{"id":4204,"date":"2015-03-26T14:01:09","date_gmt":"2015-03-26T14:01:09","guid":{"rendered":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/?p=4204"},"modified":"2015-03-26T14:01:09","modified_gmt":"2015-03-26T14:01:09","slug":"le-noeud-gordien-algerien-onzieme-partie-identite-et-haine-de-soi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/le-noeud-gordien-algerien-onzieme-partie-identite-et-haine-de-soi\/","title":{"rendered":"Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien : Onzi\u00e8me partie : Identit\u00e9 et haine de soi"},"content":{"rendered":"<p>Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien<\/p>\n<p><em>Mustapha Benchenane, politologue, Universit\u00e9 Paris-Descartes Sorbonne<\/em><\/p>\n<p><em>Brahim Senouci, physicien, Universit\u00e9 de Cergy-Pontoise<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Onzi\u00e8me partie<\/strong><\/em> : <em>Identit\u00e9 et haine de soi<\/em><\/p>\n<p>La haine de soi, ou autophobie, n\u2019est pas une sp\u00e9cificit\u00e9 alg\u00e9rienne, ni une singularit\u00e9 temporelle. C\u2019est un sentiment qui plonge au fond des \u00e2ges et qui ne s\u2019est jamais d\u00e9menti, et qui a touch\u00e9 \u00e0 des degr\u00e9s divers une tr\u00e8s grande partie de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p><em>Haine de soi, haine de l&rsquo;autre\u2026<\/em><\/p>\n<p>Il existe deux expressions de la haine : la haine de l&rsquo;autre et la haine de soi. Corn\u00e9lius Castoriadis ne les s\u00e9pare pas. Elles ont en effet une racine commune, le refus de ce qui est per\u00e7u comme \u00e9tranger. Ce refus n\u2019est pas conscient. Il est li\u00e9 \u00e0 ce que Leibniz appelle monade, ici monade psychique, qui constitue l\u2019unit\u00e9 premi\u00e8re de l\u2019\u00eatre, celle qui ne se soumet pas aux influences ext\u00e9rieures, celle qui, en somme, ne fait pas semblant. Un individu qui se socialise doit se soumettre \u00e0 des conventions, \u00e0 une norme, m\u00eame si celles-ci lui r\u00e9pugnent. Il donne l\u2019impression, y compris \u00e0 lui-m\u00eame qu\u2019il les a int\u00e9gr\u00e9es mais sa monade les refuse parce qu\u2019elle les consid\u00e8re comme \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<p>La haine de soi peut se d\u00e9finir comme \u00e9tant le reproche permanent qu\u2019adresse la monade \u00e0 l\u2019individu de l\u2019avoir contrainte \u00e0 rev\u00eatir une forme non d\u00e9sir\u00e9e parce qu\u2019\u00e9trang\u00e8re, hostile puisqu\u2019elle la remet en cause. Le philosophe juif Theodor Lessing, dans son livre \u00ab <em>La haine de soi juive<\/em> \u00bb paru en 1930, en donne une illustration tr\u00e8s \u00e9clairante.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage retrace les destin\u00e9es de six juifs allemands, brillants intellectuels, totalement assimil\u00e9s, tellement germanis\u00e9s que leur jud\u00e9it\u00e9 a fini par dispara\u00eetre, apparemment du moins. Ces jeunes intellectuels avaient totalement int\u00e9gr\u00e9 les codes allemands, y compris l\u2019antis\u00e9mitisme de bon aloi qui se pratiquait de mani\u00e8re ouverte, trois ans avant la prise du pouvoir par Hitler.<\/p>\n<p>Ces six personnages ont tous choisi de se suicider. Ce sont les raisons, ou plut\u00f4t la raison de ces suicides que le livre interroge. Elle r\u00e9side, selon l\u2019auteur, dans la \u00ab haine de soi juive\u00bb. Leur vie durant, ces jeunes gens se sont \u00e9vertu\u00e9s \u00e0 \u00eatre le plus Allemands possible. Ils ont bien cru y \u00eatre parvenus et s\u2019\u00eatre d\u00e9barrass\u00e9s pour de bon de toute trace d\u2019une jud\u00e9it\u00e9 honnie. Ils comptaient sans la revanche de leurs monades qui, elles, avaient gard\u00e9 la m\u00e9moire de ce fond juif qui constituait un \u00e9l\u00e9ment ins\u00e9cable de leur personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>La haine de l\u2019autre proc\u00e8de de ce m\u00eame refus de l\u2019\u00e9tranger. Elle se manifeste contre les individus sociaux dont elle est oblig\u00e9e d\u2019accepter la coexistence. C\u2019est somme toute assez banal. C\u2019est m\u00eame le moteur principal de la guerre. Pour la faire accepter par la population, on construit la figure de l\u2019ennemi en la dotant d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 irr\u00e9ductible.<\/p>\n<p><em>La haine de soi et les <\/em>\u00ab\u00a0<em>intellectuels<\/em>\u00ab\u00a0<em> alg\u00e9riens<\/em><\/p>\n<p>Reprenons l\u2019exemple tragique des six jeunes Allemands qui constitue la trame du r\u00e9cit de Theodor Lessing. Y a-t-il des exemples comparables en Alg\u00e9rie ? Oui, dans une certaine mesure\u2026.<\/p>\n<p>Il faut bien le reconna\u00eetre. Il y a chez de tr\u00e8s nombreux \u00ab\u00a0intellectuels\u00a0\u00bb de notre pays, une sorte de tentation, non pas de Venise, mais de Paris. Le processus qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre sur des juifs allemands se retrouve chez bon nombre de nos compatriotes. Il y a certes des diff\u00e9rences notables. Ces \u00ab\u00a0intellectuels\u00a0\u00bb alg\u00e9riens sont des anciens colonis\u00e9s ou des descendants directs d\u2019anciens colonis\u00e9s que la France n\u2019a jamais vraiment envisag\u00e9 d\u2019assimiler.<\/p>\n<p>A fortiori, ni eux ni leurs a\u00efeux n\u2019ont occup\u00e9 de positions enviables dans la soci\u00e9t\u00e9 coloniale. Ils n\u2019\u00e9taient ni \u00ab\u00a0intellectuels\u00a0\u00bb, ni grands commis de l\u2019Etat. Durant la p\u00e9riode coloniale, ils \u00e9taient tout juste de jeunes Alg\u00e9riens discrimin\u00e9s qui portaient un regard d\u2019envie sur la soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne et le parfum de paradis des bals du samedi soir.<\/p>\n<p>Leur r\u00eave \u00e9tait de parvenir \u00e0 int\u00e9grer cette soci\u00e9t\u00e9 et \u00e0 donner un sens \u00e0 leur ali\u00e9nation en devenant Fran\u00e7ais, pleinement Fran\u00e7ais. Autant dire que l\u2019ind\u00e9pendance a constitu\u00e9 pour eux une sorte de catastrophe, la fin d\u2019un monde au parfum enivrant, et surtout l\u2019irruption de leurs compatriotes, venus des campagnes, dans les villes sur lesquelles ils ont imprim\u00e9 la face tavel\u00e9e de la mis\u00e8re.<\/p>\n<p>Alors, ils ont d\u00e9cid\u00e9 d\u2019ignorer l\u2019ind\u00e9pendance et de rallier la France, dans un mouvement semblable \u00e0 celui qui a pouss\u00e9 nagu\u00e8re des Alg\u00e9riens \u00e0 devenir harkis et \u00e0 prendre les armes contre leur propre peuple. Ils ont \u00e9t\u00e9 rejoints dans ce mouvement par de jeunes \u00abintellectuels\u00bb n\u2019ayant pas vraiment connu la colonisation mais qui se sont retrouv\u00e9s sur leurs positions.<\/p>\n<p>Harkis culturels d\u2019un nouveau genre, ces \u00ab\u00a0intellectuels\u00a0\u00bb se sont mis \u00e0 la disposition de l\u2019ancienne m\u00e9tropole. En qu\u00eate d\u2019un effacement de la m\u00e9moire de ses crimes, celle-ci a offert une caisse de r\u00e9sonnance m\u00e9diatique \u00e0 leurs productions \u00ab\u00a0litt\u00e9raires\u00a0\u00bb consacr\u00e9es pour l\u2019essentiel \u00e0 une d\u00e9molition en r\u00e8gle de l\u2019Alg\u00e9rie ind\u00e9pendante et \u00e0 la relativisation, voire le d\u00e9ni, du viol colonial. Ils ne sont pas n\u00e9cessairement stipendi\u00e9s par le gouvernement fran\u00e7ais. Leur ali\u00e9nation consentie, leur d\u00e9sir de ce que La Bo\u00e9tie appelait la \u00ab\u00a0servitude volontaire\u00a0\u00bb, sont des incitatifs suffisants, au vu de l\u2019ampleur de leur engagement dans cette campagne. Il est \u00e0 la hauteur de leur ali\u00e9nation qui, conjugu\u00e9e au m\u00e9pris qu\u2019ils professent pour leur peuple, constitue la forme alg\u00e9rienne et intellectuelle de la haine de soi.<\/p>\n<p>Ainsi, tel journaliste conc\u00e8de du bout des l\u00e8vres que \u00ab la colonisation a \u00e9t\u00e9 un crime\u00bb et professe aussit\u00f4t son admiration pour la France. Tel autre va encore beaucoup plus loin quand il d\u00e9clare que \u00ab\u00a0les pieds-noirs ont fait d\u2019un enfer un paradis\u00a0\u00bb. Dans le m\u00eame mouvement, il r\u00e9affirme ainsi envers l\u2019ancien colonisateur une all\u00e9geance \u00e0 laquelle l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Alg\u00e9rie n\u2019a rien chang\u00e9, et son immense m\u00e9pris de sa part alg\u00e9rienne. Ce m\u00eame personnage continue de donner des gages sans cesse renouvel\u00e9s, sans cesse plus intenses, de sa compl\u00e8te adh\u00e9sion au mod\u00e8le occidental. D\u2019autres encore prom\u00e8nent sur les plateaux de t\u00e9l\u00e9vision parisiens une vision de l\u2019Islam \u00ab\u00a0plaisante\u00a0\u00bb, dans laquelle il n\u2019est gu\u00e8re question d\u2019immanence ou de sens, mais de hammams \u00e9rotiques et de libations sans fin. Bien s\u00fbr, il n\u2019est pas souhaitable qu\u2019ils connaissent la m\u00eame fin que leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs juifs allemands mais peut-\u00eatre, entre deux libelles \u00e0 la gloire de la colonisation, devraient-ils prendre le temps de lire Lessing\u2026<\/p>\n<p><em>La haine de soi, entre soi<\/em><\/p>\n<p>Hannah Arendt, philosophe juive allemande (antisioniste !), pointe dans son livre \u00ab Sur l\u2019antis\u00e9mitisme \u00bb l\u2019existence d\u2019une forme sp\u00e9cifique de racisme, non pas celui des \u00e9trangers vis-\u00e0-vis des juifs mais entre juifs. Frantz Fanon, dans \u00ab Peau noire, masques blancs \u00bb, note le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne de la haine du noir pour le noir. La haine de soi se traduit par la haine du m\u00eame. L\u2019image du m\u00eame est insupportable parce qu\u2019elle est un rappel de la condition d\u00e9grad\u00e9e de soi.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme est bien connu dans le monde arabe o\u00f9 se d\u00e9clinent \u00e0 l\u2019infini des hi\u00e9rarchies mouvantes. Mais c\u2019est sans doute en Alg\u00e9rie qu\u2019il trouve son expression la plus achev\u00e9e. Personne ne mettra autant d\u2019\u00e9loquence, de fureur, de conviction dans la d\u00e9molition de l\u2019Alg\u00e9rien, de l\u2019Alg\u00e9rie qu\u2019un(e) alg\u00e9rien(ne) ! Cette haine interne trouve de multiples traductions dans la vie courante. Alors m\u00eame qu\u2019ils subissent les m\u00eames probl\u00e8mes, nos compatriotes se r\u00e9v\u00e8lent majoritairement incapables de s\u2019associer pour y faire face.<\/p>\n<p>Des collectifs se cr\u00e9ent \u00e7a et l\u00e0, sur des probl\u00e8mes de ramassage d\u2019ordures ou d\u2019alimentation en eau. Ils sont h\u00e9las \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Les forces centrifuges n\u00e9es de la permanence du soup\u00e7on envers l\u2019autre ont vite fait de les faire exploser. Le mode de raisonnement est gouvern\u00e9 par cette variante de la haine de soi. Un exemple : quand il s\u2019agit de collecter de l\u2019argent aupr\u00e8s de copropri\u00e9taires ou de colocataires d\u2019un immeuble pour des travaux d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, le pr\u00e9pos\u00e9 \u00e0 cette t\u00e2che a le plus grand mal \u00e0 s\u2019en acquitter.<\/p>\n<p>M\u00eame quand les contributions demand\u00e9es sont minimes, elles rentrent difficilement ou pas du tout. C\u2019est que chacun pr\u00e9suppose que l\u2019\u00ab autre\u00bb ne paiera pas. Chacun trouve insupportable l\u2019id\u00e9e qu\u2019il pourrait payer pour l\u2019\u00a0\u00bbautre\u00a0\u00bb. Il exigera donc la preuve pr\u00e9alable que l\u2019\u00a0\u00bbautre\u00a0\u00bb a pay\u00e9 avant de consentir \u00e0 le faire lui-m\u00eame. Le probl\u00e8me, c\u2019est que l\u2019\u00a0\u00bbautre\u00a0\u00bb est exactement dans la m\u00eame disposition d\u2019esprit. Tout cela d\u00e9bouche sur l\u2019immobilisme. L\u2019immeuble se d\u00e9grade. Les \u00e9quipements collectifs tombent en panne les uns apr\u00e8s les autres. Les habitants prennent l\u2019habitude de marcher sur des escaliers jonch\u00e9s d\u2019ordures, plong\u00e9s dans une obscurit\u00e9 que brisent \u00e7a et l\u00e0 les m\u00e9chantes ampoules que chacun aura plac\u00e9es au-dessus de sa porte pour ses besoins personnels\u2026<\/p>\n<p><em>Identit\u00e9 et haine de soi<\/em><\/p>\n<p>Nous avons longuement dissert\u00e9 sur l\u2019identit\u00e9 dans une pr\u00e9c\u00e9dente livraison. C\u2019est qu\u2019elle est probablement au c\u0153ur du probl\u00e8me. L\u2019identit\u00e9 se forge sur une m\u00e9moire longue, celle des \u00e9v\u00e9nements successifs qui ont fa\u00e7onn\u00e9 l\u2019Alg\u00e9rie et les Alg\u00e9riens. C\u2019est l\u2019accumulation au cours des si\u00e8cles de ces strates qui fait l\u2019identit\u00e9 alg\u00e9rienne. Ceux de nos \u00abintellectuels\u00bb, dont il est question au d\u00e9but de ce texte, qui sont tenaill\u00e9s par le d\u00e9sir d\u2019en changer prennent-ils la mesure du grand \u00e9cart auxquels ils se livreraient ? Croient-ils vraiment qu\u2019on peut changer d\u2019identit\u00e9 comme on change de chemise ? Les jeunes intellectuels juifs dont Lessing retrace la descente vers l\u2019ab\u00eeme ont cru vraiment s\u2019\u00eatre d\u00e9lest\u00e9s d\u2019une histoire juive mill\u00e9naire qui leur faisait horreur. Ils ont vraiment cru qu\u2019ils avaient d\u00e9finitivement int\u00e9gr\u00e9 le c\u0153ur de la brillante civilisation germanique et que leur destin \u00e9tait d\u00e9sormais li\u00e9 \u00e0 celui de l\u2019Allemagne. On connait la suite\u2026<\/p>\n<p>L\u2019enjeu demeure celui de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la modernit\u00e9, \u00e0 l\u2019universalit\u00e9. On peut \u00eatre tent\u00e9 d\u2019emprunter le raccourci qui consiste \u00e0 se d\u00e9faire de l\u2019identit\u00e9 h\u00e9rit\u00e9e pour endosser celle d\u2019en face, qui a d\u00e9j\u00e0 accompli sa mue et nous permettrait d\u2019\u00eatre directement en prise avec l\u2019universel. Illusion\u2026 L\u2019imitation de l\u2019autre ne peut constituer une identit\u00e9. Comme le disait Jacques Berque : \u00ab C\u2019est l\u2019identit\u00e9 et non l\u2019imitation de l\u2019autre qui permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019universel\u00bb.<\/p>\n<p><em>Origines de la haine de soi, sous sa forme populaire<\/em><\/p>\n<p>Et la population l\u00e0-dedans ?<\/p>\n<p>L\u2019Alg\u00e9rie est sans doute le pays o\u00f9 le m\u00e9pris est le mieux partag\u00e9. Le peuple m\u00e9prise les \u00ab\u00a0intellectuels\u00a0\u00bb, peut-\u00eatre parce qu\u2019il leur reproche inconsciemment de ne pas jouer le r\u00f4le d\u2019\u00e9claireurs qui devrait \u00eatre le leur. De plus, il les soup\u00e7onne d\u2019avoir plus ou moins partie li\u00e9e avec le Pouvoir. Ceux-ci le lui rendent souvent tr\u00e8s bien. Ils n\u2019ont pas de mots assez durs pour le qualifier. Leurs \u00e9crits se distinguent g\u00e9n\u00e9ralement par une absence totale d\u2019empathie. Tout le monde d\u00e9teste le Pouvoir mais tremble \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il pourrait s\u2019effondrer. Personne ne croit en effet que d\u2019autres Alg\u00e9riens que ceux qui sont aux commandes pourraient faire mieux que ceux-ci. Ils pr\u00e9f\u00e8rent donc garder cet original incomp\u00e9tent, corrompu, plut\u00f4t que de lutter pour pouvoir tester d\u2019autres solutions, qu\u2019il condamne par avance.<\/p>\n<p>Lorsque, historiquement, on a \u00e9t\u00e9 vaincu, humili\u00e9, opprim\u00e9, exploit\u00e9, lorsque, ayant \u00e9t\u00e9 vaincu, on nie votre personnalit\u00e9, votre culture, votre identit\u00e9, que se passe t-il dans l\u2019inconscient individuel et collectif ? La r\u00e9ponse est : \u00ab\u00a0je ne vaux rien \u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0pas grand-chose \u00ab\u00a0, \u00ab\u00a0je m\u00e9rite le m\u00e9pris que l\u2019on m\u2019inflige\u00a0\u00bb. On en arrive \u00e0 s\u2019inf\u00e9rioriser, \u00e0 se m\u00e9priser, \u00e0 se ha\u00efr soi m\u00eame. On n\u2019a plus l\u2019estime de soi, le regard que l\u2019on porte sur soi est fondamentalement n\u00e9gatif, on se d\u00e9valorise. On projette les uns sur les autres cette image n\u00e9gative de soi. Et parfois, cela se traduit par la violence, sans limite, car la violence qui nous a \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9e, on la projette, on la tourne contre l\u2019autre, contre les autres. Habituellement,, les Hommes sont dans une relation en \u00ab\u00a0miroir\u00a0\u00bb et ils veulent que l&rsquo; autre leur renvoie une image fid\u00e8le d&rsquo; eux-m\u00eames. Faute de quoi, l&rsquo;autre les d\u00e9range dans sa diff\u00e9rence et ils peuvent devenir agressifs, voire violents envers lui.<\/p>\n<p>S\u2019agissant de l&rsquo; Alg\u00e9rien, c&rsquo; est parce que l&rsquo; autre -alg\u00e9rien comme lui &#8211; lui renvoie une image fid\u00e8le de lui m\u00eame, qu&rsquo; il devient agressif, et parfois violent. Pourquoi ? Parce que cette image fid\u00e8le de lui-m\u00eame, en miroir, le renvoie \u00e0 son identit\u00e9 confuse, dissoci\u00e9e, en conflit avec elle-m\u00eame. Comme cette image fid\u00e8le de lui-m\u00eame lui est insupportable, il la rejette en agressant l&rsquo; autre, son semblable, son jumeau, son double, et bien s\u00fbr, inversement, la m\u00eame r\u00e9action va de soi. Le conflit, avant d&rsquo; \u00eatre avec les autres, est d&rsquo; abord avec soi-m\u00eame, et c&rsquo;est ce conflit interne que les Alg\u00e9riens projettent les uns sur les autres. Cela se traduit et s&rsquo; exprime dans tous les actes de la vie. Surtout, on ne sort pas mentalement de la condition de colonis\u00e9, de for\u00e7at. Nietzsche, dans le \u00ab Gai Savoir\u00bb, plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans le po\u00e8me n\u00b032, \u00ab L\u2019asservi \u00bb, \u00e9crit :<\/p>\n<p><em>Comme tout homme qui porta jadis une cha\u00eene<\/em><\/p>\n<p><em>Il entend partout \u2013 cliquetis de cha\u00eene<\/em><\/p>\n<p>Il y a aussi le ph\u00e9nom\u00e8ne de la \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9tition\u00a0\u00bb qui consiste \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter, inconsciemment, au d\u00e9triment d\u2019autrui ce que l\u2019on a subi, ce dont on a souffert soi m\u00eame. Ainsi, durant la \u00ab\u00a0d\u00e9cennie tragique\u00a0\u00bb, les protagonistes ont \u00ab\u00a0rejou\u00e9\u00a0\u00bb la guerre d\u2019Alg\u00e9rie contre le colonisateur : les m\u00e9thodes, la propagande, les comportements reproduisaient ceux que l&rsquo;on a connus pendant la guerre de lib\u00e9ration. Il s\u2019agit d\u2019une n\u00e9vrose collective qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 soign\u00e9e. Au contraire, tout a \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9. Donc, le retour du refoul\u00e9 risque d\u2019\u00eatre terrible.<\/p>\n<p>Le discours dominant est un discours d\u2019auto d\u00e9valorisation globale. Il n\u2019y a rien \u00e0 sauver, aucune perspective \u00e0 tracer, aucun horizon \u00e0 atteindre, juste retarder la rencontre fatale avec le pr\u00e9cipice annonc\u00e9. Malheur \u00e0 celle ou celui qui voudrait d\u00e9ranger cette chronique du d\u00e9sastre. Il trouverait face \u00e0 lui une population d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 l\u2019en emp\u00eacher !<\/p>\n<p>La d\u00e9cennie sanglante hante les m\u00e9moires. Elle a donn\u00e9 une illustration concr\u00e8te, tragique, des effets de la haine de soi. Mais elle n\u2019a pas permis de la questionner.<\/p>\n<p>Le silence institutionnel a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli par l\u2019adoption au pas de charge d\u2019une \u00ab concorde nationale\u00bb qui a refoul\u00e9 ce questionnement, laissant ainsi la possibilit\u00e9 d\u2019incendies futurs. Cette \u00e9preuve, qui a co\u00fbt\u00e9 des centaines de milliers de vies humaines, aurait pu \u00eatre le Bala\u2019ou el hassan, un mal pour un bien, si elle avait permis de sonder notre inconscient collectif pour y chercher les racines de la haine de soi, les racines de la violence.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sans doute la haine de soi qui a permis au Pouvoir de fermer aussi facilement la parenth\u00e8se de cette sanglante p\u00e9riode. Quel autre peuple que le n\u00f4tre aurait accept\u00e9 que des dizaines de milliers de morts soient pass\u00e9s par pertes et profits sans qu\u2019il comprenne comment et pourquoi cela est arriv\u00e9, comment se pr\u00e9munir contre un remake futur ? Aucun, sans doute\u2026 Surprenant ? Non.<\/p>\n<p>Un autre peuple que le n\u00f4tre, qui aurait arrach\u00e9 son ind\u00e9pendance au prix de sacrifices terribles, au bout d\u2019une p\u00e9riode coloniale qui lui a co\u00fbt\u00e9 des millions de morts, une acculturation sans \u00e9quivalent dans le monde, la mis\u00e8re, l\u2019analphab\u00e9tisme, pourrait-il produire des citoyens porteraient aux nues les bourreaux d\u2019hier, qui regretteraient \u00e0 voix haute leur d\u00e9part, qui plaideraient pour leur retour, qui s\u2019ing\u00e9nieraient \u00e0 vouloir les rejoindre ? C\u2019est le cas du n\u00f4tre.<\/p>\n<p>La rue bruisse de discours regrettant la fin de l\u2019\u00e9poque coloniale, au motif que nous serions incapables, ontologiquement incapables de nous administrer, de nous gouverner. Ainsi, nos millions de morts sont renvoy\u00e9s \u00e0 une absence de sens, \u00e0 une absurdit\u00e9. La seule grille de lecture permise serait celle qui comporterait notre inutilit\u00e9, et donc l\u2019inanit\u00e9 de l\u2019id\u00e9e que notre sacrifice puisse changer quoi que ce soit \u00e0 la marche du monde. C\u2019est \u00e0 travers elle que nous nous percevons, elle qui nous enjoint de rester immobiles et de laisser s\u2019accomplir un destin sur lequel nous n\u2019aurions de toutes fa\u00e7ons aucune prise\u2026 Nous pourrions tout au plus h\u00e2ter l\u2019\u00e9ch\u00e9ance en laissant libre cours \u00e0 la tentation suicidaire qui nous taraude, celle qui nous indique de sa voix doucereuse que rien ne sert \u00e0 rien et que, le terme \u00e9tant connu, il nous reste la possibilit\u00e9 de commander l\u2019heure de la fin derni\u00e8re en allumant un grand feu purificateur\u2026<\/p>\n<p>Vision pessimiste ? Voire. La seule maladie dont on est s\u00fbr de ne pas gu\u00e9rir est celle qui n\u2019est pas diagnostiqu\u00e9e. Souvent, des malades s\u2019abstiennent de consulter quand ils ressentent des malaises de peur de \u00ab\u00a0savoir\u00a0\u00bb ! En Alg\u00e9rie, c\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne tr\u00e8s r\u00e9pandu. Des canc\u00e9rologues, des diab\u00e9tologues, des cardiologues se plaignent souvent de ces consultations tardives qui mettent au jour des pathologies tellement avanc\u00e9es que les chances de gu\u00e9rison sont infimes. Prises en charge plus t\u00f4t, elles auraient pu \u00eatre contenues et sans doute soign\u00e9es.<\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame pour l\u2019Alg\u00e9rie. Nous tra\u00eenons ce mal depuis longtemps. Nous pensons qu\u2019en le cachant, il finira par dispara\u00eetre. Au fond de nous-m\u00eames, nous savons qu\u2019il n\u2019en sera rien et qu\u2019il aura raison de nous. Mais nous pr\u00e9f\u00e9rons faire semblant de l\u2019ignorer. Nous faisons de l\u2019ignorance une vertu cardinale. \u00ab\u00a0Ignorer quelque chose, c\u2019est l\u2019emp\u00eacher d\u2019exister\u00a0\u00bb, faisons-nous semblant de croire. Peut-\u00eatre pr\u00e9f\u00e9rons-nous un lent suicide \u00e0 la prise \u00e0 bras-le-corps de nos probl\u00e8mes existentiels ?<\/p>\n<p>Il y a une certaine porosit\u00e9 entre les Alg\u00e9riens d\u2019Alg\u00e9rie et ceux de France. La malvie se transmet, tout comme la haine de soi et la pulsion suicidaire.<\/p>\n<p>La sociologue Nac\u00e9ra Guenifi analyse la mont\u00e9e du vote Front National dans les cit\u00e9s-ghettos fran\u00e7aises \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019observation ci-dessus.<\/p>\n<p>Le glissement vers le vote extr\u00eame fait culminer la pulsion d&rsquo;autodestruction que plus rien ne permet de sublimer. Le d\u00e9samour de soi pousse au vote suicidaire. Il est le pendant \u00e0 la situation dans ces cit\u00e9s dans lesquelles les habitants s&rsquo;appliquent mutuellement, la tol\u00e9rance z\u00e9ro, sans piti\u00e9 et sans concession. L&rsquo;urbanit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par l&rsquo;incivilit\u00e9 de gens auxquels on a d\u00e9ni\u00e9 le fait d&rsquo;\u00eatre civilis\u00e9s. La violence et l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 sociale se sont \u00e9panouies dans ces non-rapports qui ne pouvaient qu&rsquo;\u00eatre invective. Rien, les plus fragiles ne se passent rien : ni le regard forc\u00e9ment de travers, ni l&rsquo;absence de regard forc\u00e9ment m\u00e9prisant, ni le bavardage, ni le mutisme, ni le bruit et les odeurs, ni l&rsquo;invisibilit\u00e9, ni la couleur de la peau, ni sa blancheur, ni la tenue, ni l&rsquo;absence de tenue. Tout est pr\u00e9texte \u00e0 rejet et repr\u00e9sailles. La haine de soi et de l&rsquo;autre a trouv\u00e9 l\u00e0 un terrain de pr\u00e9dilection, v\u00e9ritable laboratoire d&rsquo;un monde sans r\u00e9mission, sans pardon\u2026<\/p>\n<p>Ces m\u00eames cat\u00e9gories ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre, et elles le sont toujours, dans la mont\u00e9e de l\u2019extr\u00e9misme en Alg\u00e9rie. Si on n\u2019y prend garde, elles accoucheront de ce monde sans pardon\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/brahim-senouci\/\">Brahim Senouci<\/a><\/p>\n<p><em>Brahim.senouci@<span class=\"skimlinks-unlinked\">hotmail.fr<\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien Mustapha Benchenane, politologue, Universit\u00e9 Paris-Descartes Sorbonne Brahim Senouci, physicien, Universit\u00e9 de Cergy-Pontoise Onzi\u00e8me partie : Identit\u00e9 et haine de soi La haine de soi, ou autophobie, n\u2019est pas une sp\u00e9cificit\u00e9 alg\u00e9rienne, ni une singularit\u00e9 temporelle. C\u2019est un sentiment qui plonge au fond des \u00e2ges et qui ne s\u2019est jamais d\u00e9menti, et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":4235,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[],"class_list":{"0":"post-4204","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-brahim-senouci"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4204","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4204"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4204\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4204"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4204"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4204"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}