2019identit\u00e9 et l\u2019absence d\u2019une \u00e9pine dorsale linguistique<\/em><\/strong><\/p>\n<h5><em>Le Quotidien d&rsquo;Oran, 29 janvier 2015<\/em><\/h5>\n<p>La langue est le c\u0153ur, le noyau dur, la cl\u00e9 de vo\u00fbte de l\u2019identit\u00e9 d\u2019un peuple. Si nous mettons autant de gravit\u00e9, voire d\u2019emphase, dans cette affirmation, c\u2019est parce que nous constatons qu\u2019elle est loin de faire l\u2019unanimit\u00e9, aussi bien dans la population que dans les rangs des intellectuels. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, elle est assimil\u00e9e \u00e0 un simple vecteur de communication dont on peut changer, qu\u2019on peut abandonner sans grand dommage. C\u2019est avec une grande l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 que l\u2019on voit fleurir toutes sortes de propositions, comme s\u2019il s\u2019agissait de donner un avis sur la couleur qui conviendrait \u00e0 une fa\u00e7ade. Erreur funeste. Pour s\u2019en convaincre, il suffit de regarder ce qui se passe \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, notamment dans les pays avanc\u00e9s, dans lesquels cette question est centrale.<\/p>\n<p><strong>La place de la langue \u00e0 l\u2019\u00e9tranger :<\/strong><\/p>\n<p>La France d\u2019avant la Renaissance est un pays tr\u00e8s provincial et, \u00e0 la diff\u00e9rence de la plupart des autres nations europ\u00e9ennes (Angleterre, Allemagne, Espagne&#8230;.), une construction politique sans unit\u00e9 linguistique. Les patois, totalement \u00e9trangers les uns aux autres, y fleurissent. La langue savante est le latin, langue officielle de l\u2019administration. L\u2019ordonnance de Moulins, \u00e9dict\u00e9e par Charles VIII en 1490, compl\u00e9t\u00e9e par celle de Louis XII en 1510 d\u00e9cr\u00e8te l\u2019exclusion du latin et impose l\u2019usage des langues maternelles pour tous les actes de justice.<\/p>\n<p>Le grand changement se produit en 1539, date \u00e0 laquelle Fran\u00e7ois 1er \u00e9dicte l\u2019ordonnance de Villers-Cotter\u00eats, qui constitue l\u2019acte fondateur de la primaut\u00e9 et de l\u2019exclusivit\u00e9 du fran\u00e7ais langue officielle du droit et de l\u2019administration. C\u2019est un immense chamboulement qui n\u2019arrive pas par hasard. Ce sont les premi\u00e8res d\u00e9cennies de la Renaissance, la rupture avec le Moyen-\u00e2ge, le d\u00e9but de la rationalisation de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et le d\u00e9but de l\u2019Etat-Nation.<\/p>\n<p>C\u2019est la naissance de l\u2019Occident moderne. Ce n\u2019est pas un hasard non plus que la r\u00e9alisation de l\u2019Etat-Nation co\u00efncide avec l\u2019unification de la langue. Machiavel, dans \u00ab Le Prince \u00bb, d\u00e9clare son admiration pour les Etats-Nations Fran\u00e7ais et Allemand dont il oppose la r\u00e9ussite \u00e0 l\u2019\u00e9chec d\u2019une Italie \u00e9clat\u00e9e.De plus, le fran\u00e7ais, cette langue commune d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e obligatoire, n\u2019est pas n\u00e9e ex nihilo. Elle proc\u00e8de en ligne directe de la langue d\u2019o\u00efl, dont il convient de rappeler qu\u2019elle se constitue d\u2019un ensemble de dialectes mutuellement intelligibles, n\u00e9s de la rencontre du latin et du lointain francique \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Charlemegne.<\/p>\n<p>Comment ne pas faire le rapprochement avec notre arabe dialectal et ses d\u00e9clinaisons \u00e0 l\u2019infini suivant les r\u00e9gions ? Il y a toutefois une diff\u00e9rence de taille. En France, ce sont les dialectes de la langue d\u2019o\u00efl qui ont fusionn\u00e9 pour donner la langue savante, le fran\u00e7ais moderne. En Alg\u00e9rie, les diff\u00e9rents parlers dialectaux sont issus de la langue savante. Inutile donc de tenter de construire une langue savante en les mixant. La langue savante est la langue m\u00e8re, l\u2019arabe !<\/p>\n<p>Isra\u00ebl s\u2019est construit d\u2019abord sur un crime, celui de la d\u00e9possession et de la condamnation \u00e0 un exode qui perdure pour les Palestiniens. Ses dirigeants historiques ont beau invoquer un cadastre divin, ils ne parviennent pas \u00e0 gommer totalement le caract\u00e8re artificiel de cet Etat. Il a fallu battre le rappel des juifs venus des quatre coins du monde, qui ne se connaissaient pas, qui \u00e9taient porteurs de coutumes, de cultures extr\u00eamement diff\u00e9rents et qui parlaient des langues totalement inintelligibles entre elles. Ils parlaient en effet les langues des pays d\u2019o\u00f9 ils \u00e9taient issus, l\u2019allemand, le russe, l\u2019arabe\u2026, mais aussi des versions juda\u00efs\u00e9es dont la plus sophistiqu\u00e9e est le yiddish, sous-produit de l\u2019allemand et de vieil h\u00e9breu.<\/p>\n<p>Les dirigeants sionistes de l\u2019\u00e9poque ont compris qu\u2019ils ne pouvaient assurer la coh\u00e9sion d\u2019un groupe aussi disparate, travers\u00e9 par des tensions racistes, en l\u2019esp\u00e8ce entre ashk\u00e9nazes et s\u00e9pharades. Le racisme anti arabe qui frappait les Palestiniens qui avaient r\u00e9ussi \u00e0 se maintenir en Palestine \u00e9tait plut\u00f4t bien port\u00e9. Pour garantir la survie de la communaut\u00e9 juive, la seule solution \u00e9tait de fonder une langue commune. En quelques ann\u00e9es, ils r\u00e9ussirent \u00e0 construire cette langue, version moderne de l\u2019h\u00e9breu ancien ainsi revivifi\u00e9. Il se dit souvent qu\u2019Isra\u00ebl ne peut se maintenir que par la guerre et que la paix le mettrait en danger de dislocation. C\u2019est en partie vrai. Isra\u00ebl tient aussi, et peut-\u00eatre m\u00eame surtout, par la langue partag\u00e9e !<\/p>\n<p>Un d\u00e9tour par le Japon ? Certes. La langue japonaise s\u2019est construite sur un alphabet d\u2019importation, des id\u00e9ogrammes venus de Chine, les Kanji. Il y en a plus de 40.000 ! Les plus lettr\u00e9s en connaissent \u00e0 peine 2.000. Pour lire le moindre roman de gare, la plus petite feuille de chou, il faut avoir un dictionnaire \u00e0 proximit\u00e9, m\u00eame si on est le plus fin des lettr\u00e9s. Dans un souci de simplification et de facilitation de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la modernit\u00e9, le Japon a entrepris de simplifier son alphabet.<\/p>\n<p>Dans une premi\u00e8re phase, un alphabet latin, le Romaji, a \u00e9t\u00e9 introduit. Il a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s vite abandonn\u00e9 presque compl\u00e8tement. Son usage s\u2019est limit\u00e9 \u00e0 l\u2019apprentissage de la prononciation du japonais \u00e0 l\u2019usage des \u00e9trangers. Il faut noter qu\u2019une fois cet apprentissage abandonn\u00e9, le Romaji est d\u00e9finitivement banni du cours. Il y a eu \u00e9galement les Hiragana, des caract\u00e8res form\u00e9s \u00e0 partir des Kanji mais tr\u00e8s simplifi\u00e9s et en nombre beaucoup plus r\u00e9duit. Il y a enfin les Katakana, utilis\u00e9s exclusivement pour les mots d\u2019emprunt et les noms \u00e9trangers. Pour finir, la base de l\u2019alphabet actuel du Japon est form\u00e9e de Kanji.<\/p>\n<p>Le Romaji est exclu dans l\u2019enseignement pour les enfants, simplement tol\u00e9r\u00e9 pour celui des \u00e9trangers en phase d\u2019apprentissage avec une forte recommandation \u00e0 son abandon d\u00e8s que possible. La base de la langue est constitu\u00e9e des Kanji. Les Hiragana ne sont admis que quand il n\u2019existe aucun Kanji pour d\u00e9crire un objet, une situation\u2026 Ainsi, le Japon moderne, confront\u00e9 \u00e0 la difficult\u00e9 de la langue, a choisi d\u2019abandonner ses vell\u00e9it\u00e9s de transformation et les \u00e9coliers japonais continuent de suer sang et eau pour apprendre une faible partie des 40.000 id\u00e9ogrammes qu\u2019ils ont re\u00e7us en h\u00e9ritage du voisin chinois pourtant tellement honni. C\u2019est que la d\u00e9testation de ce voisin encombrant a \u00e9t\u00e9 moins forte que les si\u00e8cles de pr\u00e9sence des Kanji qui en font un des constituants de l\u2019\u00e2me du Japon\u2026<\/p>\n<p><strong>Qu\u2019en est-il en Alg\u00e9rie ?<\/strong><\/p>\n<p>On l\u2019aura compris, ce long d\u00e9veloppement pr\u00e9figure notre propos sur l\u2019Alg\u00e9rie\u2026 L\u2019une des causes essentielles du trouble de l\u2019identit\u00e9 vient de ce que la question de la langue n\u2019est pas r\u00e9gl\u00e9e. Les trois exemples mis en exergue t\u00e9moignant de son importance dans la construction de l\u2019identit\u00e9 d\u2019une nation et la coh\u00e9sion d\u2019une soci\u00e9t\u00e9. La question de la langue n\u2019est pas une question technique, mais une question de fond. La langue structure la conscience et l\u2019inconscient des individus et des peuples. Le d\u00e9sordre linguistique renvoie au d\u00e9sordre qui s\u2019installe dans les cerveaux et qui se traduit, par le ph\u00e9nom\u00e8ne de la projection, par des actes et des conduites incoh\u00e9rents, irrationnels.<\/p>\n<p>L\u2019arabe dialectal, langue maternelle du plus grand nombre, n\u2019est pas une langue de civilisation, d\u2019abord parce qu\u2019elle se d\u00e9cline diff\u00e9remment d\u2019une r\u00e9gion \u00e0 l\u2019autre. Elle aurait tout de m\u00eame pu pr\u00e9tendre \u00e0 ce statut il y a quelques d\u00e9cennies quand elle avait gard\u00e9 une proximit\u00e9 famili\u00e8re avec la langue savante dont elle proc\u00e8de, l\u2019arabe, et quand les diff\u00e9rences entre r\u00e9gions \u00e9taient principalement des diff\u00e9rences d\u2019accent. Tel n\u2019est pas le cas aujourd\u2019hui. Des d\u00e9cennies d\u2019errance linguistique l\u2019ont consid\u00e9rablement appauvrie.<\/p>\n<p>Paradoxalement, les diff\u00e9rences r\u00e9gionales se sont estomp\u00e9es. Le paradoxe n\u2019est qu\u2019apparent. C\u2019est cet appauvrissement qui est \u00e0 l\u2019origine de cette unit\u00e9 mal venue parce qu\u2019\u00e9tant le fruit d\u2019un nivellement national par le bas. Les nostalgiques de la langue de Kaki ou de Alloula, de la subtilit\u00e9 po\u00e9tique des Bokalas alg\u00e9roises qui rythmaient les soir\u00e9es du Ramadhan, des chants du melhoun et de la musique andalouse, ne peuvent qu\u2019\u00eatre choqu\u00e9s par le sous-cr\u00e9ole m\u00ealant sans vergogne vocables berb\u00e8res, arabes, fran\u00e7ais espagnols\u2026, qui a cours aujourd\u2019hui. Le fait que certains \u00ab grands esprits \u00bb proposent de faire de ce galimatias notre langue nationale laisse songeur. S\u2019ils y parvenaient, ce qu\u2019\u00e0 Dieu ne plaise, ce serait la certitude d\u2019une r\u00e9gression dans tous les domaines.Comment une langue aussi appauvrie pourrait-elle satisfaire l\u2019exigence d\u2019\u00eatre le vecteur de civilisation dont l\u2019Alg\u00e9rie doit se doter ?<\/p>\n<p>Le berb\u00e8re, langue des origines, a subi des outrages comparables. Il souffre de l\u2019absence d\u2019une litt\u00e9rature plongeant aussi loin que sa pr\u00e9sence dans le pass\u00e9. La langue elle-m\u00eame, le tamazight s\u2019est bien appauvrie et ne se souvient plus gu\u00e8re de la po\u00e9sie de Si Mohand U Mhand. Des efforts m\u00e9ritoires sont d\u00e9ploy\u00e9s actuellement pour lui redonner sa substance originelle et, dans le m\u00eame mouvement, de le moderniser.<\/p>\n<p>Il y a une vraie pr\u00e9occupation culturelle dans les r\u00e9gions berb\u00e9rophones. La chanson, la po\u00e9sie, le th\u00e9\u00e2tre y sont tr\u00e8s pr\u00e9sents. Toutefois, cela ne va pas sans mal. Il ya d\u2019abord le choix de l\u2019alphabet. C\u2019aurait pu \u00eatre l\u2019alphabet arabe, comme pour l\u2019ourdou, le persan, ou le turc d\u2019avant Atat\u00fcrk. Cette option ne semble pas avoir les faveurs des faiseurs d\u2019opinion. On peut le regretter, Cela aurait pu constituer un encouragement \u00e0 l\u2019unit\u00e9. Il faut certes respecter le choix des forces qui militent pour un retour de tamazight sur le devant de la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Nous appelons nous-m\u00eames \u00e0 l\u2019\u00e9largissement de son enseignement \u00e0 l\u2019ensemble du pays, parce que nous sommes tout \u00e0 fait convaincus que cet h\u00e9ritage est celui de la nation tout enti\u00e8re et qu\u2019il n\u2019a pas vocation \u00e0 \u00eatre confin\u00e9 dans des r\u00e9gions d\u00e9termin\u00e9es. Il faut cependant prendre garde \u00e0 ce que des choix peuvent avoir une port\u00e9e qui d\u00e9passe les d\u00e9sirs de leurs promoteurs. Il en est ainsi du recours aux caract\u00e8res latins que pr\u00e9conisent certains groupes.<\/p>\n<p>La r\u00e9sistance \u00e0 la colonisation, les r\u00e9bellions multiples qui ont touch\u00e9 toutes les r\u00e9gions, jusqu\u2019\u00e0 la guerre d\u2019ind\u00e9pendance qui nous a permis d\u2019en finir avec la parenth\u00e8se humiliante de la suj\u00e9tion, sont autant de marqueurs d\u2019une volont\u00e9 nationale. Il ne s\u2019agit dons pas de rapatrier des \u00e9l\u00e9ments pouvant \u00e9voquer pr\u00e9cis\u00e9ment cet ordre colonial. A d\u00e9faut de l\u2019arabe, le tifinagh aurait l\u2019avantage de ne pas donner corps \u00e0 cette crainte et aussi d\u2019int\u00e9grer symboliquement l\u2019h\u00e9ritage culturel de la Ph\u00e9nicie.<\/p>\n<p>La revendication d\u2019octroyer le statut de langue nationale et officielle \u00e0 tamazight peut \u00eatre d\u00e9battue. Au stade actuel, c\u2019est-\u00e0-dire au stade o\u00f9 nous vivons une identit\u00e9 fractur\u00e9e, o\u00f9 des forces centrifuges puissantes sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre, o\u00f9 l\u2019Alg\u00e9rie vit sous l\u2019empire de la menace d\u2019une d\u00e9sint\u00e9gration, il faut s\u2019interroger sur la pertinence de l\u2019\u00e9tablissement imm\u00e9diat d\u2019un bilinguisme absolu.<\/p>\n<p>Dans une Alg\u00e9rie qui aura conjur\u00e9 ses d\u00e9mons, qui se sera r\u00e9concili\u00e9e avec elle-m\u00eame, avec sa m\u00e9moire, quand nous disposerons d\u2019un roman national dans lequel appara\u00eetra tout ce qui nous constitue, la question ne se posera m\u00eame pas. Nous parlerons tous arabe et tamazight ! La langue arabe nous fournit d\u00e9j\u00e0 le n\u00e9cessaire v\u00e9hicule de nos \u00e9changes conceptuels. Elle permet la nuance, gage de d\u00e9bats sereins et apais\u00e9s. L\u2019Alg\u00e9rie n\u2019a pas vocation \u00e0 demeurer pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 un pays du tiers-monde, incapable de s\u2019int\u00e9grer en tant qu\u2019acteur dans le mouvement du monde. Il ne lui est pas interdit d\u2019aspirer \u00e0 devenir une puissance qui compte. Or, la langue est le vecteur d\u2019une politique de puissance. L\u2019exemple \u00e9tasunien notamment est l\u00e0 pour nous montrer que le rayonnement d\u2019un pays est adoss\u00e9 \u00e0 sa puissance culturelle et linguistique\u2026<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la langue fran\u00e7aise, dont certains groupes voudraient faire LA langue nationale, elle est fortement connot\u00e9e puisqu\u2019elle est la langue du colonisateur. C\u2019est en fran\u00e7ais qu\u2019\u00e9taient \u00ab interrog\u00e9s \u00bb nos compatriotes dans les villas Susini, les casernes et les commissariats. C\u2019est en fran\u00e7ais que l\u2019on torturait. Ceux qui souhaitent promouvoir cette langue nous assurent qu\u2019elle est porteuse de \u00ab progr\u00e8s \u00bb et de \u00ab lumi\u00e8re \u00bb. Laissons le soin \u00e0 Alexis de Tocqueville de leur r\u00e9pondre :<\/p>\n<p><em>\u00ab La soci\u00e9t\u00e9 musulmane, en Afrique, n\u2019\u00e9tait pas incivilis\u00e9e; elle avait seulement une civilisation arri\u00e9r\u00e9e et imparfaite. Il existait dans son sein un grand nombre de fondations pieuses, ayant pour objet de pourvoir aux besoins de la charit\u00e9 ou de l\u2019instruction publique. Partout nous avons mis la main sur ces revenus en les d\u00e9tournant en partie de leurs anciens usages; nous avons r\u00e9duit les \u00e9tablissements charitables, laiss\u00e9 tomber les \u00e9coles, dispers\u00e9 les s\u00e9minaires. Autour de nous les lumi\u00e8res se sont \u00e9teintes, le recrutement des hommes de religion et des hommes de loi a cess\u00e9; c\u2019est-\u00e0-dire que nous avons rendu la soci\u00e9t\u00e9 musulmane beaucoup plus mis\u00e9rable, plus d\u00e9sordonn\u00e9e, plus ignorante et plus barbare qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait avant de nous conna\u00eetre. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Certes, la langue fran\u00e7aise peut faciliter l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un niveau appr\u00e9ciable de culture g\u00e9n\u00e9rale ou de comp\u00e9tence technique. Mais, en m\u00eame temps qu\u2019elle forme, elle d\u00e9forme. C\u2019est ce que l\u2019on constate chez beaucoup de francophones au Maghreb. Ils vivent souvent d\u00e9tach\u00e9s de leur peuple. Parfois, il est m\u00eame l\u2019objet de leur m\u00e9pris. Une anecdote : En 1994, au plus fort de la d\u00e9cennie noire, des intellectuels Alg\u00e9riens avaient \u00e9crit \u00e0 Jacques Berque. Celui-ci avait gard\u00e9 un silence remarqu\u00e9 durant cette p\u00e9riode. Cette lettre lui en faisait remontrance. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, elle lui reprochait de \u00ab ne pas \u00eatre en phase avec les intellectuels alg\u00e9riens \u00bb. Il r\u00e9pondit en disant en substance que le probl\u00e8me n\u2019\u00e9tait pas que lui, Jacques Berque, ne soit pas en phase avec les intellectuels Alg\u00e9riens, mais que les intellectuels Alg\u00e9riens ne soient pas en phase avec leur propre peuple\u2026<\/p>\n<p>R\u00e9p\u00e9tons-le. La langue n\u2019est pas neutre. On parle de ma\u00eetriser une langue. Peut-\u00eatre devrait-on inverser cette proposition ? En fait, c\u2019est la langue qu\u2019on pratique qui nous ma\u00eetrise, qui structure notre inconscient. Elle est l\u2019instrument principal de l\u2019exil int\u00e9rieur qui caract\u00e9rise bon nombre de nos compatriotes qui la pratiquent de mani\u00e8re exclusive. C\u2019est elle, ou plut\u00f4t son caract\u00e8re exclusif, qui en fait des personnes d\u00e9racin\u00e9es, dissoci\u00e9es de leur soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Pr\u00e9sents physiquement en Alg\u00e9rie, ils sont culturellement et psychologiquement ailleurs. Durant la d\u00e9cennie noire, des intellectuels francophones lan\u00e7aient des appels \u00e0 leurs homologues fran\u00e7ais en leur disant : \u00ab Nous d\u00e9fendons VOS valeurs en Alg\u00e9rie \u00bb. L\u2019\u00e9crivain Jean-Edern Hallier a entendu l\u2019appel et il l\u2019a r\u00e9percut\u00e9 vers ses concitoyens. Il en a chang\u00e9 la formulation pour le rendre encore plus percutant et plus de nature \u00e0 rallier les suffrages en France. Voici son message, en substance, s\u2019agissant des intellectuels alg\u00e9riens : \u00ab Ce sont nos harkis culturels, il faut les aider \u00bb !<\/p>\n<p>Evidemment, nous ne faisons pas n\u00f4tre cette phrase, terrible par sa port\u00e9e symbolique. En aucun cas, aucun, il ne faut assimiler ceux dont la langue de r\u00e9f\u00e9rence est le fran\u00e7ais plut\u00f4t que le berb\u00e8re ou l\u2019arabe \u00e0 des tra\u00eetres. A l\u2019attention de celles et ceux qui seraient tent\u00e9s d\u2019\u00e9tablir ce lien, il faut rappeler que c\u2019\u00e9tait la position du FIS et qu\u2019elle s\u2019est traduite par de nombreux assassinats. Ce n\u2019est pas le moindre des torts des islamistes que d\u2019avoir aggrav\u00e9 la fracture culturelle et identitaire dont souffrent les Alg\u00e9riens.<\/p>\n<p>Le reproche qui peut \u00eatre adress\u00e9 \u00e0 beaucoup de francophones n\u2019est certainement pas de ma\u00eetriser la langue fran\u00e7aise, mais le rejet de la langue arabe qu\u2019ils manifestent en refusant implicitement de l\u2019apprendre. Combien d\u2019entre eux ont \u00e9tonn\u00e9 leurs homologues \u00e9trangers quand, \u00e0 la faveur d\u2019un s\u00e9jour de quelques mois, ils apprennent \u00e0 parler couramment la langue du pays d\u2019accueil. Comment expliquer cette attitude, sinon par l\u2019ali\u00e9nation, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019occupation de leurs cerveaux par l\u2019id\u00e9ologie coloniale qui a y inject\u00e9 le poison du m\u00e9pris et le complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 par rapport \u00e0 leur propre culture. La solution ne consiste certainement pas \u00e0 \u00ab \u00e9radiquer \u00bb la langue fran\u00e7aise. Nous avons trop souffert des approches revanchardes et brutales pour savoir qu\u2019elles ne feraient qu\u2019aggraver le probl\u00e8me, qu\u2019elles accentueraient les divisions plut\u00f4t que les r\u00e9duire.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me que nous soulevons ici et la recherche de ses causes profondes pose la question vitale de l\u2019identit\u00e9 par la langue. Nous avons assez r\u00e9p\u00e9t\u00e9 qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019une question technique. La langue, maison de l\u2019\u00eatre, contribue puissamment \u00e0 la formation de la Nation. Elle en est \u00e0 la fois l\u2019\u00e9manation et l\u2019ingr\u00e9dient. Elle est cette composante invisible qui donne corps \u00e0 nos r\u00eaves, de l\u2019\u00e9paisseur \u00e0 ces lieux, l\u00e0 o\u00f9, disait Baudelaire \u00ab tout y parlerait, \u00e0 l\u2019\u00e2me en secret, sa douce langue natale \u00bb. C\u2019est la langue qui fait d\u2019une communaut\u00e9 de hasard une communaut\u00e9 de destin. H\u00e9las, la langue, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019on subodore son importance, ne fait pas d\u00e9bat. C\u2019est ainsi en Alg\u00e9rie. Le silence autour d\u2019une question est proportionnel \u00e0 son importance. Alors, on refoule, ce qui alimente le malaise existentiel, le trouble identitaire, la \u00ab haine de soi \u00bb. Souvenons-nous de Nietzche : \u00ab M\u00e9fions-nous de celui qui se hait lui-m\u00eame, car nous serons un jour les victimes de sa vengeance \u00bb<\/p>\n<p>Nous aborderons dans notre prochaine livraison une autre composante essentielle de l\u2019identit\u00e9 et qui concerne le rapport au syst\u00e8me de croyance.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/brahim-senouci\/\">Brahim Senouci<\/a><\/p>\n<p><em>Brahim.senouci@<span class=\"skimlinks-unlinked\">hotmail.fr<\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien Mustapha Benchenane, politologue, Universit\u00e9 Paris-Descartes Sorbonne Brahim Senouci, physicien, Universit\u00e9 de Cergy-Pontoise Septi\u00e8me partie :L\u2019identit\u00e9 et l\u2019absence d\u2019une \u00e9pine dorsale linguistique Le Quotidien d&rsquo;Oran, 29 janvier 2015 La langue est le c\u0153ur, le noyau dur, la cl\u00e9 de vo\u00fbte de l\u2019identit\u00e9 d\u2019un peuple. 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