{"id":4210,"date":"2015-03-26T14:04:31","date_gmt":"2015-03-26T14:04:31","guid":{"rendered":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/?p=4210"},"modified":"2015-03-26T14:04:31","modified_gmt":"2015-03-26T14:04:31","slug":"le-noeud-gordien-algerien-quatorzieme-partie-pour-un-regime-politique-adapte-aux-realites-algeriennes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/le-noeud-gordien-algerien-quatorzieme-partie-pour-un-regime-politique-adapte-aux-realites-algeriennes\/","title":{"rendered":"Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien : Quatorzi\u00e8me partie : Pour un r\u00e9gime politique adapt\u00e9 aux r\u00e9alit\u00e9s alg\u00e9riennes"},"content":{"rendered":"<p>Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien<\/p>\n<p><em>Mustapha Benchenane, politologue, Universit\u00e9 Paris-Descartes Sorbonne<\/em><\/p>\n<p><em>Brahim Senouci, physicien, Universit\u00e9 de Cergy-Pontoise<\/em><\/p>\n<p><em>Quatorzi\u00e8me partie : Pour un r\u00e9gime politique adapt\u00e9 aux r\u00e9alit\u00e9s alg\u00e9riennes<\/em><\/p>\n<p>Dans une pr\u00e9c\u00e9dente livraison (\u00ab Un r\u00e9gime politique marqu\u00e9 par la confusion et l\u2019inadaptation \u00bb, Le Quotidien d\u2019Oran du 19 f\u00e9vrier 2015), nous avons not\u00e9 \u00e0 propos du r\u00e9gime actuel que, bien que n\u2019\u00e9tant plus une dictature au sens classique, il n\u2019est pas pour autant devenu une d\u00e9mocratie. Une dictature se caract\u00e9rise par une absence totale de libert\u00e9 d\u2019expression.<\/p>\n<p>En Alg\u00e9rie, cette libert\u00e9, m\u00eame si elle est relative, existe. Il est possible de critiquer le r\u00e9gime et de d\u00e9noncer ses d\u00e9rives, aussi bien dans la rue qu\u2019\u00e0 travers les \u00e9crits journalistiques. Toutefois, elle ne constitue pas \u00e0 elle seule un gage de d\u00e9mocratie. Une d\u00e9mocratie suppose, entre autres, une comp\u00e9tition pacifique pour le pouvoir selon des r\u00e8gles largement accept\u00e9es et scrupuleusement respect\u00e9es, et l\u2019existence d\u2019un v\u00e9ritable Etat de droit, soit un Etat soumis au Droit et respectant l\u2019ind\u00e9pendance de la Justice. Et puis, une d\u00e9mocratie ne peut se construire sans consensus.<\/p>\n<p>Le paradoxe n\u2019est qu\u2019apparent. La diversit\u00e9 des opinions doit \u00eatre la r\u00e8gle, \u00e0 condition qu\u2019elles puissent s\u2019exprimer dans un cadre commun, admis par tous les acteurs de la soci\u00e9t\u00e9. On ne peut ainsi b\u00e2tir un r\u00e9gime d\u00e9mocratique dans un pays o\u00f9 des oppositions radicales caract\u00e9risent les \u00e9changes. Il faut en particulier r\u00e9gler la question du projet de soci\u00e9t\u00e9, sans que ce projet soit le r\u00e9sultat d\u2019 un arbitrage entre deux contraires comme c\u2019est la cas dans notre pays depuis l\u2019\u00e9mergence de l\u2019islamisme, mais d\u2019un \u00e9change f\u00e9cond dans lequel les acteurs ne seraient gouvern\u00e9s que par le souci de l\u2019harmonie, du vivre-ensemble, de la volont\u00e9 de d\u00e9velopper le pays pour pr\u00e9munir les g\u00e9n\u00e9rations futures d\u2019\u00e9ventuelles catastrophes qui seraient des effets retard\u00e9s de notre incapacit\u00e9 actuelle \u00e0 les pr\u00e9venir.<\/p>\n<p>Les r\u00e9gimes politiques peuvent \u00eatre class\u00e9s en quatre cat\u00e9gories. Il y a d\u2019abords les r\u00e9gimes totalitaires (Union Sovi\u00e9tique, Chine sous Mao-Ts\u00e9-Toung, Cor\u00e9e du Nord), les r\u00e9gimes dictatoriaux (Le Chili sous Pinochet, l\u2019Argentine sous Videla, la Gr\u00e8ce des Colonels, l\u2019Egypte sous Nasser, l\u2019Alg\u00e9rie sous Boumediene\u2026), les d\u00e9mocraties (pour l\u2019essentiels, les pays occidentaux, le Japon\u2026), les r\u00e9gimes politiques en transition (Russie, Tunisie, Alg\u00e9rie\u2026). Nous savons, notamment gr\u00e2ce \u00e0 Hannah Arendt, que la diff\u00e9rence entre dictature et totalitarisme n\u2019est pas une question de nuance. Le nazisme est totalitaire parce que c\u2019est un projet global, port\u00e9 par des masses qui s\u2019identifient \u00e0 lui, naturellement port\u00e9 \u00e0 la conqu\u00eate du monde ext\u00e9rieur. Rien \u00e0 voir avec un satrape local, un tyranneau africain qui s\u2019accapare les richesses de son pays en affamant son peuple, qui ne perdure que par la crainte qu\u2019il suscite, en d\u00e9pit de la haine qu\u2019il inspire. Le seul projet du tyranneau est de durer et de se r\u00e9server des moyens de partir avec la caisse en cas de \u00ab malheur \u00bb.<\/p>\n<p>Le fait que l\u2019Alg\u00e9rie soit en transition signifie qu\u2019elle est dans un jeu de bascule qui pourrait la projeter vers l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une d\u00e9mocratie v\u00e9ritable mais qui pourrait tout aussi bien la renvoyer \u00e0 la dictature. Retenons l\u2019hypoth\u00e8se vertueuse que cette phase de transition, en d\u00e9pit de l\u2019immobilisme qui en constitue le principal caract\u00e8re apparent, nous permettra de progresser vers plus de maturit\u00e9, plus de libert\u00e9s, plus de transparence\u2026 Pour autant, la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative telle qu\u2019elle est pratiqu\u00e9e en Occident est-elle l\u2019horizon souhait\u00e9 ? Sinon, quel r\u00e9gime politique conviendrait \u00e0 notre pays ?<\/p>\n<p><em>La d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative, un r\u00e9gime \u00e0 bout de souffle ?<\/em><\/p>\n<p>Winston Churchill disait de la d\u00e9mocratie qu\u2019elle \u00e9tait \u00ab le pire des r\u00e9gimes, \u00e0 l\u2019exception de tous les autres \u00bb.<\/p>\n<p>La d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative, telle qu\u2019elle est pratiqu\u00e9e en Occident, est le produit de l\u2019histoire de cette civilisation. Dans cette histoire, il y a les acteurs, et les rapports de force entre eux. Il y a aussi l\u2019\u00e9mergence puis le triomphe d\u2019une culture, celle qui est n\u00e9e de l\u2019av\u00e8nement d\u2019une classe sociale, la bourgeoisie. Celle-ci, parfois gr\u00e2ce \u00e0 son seul pouvoir financier, \u00e0 d\u2019autres occasions par son alliance conjoncturelle avec les forces populaires, a arrach\u00e9 aux rois une partie de leur pouvoir et \u00e0 m\u00eame fini par les en d\u00e9pouiller totalement.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que se sont pass\u00e9es les choses, en Angleterre et plus tard en France. Dans ce processus, la bourgeoisie a \u00e9t\u00e9 capable de d\u00e9velopper tout \u00e0 la fois son pouvoir \u00e9conomique et financier, tout en fondant une nouvelle culture. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 la ma\u00eetrise de ces deux domaines, que cette bourgeoisie a pu modifier \u00e0 son profit les rapports de force, tout en nourrissant une tr\u00e8s forte m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard du peuple. C\u2019est ce qui explique que le suffrage universel n\u2019a \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9 que par \u00e9tapes, au terme d\u2019une longue p\u00e9riode durant laquelle la bourgeoisie occidentale a assis son h\u00e9g\u00e9monie culturelle sur les autres classes sociales.<\/p>\n<p>Cela explique la mise en place, durant un moment de l\u2019Histoire, du suffrage censitaire, qui n\u2019\u00e9tait ouvert qu\u2019aux personnes disposant d\u2019un certain niveau de revenus. Les \u00e9lecteurs avaient ainsi toutes les raisons d\u2019\u00eatre attach\u00e9s au nouvel ordre bourgeois. Ce n\u2019est que lorsque la culture et l\u2019id\u00e9ologie bourgeoises se sont largement diffus\u00e9es, jusqu\u2019\u00e0 leur int\u00e9gration dans l\u2019imaginaire populaire, que le suffrage universel a \u00e9t\u00e9 inscrit dans les constitutions. Ce sont les \u00e9lites, issues de la classe dominante, qui ont constitu\u00e9pour l\u2019essentiel, qui constituent encore aujourd\u2019hui, la \u00ab classe politique \u00bb.<\/p>\n<p>Ce sont ces \u00e9lites qui se pr\u00e9sentent aux \u00e9lections et qui s\u2019auto d\u00e9signent comme \u00ab repr\u00e9sentants du peuple \u00bb, comme l\u2019\u00e9manation de la \u00ab souverainet\u00e9 populaire \u00bb. Il y a eu toutefois des \u00e9pisodes durant lesquels les classes laborieuses ont pu \u00eatre avoir des repr\u00e9sentants choisis en leur sein. Cela a \u00e9t\u00e9 notamment le cas dans les p\u00e9riodes o\u00f9 les partis communistes repr\u00e9sentaient une vraie force. Il a fallu aussi des circonstances exceptionnelles, telles que la Deuxi\u00e8me Guerre Mondiale et la part prise par l\u2019Union Sovi\u00e9tique et les r\u00e9sistances communistes dans la victoire sur le nazisme.<\/p>\n<p>Mais la classe bourgeoise veillait au grain. Elle a l\u00e2ch\u00e9 du lest sur les revendications sociales mais restait vigilante sur le fait que la classe domin\u00e9e na parviendrait jamais \u00e0 prendre le pouvoir par les urnes\u2026 Une illustration en a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par les r\u00e9cents r\u00e9f\u00e9rendums qui ont \u00e9t\u00e9 organis\u00e9s il y a quelques ann\u00e9es sur la construction europ\u00e9enne. Les organisateurs, expression de la classe dominante, avaient pr\u00e9vu que le \u00ab oui \u00bb l\u2019emporte. L\u00e0 o\u00f9 le \u00ab non \u00bb a gagn\u00e9, on a fait revoter le peuple. En France par exemple, le pouvoir est m\u00eame pass\u00e9 outre. Il a \u00ab oubli\u00e9 \u00bb le r\u00e9sultat des urnes et a choisi de faire avaliser le \u00ab oui \u00bb par l\u2019Assembl\u00e9e Nationale et le S\u00e9nat r\u00e9unis en congr\u00e8s, c\u2019est-\u00e0-dire les \u00ab \u00e9lites \u00bb. Ces m\u00eames \u00e9lites se succ\u00e8dent sur les plateaux de t\u00e9l\u00e9vision pour d\u00e9plorer la perte de cr\u00e9dit de l\u2019Europe !<\/p>\n<p>La d\u00e9mocratie occidentale est \u00e0 bout de souffle, pour plusieurs raisons. Les dirigeants n\u2019ont pas r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9gler les probl\u00e8mes \u00e9conomiques les plus cruciaux auxquels sont confront\u00e9s les peuples : l\u2019emploi et le pouvoir d\u2019achat. Ils ont \u00e9t\u00e9 incapables de renouveler la question essentielle du sens, \u00e0 un moment o\u00f9 la perte de celui-ci appara\u00eet comme un sympt\u00f4me majeur de la crise de civilisation que vit l\u2019Occident. Les multiples scandales de corruption qui la secouent ont discr\u00e9dit\u00e9 la repr\u00e9sentation politique dans son ensemble, ce qui a fait le lit de la progression massive de l\u2019extr\u00eame droite fasciste et x\u00e9nophobe.<\/p>\n<p>Parce qu\u2019elle est le produit d\u2019une histoire particuli\u00e8re, la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative aurait du mal \u00e0 s\u2019enraciner aujourd\u2019hui en Alg\u00e9rie. On n\u2019y trouve aucun des facteurs ayant permis son d\u00e9veloppement en Europe. La bourgeoisie alg\u00e9rienne est embryonnaire. Elle est, dans sa majorit\u00e9, d\u2019essence pr\u00e9datrice. Il y a peu de cas de capitaines d\u2019industrie ayant fond\u00e9 des entreprises ayant permis d\u2019ajouter \u00e0 la richesse du pays et de donner du travail aux Alg\u00e9riens.<\/p>\n<p>C\u2019est plut\u00f4t une classe attentive \u00e0 capter des parts plus ou moins importantes de la rente, et donc pas vraiment inscrite dans le d\u00e9veloppement et la dur\u00e9e. Il ne faut donc pas s\u2019\u00e9tonner que ce conglom\u00e9rat n\u2019ait pas r\u00e9ussi \u00e0 cr\u00e9er une culture, \u00e0 donner naissance \u00e0 des \u00e9lites susceptibles de servir de mod\u00e8les aux autres classes sociales. En l\u2019absence d\u2019une telle classe, l\u2019Alg\u00e9rie ne dispose pas de ce vecteur de dynamisme et de progr\u00e8s qu\u2019a \u00e9t\u00e9 la bourgeoisie europ\u00e9enne, sans omettre le fait qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 aussi le fer de lance d\u2019une politique de puissance \u00e0 travers l\u2019imp\u00e9rialisme et le colonialisme dont notre pays, et bien d\u2019autres, ont connu les affres. Si la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative est dans l\u2019impasse en Occident, quel r\u00e9gime politique faudrait-il pour l\u2019Alg\u00e9rie ?<\/p>\n<p><em>Un r\u00e9gime politique r\u00e9pondant aux besoins des Alg\u00e9riens :<\/em><\/p>\n<p>Dans bien des domaines, le mim\u00e9tisme est une absurdit\u00e9, r\u00e9sultant d\u2019une ali\u00e9nation et d\u2019une d\u00e9faillance de l\u2019intelligence. Cela est vrai aussi en politique. C\u2019est ainsi qu\u2019ont fait preuve d\u2019aveuglement et d\u2019incomp\u00e9tence les dirigeants de pays anciennement colonis\u00e9s qui ont fait appel \u00e0 des constitutionnalistes europ\u00e9ens pour r\u00e9diger, au profit de ces Etats \u00ab nouveaux, des constitutions \u00ab cl\u00e9s en mains \u00bb, alors que ces experts ne connaissaient rien des peuples concern\u00e9s.<\/p>\n<p>Comme ne pas se souvenir des mots d\u2019Ibn Khaldoun, et qui s\u2019appliquent si bien ici, ainsi que dans bien des domaines dans lesquels la haine de soi exerce son impitoyable magist\u00e8re : \u00ab Et le vaincu<br \/>\ntoujours imite le vainqueur\u2026 On voit toujours la perfection (r\u00e9unie) dans la personne d\u2019un vainqueur. Celui-ci passe pour parfait, soit sous l\u2019influence durespect qu\u2019on lui porte, soit parce que ses inf\u00e9rieurs pensent, \u00e0 tort, queleur d\u00e9faite est due \u00e0 la perfection du vainqueur. Cette erreur de jugementdevient un article de foi. Le vaincu adopte alors tous les usages du vainqueur<br \/>\net s\u2019assimile \u00e0 lui : c\u2019est de l\u2019imitation (iqtid\u00e2) pure et simple. \u00bb ?<\/p>\n<p>Ibn Khaldoun s\u2019inspirait d\u2019Al Farabi, lui-m\u00eame s\u2019inspirant d\u2019Aristote, notamment de l\u2019une des le\u00e7ons principales de la pens\u00e9e de celui-ci : Il n\u2019y a pas de constitution parfaite (comprendre \u00ab pas de r\u00e9gime politique parfait \u00bb) : il convient que chaque peuple trouve la constitution qui lui convient. Or, ne peuvent convenir que des institutions n\u00e9es des \u00ab entrailles d\u2019un peuple, de son histoire, de sa g\u00e9ographie, de son temp\u00e9rament, de sa culture, de son imaginaire, des le\u00e7ons qu\u2019il a su tirer de ses exp\u00e9riences, heureuses et malheureuses.<\/p>\n<p>Al Farabi professait que le meilleur r\u00e9gime politique est celui dans lequel les \u00e2mes de ses habitants sont aussi saines que possible. Ses trait\u00e9s politiques accordent une tr\u00e8s grande part \u00e0 la question de l\u2019\u00e2me humaine. Au d\u00e9but de ses \u00ab Aphorismes choisis \u00bb, il va jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9finir ce qui constitue selon lui la sant\u00e9 et la maladie de l\u2019\u00e2me et du corps. Ainsi, la sant\u00e9 de l\u2019\u00e2me consiste en ce qu\u2019elle est telle qu\u2019elle peut toujours choisir de faire ce qui est bien et de mener des actions nobles. \u00c0 l\u2019inverse, la maladie de l\u2019\u00e2me consiste en ce que celle-ci n\u2019est capable que d\u2019actions mauvaises. La pens\u00e9e d\u2019Al F\u00e2r\u00e2b\u00ee d\u00e9finit la sant\u00e9 et la maladie de l\u2019\u00e2me d\u2019un point de vue avant tout moral. Il est frappant de voir que la sant\u00e9 et la maladie du corps sont d\u00e9finies dans les m\u00eames termes, \u00e0 une exception pr\u00e8s, de taille : le corps ne peut rien faire s\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 activ\u00e9 par l\u2019\u00e2me. Ainsi, nous retrouvons la primaut\u00e9 de l\u2019\u00e2me sur le corps, h\u00e9rit\u00e9e d\u2019Al-R\u00e2z\u00ee.<\/p>\n<p>Depuis 1962, l\u2019Alg\u00e9rie vit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son histoire, dont le peuple a \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9. Cette expulsion n\u2019a pas commenc\u00e9 avec la colonisation. Elle remonte loin dans le temps puisque l\u2019Empire Ottoman a exerc\u00e9 sa souverainet\u00e9 en Alg\u00e9rie sous couvert de Califat. M\u00eame s\u2019il n\u2019a pas laiss\u00e9 une trace globalement positive dans le pays, on ne peut mettre sur le m\u00eame plan la mani\u00e8re dont il a administr\u00e9 l\u2019Alg\u00e9rie et les horreurs qui ont \u00e9t\u00e9 la marque de la colonisation fran\u00e7aise\u2026<\/p>\n<p>Le peuple alg\u00e9rien a \u00e9t\u00e9 en certaines circonstances acteur de son destin, d\u2019abord en r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019invasion coloniale, puis \u00e0 la domination fran\u00e7aise, enfin en menant une guerre de lib\u00e9ration couronn\u00e9e de succ\u00e8s en 1962. Peu \u00e0 peu, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9de sa victoire par une minorit\u00e9 qui a pris le pouvoir par la force en pr\u00e9tendant savoir, pour lui et \u00e0 sa place, ce qui lui convenait. Cette minorit\u00e9 a surtout brill\u00e9 par son incomp\u00e9tence et par l\u2019indigence de sa pens\u00e9e. Il est vrai qu\u2019il y a une \u00e9norme diff\u00e9rence entre le peuple alg\u00e9rien de la p\u00e9riode de la guerre de lib\u00e9ration et celui d\u2019aujourd\u2019hui. Constat amer : sans ignorer le contexte ni la longue cha\u00eene des \u00e9checs qui ont men\u00e9 l\u2019Alg\u00e9rie au d\u00e9sastre \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, le peuple a manqu\u00e9 un rendez-vous crucial avec l\u2019Histoire en choisissant un parti, le FIS, qui n\u2019\u00e9tait rien d\u2019autre qu\u2019une version \u00ab islamis\u00e9e \u00bb du FLN qui a ruin\u00e9 le pays. Ce faisant, le peuple avait choisi de demeurer hors de l\u2019Histoire. Il avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la f\u00e9rule d\u2019un p\u00e8re plut\u00f4t que l\u2019\u00e9mancipation et la responsabilit\u00e9 pour lui-m\u00eame. Ce choix s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 d\u2019autant plus tragique que ses cons\u00e9quences ont conduit \u00e0 la d\u00e9cennie noire, et \u00e0 la paralysie actuelle de la soci\u00e9t\u00e9, effray\u00e9e par la possibilit\u00e9 d\u2019un mouvement, attentive \u00e0 ne surtout rien changer par peur du retour des amants de l\u2019apocalypse.<\/p>\n<p>Ces constats nous mettent face \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 douloureuse : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 des dirigeants incomp\u00e9tents et de l\u2019autre, un manque de discernement de la part du peuple. Il y a au moins un espoir, c\u2019est que la trag\u00e9die des ann\u00e9es 90 fasse progresser la lucidit\u00e9 et la maturit\u00e9 et qu\u2019elle cesse de constituer un blocage mental. Comme disait Malraux, \u00ab il faut transformer l\u2019exp\u00e9rience la plus large en conscience \u00bb.<\/p>\n<p><em>La n\u00e9cessaire s\u00e9paration du politique et de la religion<\/em><\/p>\n<p>Le peuple alg\u00e9rien est musulman dans son \u00e9crasante majorit\u00e9. Cela veut dire que l\u2019Islam est tr\u00e8s pr\u00e9sent dans la vie de la soci\u00e9t\u00e9. Que l\u2019on soit fervent pratiquant ou ti\u00e8de, voire m\u00e9cr\u00e9ant, nous avons les m\u00eames coutumes, la m\u00eame fa\u00e7on de traiter nos vieillards, nos malades, la m\u00eame mani\u00e8re de nous marier, d\u2019enterrer nos morts, la m\u00eame m\u00e9moire des l\u00e9gendes que portent \u00e0 travers les si\u00e8cles la m\u00e9moire de notre peuple.<\/p>\n<p>Ce sont des faits soci\u00e9taux, qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec la pratique politique. D\u2019ailleurs, la pratique politique n\u2019a pas \u00e0 s\u2019en saisir. C\u2019est la soci\u00e9t\u00e9 qui d\u00e9finit son mode de vie. Aussi, quand la politique se m\u00eale de convoquer le sacr\u00e9, le plus souvent de fa\u00e7on inopportune, elle n\u2019est pas dans son r\u00f4le. Elle est charg\u00e9e de veiller aux int\u00e9r\u00eats du peuple, \u00e0 son \u00e9ducation, \u00e0 sa protection, \u00e0 sa promotion, t\u00e2ches dont elle s\u2019acquitte pour l\u2019heure bien mal. Serait-ce la raison pour laquelle nos dirigeants font assaut de d\u00e9monstrations de religiosit\u00e9 ? Serait-ce pour faire oublier tous les \u00e9checs, tous les reniements, les mensonges, la corruption ? Croient-ils vraiment que le peuple est dupe ?<\/p>\n<p>Le mot \u00ab politique \u00bb n\u2019existe nulle part dans le Coran. En revanche, on y trouve des recommandations abondantes qui doivent permettre aux musulmans de vivre ensemble : l\u2019\u00e9quit\u00e9, la justice, le primat de la consultation, l\u2019honn\u00eatet\u00e9\u2026 Voil\u00e0 des recommandations d\u2019essence divine qui ne trouvent gu\u00e8re d\u2019\u00e9cho aujourd\u2019hui. Il vaudrait bien mieux que nos gouvernants satisfassent \u00e0 ces obligations plut\u00f4t que de faire assaut de religiosit\u00e9 dans l\u2019espoir de complaire \u00e0 leurs administr\u00e9s. Nous aussi, citoyens Alg\u00e9riens, quelle que soit l\u2019\u00e9tat de notre croyance, devrions nous en inspirer\u2026<\/p>\n<p>Le souvenir de la d\u00e9cennie noire, l\u2019\u00e9quip\u00e9e sanglante de Daesh, les exemples qui abondent dans le pass\u00e9 de r\u00e9gimes \u00ab religieux \u00bb ayant commis des massacres contre leurs propres peuples devraient inciter \u00e0 l\u2019interdiction pure et simple de tout parti politique se r\u00e9clamant explicitement de la religion\u2026<\/p>\n<p>Sans doute est-il n\u00e9cessaire de parvenir \u00e0 une forme de s\u00e9cularisation. John Locke, dans une d\u00e9claration au bon sens bienvenu, souligne dans son \u00ab Trait\u00e9 sur la tol\u00e9rance \u00bb que \u00ab tout le pouvoir du gouvernement civil n\u2019a rapport qu\u2019aux int\u00e9r\u00eats civils, se borne aux choses de ce monde et n\u2019a rien \u00e0 voir avec le monde \u00e0 venir. \u00bb<\/p>\n<p>La Charia est souvent pr\u00e9sent\u00e9e, \u00e0 tort, comme \u00e9tant la loi divine. C\u2019est oublier qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9e deux si\u00e8cles apr\u00e8s l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Islam. Certes, elle s\u2019appuie sur le Coran mais elle n\u2019en constitue qu\u2019une lecture possible, qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 un texte ressortissant \u00e0 95 % du droit positif (lois, r\u00e8glements, jurisprudence \u00e0 partir des d\u00e9cisions de tribunaux et, en particulier, de cours supr\u00eames, de doctrines \u00e0 base d\u2019\u00e9crits de th\u00e9oriciens du Droit\u2026).<\/p>\n<p>Au nom de quoi cette production humaine a-t-elle acquis ce statut qui lui conf\u00e8re une autorit\u00e9 absolue, et, surtout, suscite le rejet par avance de toute autre interpr\u00e9tation ? Comme le signifie Mohamed Talbi, pour les musulmans, \u00ab Seul, le Coran oblige ! \u00bb. A titre indicatif, les ch\u00e2timents tels que la lapidation des femmes adult\u00e8res ou l\u2019amputation de la main pour les voleurs ne figurent nulle part dans le Coran. La Charia se pr\u00eat donc tout \u00e0 fait \u00e0 un effort d\u2019adaptation aux n\u00e9cessit\u00e9s du temps, au nom d\u2019une modernit\u00e9 bien comprise.<\/p>\n<p>Par ailleurs, quelle peut bien \u00eatre la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019inscrire la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la religion dans la Loi Fondamentale, dans un pays \u00e0 95 % musulman, au moins de culture ? Est-ce que les r\u00e9dacteurs de la Constitution pensent vraiment que cette inscription est de nature \u00e0 prot\u00e9ger l\u2019Islam ? C\u2019est d\u2019autant plus ridicule que la Constitution elle-m\u00eame, celle qui est cens\u00e9e couler dans le marbre les \u00ab constantes \u00bb de la Nation, est foul\u00e9e aux pieds par les pouvoirs successifs. Elle a perdu son caract\u00e8re \u00ab sacr\u00e9 \u00bb depuis qu\u2019elle s\u2019est ajust\u00e9e aux prolongations de mandats pr\u00e9sidentiels successifs et qu\u2019on songe \u00e0 les torturer une nouvelle fois pour remettre la clause de limitation de ces m\u00eames mandats !<\/p>\n<p>D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, il faut en finir avec la matrice de la contrainte exclusive. Il n\u2019est pas inutile de rappeler que la libert\u00e9 de conscience est reconnue dans le Livre : \u00ab Croit qui veut, m\u00e9croit qui veut \u00bb. Il n\u2019est donc pas dans les attributions d\u2019un gouvernement, quel qu\u2019il soit, de faire r\u00e9gner un pr\u00e9tendu \u00ab ordre moral \u00bb. Bien entendu, il ne s\u2019agit pas non plus de laisser libre cours \u00e0 des comportements qui provoquent la traditionnelle pudeur, li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9ducation que nous avons re\u00e7ue depuis l\u2019enfance. Il s\u2019agit de laisser la libert\u00e9 \u00e0 chacun de se d\u00e9terminer, tout en imposant \u00e0 tous les r\u00e8gles de civilisation que nous avons en partage.<\/p>\n<p>Songeons qu\u2019au Moyen-Age coexistaient en terre d\u2019Islam musulmans, juifs, chr\u00e9tiens, agnostiques, Arabes, Berb\u00e8res, Chinois, Perses\u2026. Cette p\u00e9riode correspond \u00e0 l\u2019\u00e2ge d\u2019or de l\u2019Islam, quand il illuminait le monde. Cette diversit\u00e9 a disparu pour faire place \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 monocolore, intol\u00e9rante, r\u00e9gie par la contrainte. Cette m\u00eame soci\u00e9t\u00e9 a abandonn\u00e9 depuis des si\u00e8cles toute pr\u00e9tention \u00e0 dire quelque chose au monde, \u00e0 participer \u00e0 sa marche en contribuant \u00e0 son d\u00e9veloppement \u00e9conomique, politique, artistique. Relation de cause \u00e0 effet ? Sans nul doute.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le de l\u2019Etat est de garantir \u00e0 tout un chacun sa s\u00e9curit\u00e9, son \u00e9ducation, l\u2019acc\u00e8s aux soins, une citoyennet\u00e9 qui ne soit pas n\u00e9cessairement d\u2019essence religieuse\u2026 Il n\u2019est surtout pas celui d\u2019un gardien de la morale. Il est au service de tous les citoyens, ind\u00e9pendamment de leur religion ou de la profondeur (apparente !) de leur foi. Qu\u2019il s\u2019acquitte de ses obligations et qu\u2019il laisse la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9gler les questions qui la concernent. Cela fait si longtemps que le peuple a \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 de son droit \u00e0 la parole, si longtemps qu\u2019on d\u00e9cide pour lui\u2026 Nous nous garderons de tomber dans ce travers en lui apportant des \u00ab solutions toutes faites du haut de notre \u00ab expertise \u00bb. Redonnons-lui la parole, invitons-le \u00e0 d\u00e9battre de son avenir\u2026<\/p>\n<p>Pour notre part, nous avons fait des propositions, sur deux points notamment : impossibilit\u00e9 de transposer la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative occidentale en Alg\u00e9rie, s\u00e9paration r\u00e9elle entre politique et religion. Il faut, \u00e0 notre sens, rendre la parole au peuple, non pour un r\u00e9f\u00e9rendum mais l\u2019inviter \u00e0 d\u00e9battre, \u00e0 faire des propositions. Il y faut une organisation pour que cette parole circule du douar jusqu\u2019\u00e0 la ville. Inspirons-nous du pr\u00e9c\u00e9dent du d\u00e9bat sur la Charte Nationale de 1976, \u00e0 ceci pr\u00e8s que, cette fois, il ne doit pas \u00eatre question d\u2019instrumentalisation ni de d\u00e9ni de la parole populaire.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/brahim-senouci\/\">Brahim Senouci<\/a><\/p>\n<p><em>Brahim.senouci@<span class=\"skimlinks-unlinked\">hotmail.fr<\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien Mustapha Benchenane, politologue, Universit\u00e9 Paris-Descartes Sorbonne Brahim Senouci, physicien, Universit\u00e9 de Cergy-Pontoise Quatorzi\u00e8me partie : Pour un r\u00e9gime politique adapt\u00e9 aux r\u00e9alit\u00e9s alg\u00e9riennes Dans une pr\u00e9c\u00e9dente livraison (\u00ab Un r\u00e9gime politique marqu\u00e9 par la confusion et l\u2019inadaptation \u00bb, Le Quotidien d\u2019Oran du 19 f\u00e9vrier 2015), nous avons not\u00e9 \u00e0 propos du [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":4244,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[],"class_list":{"0":"post-4210","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-brahim-senouci"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4210","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4210"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4210\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4210"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4210"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4210"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}