{"id":4212,"date":"2015-03-26T14:05:44","date_gmt":"2015-03-26T14:05:44","guid":{"rendered":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/?p=4212"},"modified":"2020-07-22T13:21:26","modified_gmt":"2020-07-22T13:21:26","slug":"le-noeud-gordien-algerien-epilogue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/le-noeud-gordien-algerien-epilogue\/","title":{"rendered":"Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien : Epilogue"},"content":{"rendered":"<p>Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien<\/p>\n<p><em>Mustapha Benchenane, politologue, Universit\u00e9 Paris-Descartes Sorbonne<\/em><\/p>\n<p><em>Brahim Senouci, physicien, Universit\u00e9 de Cergy-Pontoise<\/em><\/p>\n<p><em>Epilogue<\/em><\/p>\n<p>Voil\u00e0. Nous sommes arriv\u00e9s au terme de cette publication du \u00ab n\u0153ud gordien \u00bb qui aura dur\u00e9 quinze semaines, au rythme d\u2019une livraison hebdomadaire. Nous remercions le Directeur du Quotidien d\u2019Oran de l\u2019avoir accueillie. En l\u2019engageant, nous n\u2019avions certes pas l\u2019ambition d\u2019\u00e9puiser l\u2019ample sujet que constitue la crise en Alg\u00e9rie. Le mot \u00ab crise \u00bb lui-m\u00eame est relativement impropre. Le dictionnaire la d\u00e9finit comme suit : \u00ab Brusque acc\u00e8s, forte manifestation d&rsquo;un sentiment, d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;esprit \u00bb. Il s\u2019agit donc d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne limit\u00e9 dans le temps et qui, de par son caract\u00e8re aigu, est vou\u00e9 \u00e0 se r\u00e9soudre rapidement en d\u00e9bouchant sur une solution imm\u00e9diate ou sur la destruction. En Alg\u00e9rie, le caract\u00e8re \u00e0 la fois aigu et chronique de la situation ne correspond pas au sens classique du mot \u00ab crise \u00bb. Nous conserverons ce vocable n\u00e9anmoins mais il est int\u00e9ressant de noter qu\u2019il ne s\u2019applique pas forc\u00e9ment \u00e0 un pays qui connait une fi\u00e8vre qui dure depuis des d\u00e9cennies, alors que le propre m\u00eame d\u2019une fi\u00e8vre est sa bri\u00e8vet\u00e9.<\/p>\n<p>Nous avons souhait\u00e9 rassembler dans ce \u00ab feuilleton \u00bb des \u00e9l\u00e9ments, des analyses, des appr\u00e9ciations de nature \u00e0 apporter des \u00e9clairages, des \u00e9l\u00e9ments de compr\u00e9hension. Nous avons entam\u00e9 ce travail par la partie qui devrait pr\u00eater le moins \u00e0 la contestation, celle qui a trait aux sympt\u00f4mes. Nous l\u2019avons poursuivi en pointant les causes possibles et nous l\u2019avons cl\u00f4tur\u00e9 en proposant des pistes de r\u00e9flexion susceptibles, sinon d\u2019offrir des rem\u00e8des \u00ab cl\u00e9s en mains \u00bb que nous n\u2019avons pas, du moins pouvant d\u00e9boucher sur des solutions. Nous les rappelons ci-apr\u00e8s\u2026<\/p>\n<p>Nous avons re\u00e7u de tr\u00e8s nombreux messages de sympathie de lecteurs qui d\u00e9clarent partager ce que nous exprimons. Encore une fois, nous invitons nos compatriotes \u00e0 s\u2019engager sur ces pistes. Rien ne se fera en effet sans leur adh\u00e9sion.<\/p>\n<p>Nous avons une conviction : notre peuple est victime d\u2019une pathologie dont les racines plongent dans un pass\u00e9 dans lequel il a eu un r\u00f4le peu gratifiant. Il a certes remport\u00e9 une immense victoire en contraignant la France coloniale de se retirer d\u2019une terre qu\u2019elle avait bien l\u2019intention de garder pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>H\u00e9las, les lendemains de la victoire ont \u00e9t\u00e9 amers. Il y a eu d\u2019abord la guerre des chefs, puis l\u2019injonction au silence et \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance aveugle adress\u00e9e au peuple par ses \u00ab lib\u00e9rateurs \u00bb. L\u2019autophobie, ou haine de soi, d\u00e9velopp\u00e9e sous la botte de l\u2019Empire Ottoman, s\u2019est aggrav\u00e9e durant la colonisation fran\u00e7aise, infiniment plus cruelle et plus destructrice que celle du pr\u00e9d\u00e9cesseur. Hormis les massacres barbares qui l\u2019ont rythm\u00e9e, cette colonisation a \u00e9t\u00e9 la cause de la perte de notre \u00eatre culturel, de notre langue, de notre imaginaire. Elle a r\u00e9ussi \u00e0 enraciner en nous la vision du vainqueur dans laquelle nous jouions le mauvais r\u00f4le. Nous avons int\u00e9gr\u00e9 l\u2019image qu\u2019il avait forg\u00e9e de nous. Nous nous sommes convaincus que nous \u00e9tions naturellement voleurs, menteurs, hypocrites et cauteleux. Nous avons endoss\u00e9 cette tunique de Nessus qui nous colle et nous br\u00fble la peau et dont nous ne parvenons pas \u00e0 nous d\u00e9barrasser.<\/p>\n<p>La victoire sur le colonialisme avait pourtant ouvert la voie \u00e0 d\u2019autres peuples qui s\u2019en sont inspir\u00e9 pour s\u2019\u00e9manciper. Elle a produit d\u2019\u00e9normes effets jusque dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Elle a permis la vision d\u2019un possible nouveau monde. Oui, notre guerre de lib\u00e9ration et sa conclusion heureuse avaient ouvert le champ des possibles. La d\u00e9ception actuelle est \u00e0 la mesure de l\u2019enthousiasme d\u2019alors. Elle conduit parfois \u00e0 un sentiment d\u2019autodestruction, \u00e0 la lib\u00e9ration d\u2019une pulsion suicidaire que traduisent, notamment, les immolations par le feu et les \u00e9quip\u00e9es meurtri\u00e8res des harragas. Il nous faut rompre avec cette logique mortif\u00e8re pendant qu\u2019il en est encore temps.<\/p>\n<p><em>Des pistes de r\u00e9flexion pouvant conduire \u00e0 des solutions<\/em><\/p>\n<p>Encore une fois, nous ne disposons pas de solutions \u00ab cl\u00e9s en mains \u00bb. Elles existent toutefois. Elles sont dict\u00e9es par le bon sens. \u00c7a peut \u00eatre rassurant de savoir que l\u2019Alg\u00e9rie n\u2019est pas le seul pays au monde \u00e0 dilapider ses immenses potentialit\u00e9s, ni le lieu d\u2019\u00e9lection de la pathologie de la \u00ab haine de soi \u00bb. D\u2019autres pays connaissent des situations analogues. Le savoir permet de relativiser l\u2019ampleur des difficult\u00e9s. Il faudrait engager un cercle vertueux dans lequel, par un effort de volont\u00e9, les Alg\u00e9riens d\u00e9cident qu\u2019il est temps pour eux de se prendre en charge et d\u2019en finir avec des tares qui ob\u00e8rent leur avenir. Voici notre contribution \u00e0 l\u2019ouverture de pistes pouvant participer de la formation de cette volont\u00e9 collective.<\/p>\n<p>En nous r\u00e9f\u00e9rant aux causes que nous avons identifi\u00e9es dans ces colonnes il y a quelques semaines, nous pouvons proposer que la r\u00e9flexion aille dans les directions suivantes.<\/p>\n<p><em>Une \u00e9criture de l\u2019Histoire<\/em><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture de l\u2019Histoire n\u2019est jamais objective. Chaque peuple \u00e9prouve en effet un besoin vital de se construire son \u00ab roman national \u00bb. Les Alg\u00e9riens ont beaucoup souffert de la falsification de leur Histoire, non seulement par l\u2019ancien colonisateur, mais aussi par ceux qui les dirigent. Leur \u00ab roman national \u00bb reste \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n<p>Nous avons dit \u00e0 quel point les Alg\u00e9riens souffrent d\u2019un manque d\u2019estime d\u2019eux-m\u00eames. Nous avons m\u00eame \u00e9voqu\u00e9 la \u00ab haine de soi \u00bb. L\u2019\u00e9criture de l\u2019Histoire doit prioritairement les r\u00e9tablir dans leur dignit\u00e9. Il faut simplement rappeler, sans en rajouter, ce que ce peuple a accompli de positif de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Non seulement, cette partie est occult\u00e9e mais la m\u00e9moire ne retient que les \u00e9pisodes malheureux, peu gratifiants. Ayant appartenu trop longtemps au camp des vaincus de l\u2019Histoire, l\u2019Alg\u00e9rien est amen\u00e9 \u00e0 penser, consciemment ou non, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une fatalit\u00e9, qu\u2019il est incapable de faire autrement et mieux. Ce complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 se manifeste souvent par son oppos\u00e9 : la fiert\u00e9, un orgueil excessifs, sympt\u00f4mes de la blessure du Moi, comme le montrent les folles c\u00e9l\u00e9brations des victoires footballistiques, qui font leur lot de morts.<\/p>\n<p>A contrario, la France sous occupation allemande a connu le d\u00e9shonneur en pratiquant la collaboration d\u2019Etat avec l\u2019Allemagne nazie. La majeure partie de sa population s\u2019inscrivait, sinon dans la participation \u00e0 cette ignominie, du moins dans l\u2019enfermement dans un l\u00e2che silence. Une petite partie des Fran\u00e7ais, avec l\u2019aide de bon nombre d\u2019immigr\u00e9s, a choisi la R\u00e9sistance. C\u2019est cette derni\u00e8re que la France revisite r\u00e9guli\u00e8rement, de son h\u00e9ritage qu\u2019elle se r\u00e9clame, elle qu\u2019elle d\u00e9signe comme un objet de fiert\u00e9 pour ses citoyens. La collaboration n\u2019est pas ni\u00e9e mais \u00ab euph\u00e9mis\u00e9e \u00bb. Cela peut aller jusqu\u2019\u00e0 l\u2019interdiction de films rappelant cette tache du pass\u00e9 comme \u00ab le Chagrin et la Piti\u00e9 \u00bb de Louis Malle. Nos historiens pourraient faire de m\u00eame. Leur t\u00e2che serait, il est vrai, plus ardue tant le colonisateur a pu imprimer notre inf\u00e9riorisation dans notre propre inconscient collectif durant les 132 ann\u00e9es de son r\u00e8gne\u2026<\/p>\n<p>Il serait souhaitable que cette \u00e9criture de l\u2019Histoire fasse appara\u00eetre la dimension fondamentale que repr\u00e9sentent les rapports de force dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9. Les Alg\u00e9riens n\u2019y \u00e9chappent pas. Les victoires et les d\u00e9faites doivent \u00eatre relativis\u00e9es par la pr\u00e9sence de cette dimension. Les s\u00e9quences dramatiques, parfois tragiques, qui sont des passages oblig\u00e9s pour tous les peuples, doivent s\u2019inscrire dans cette grille. La le\u00e7on \u00e0 en tirer est que la seule v\u00e9rit\u00e9 qui compte est celle des rapports de force. Ceux-ci ne sont pas immuables mais ils n\u2019\u00e9voluent pas spontan\u00e9ment. Ils \u00e9voluent sous l\u2019effet du renforcement ou de l\u2019affaiblissement des nations. Malheur aux faibles\u2026<\/p>\n<p>Si l\u2019Alg\u00e9rie veut se prot\u00e9ger, elle doit se renforcer, et pas seulement militairement. Elle doit se renforcer \u00e9conomiquement, socialement, politiquement et culturellement. Elle doit r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 sa d\u00e9pendance alimentaire vis-\u00e0-vis de l\u2019\u00e9tranger et au caract\u00e8re pr\u00e9caire de la manne p\u00e9troli\u00e8re qui sert \u00e0 payer nos factures. Elle doit aussi se renforcer sur un plan immat\u00e9riel, en revenant \u00e0 la source d\u2019une m\u00e9moire partag\u00e9e, le meilleur gage qui soit contre les forces centrifuges qui travaillent \u00e0 son \u00e9clatement. Elle doit se forger une identit\u00e9 qui ne soit pas une simple juxtaposition de slogans. L\u2019\u00e9criture de l\u2019Histoire peut y contribuer. Elle donne acc\u00e8s \u00e0 la connaissance de la g\u00e9n\u00e9alogie, ce qui permet d\u2019\u00eatre reli\u00e9 par un fil rouge \u00e0 des anc\u00eatres communs sans n\u00e9gliger ni d\u00e9valoriser aucune des strates qui ont constitu\u00e9 ce long cheminement. Elle participe ainsi \u00e0 la reconstitution de la m\u00e9moire et \u00e0 la lutte contre la fragmentation de notre identit\u00e9. Cela nous permettra \u00e9galement de d\u00e9velopper un sentiment d\u2019appartenance tr\u00e8s largement partag\u00e9 et donc de recr\u00e9er le lien entre les individus de telle sorte que nous pourrons constituer une Nation au sens plein de ce mot : un pass\u00e9 commun, des int\u00e9r\u00eats vitaux communs, la conviction de constituer une communaut\u00e9 de destin. Sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire d\u2019\u00eatre exhaustif, on sait bien que l\u2019\u00e9criture de l\u2019Histoire contribue de fa\u00e7on d\u00e9cisive \u00e0 d\u00e9terminer le regard qu\u2019un peuple porte sur lui-m\u00eame, \u00e0 forger son identit\u00e9 et \u00e0 d\u00e9terminer son <span class=\"skimlinks-unlinked\">avenir.Elle<\/span> fournit \u00e9galement la capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9laborer un projet de civilisation.<\/p>\n<p><em>Un projet de civilisation<\/em><\/p>\n<p>Ce projet doit \u00eatre la grande affaire du peuple et de ses \u00e9lites. Il d\u00e9terminera l\u2019avenir du peuple alg\u00e9rien pour des d\u00e9cennies. Signalons ici quelques points de rep\u00e8re vitaux.<\/p>\n<p><em>Le choix de la langue<\/em> : Nous avons soulev\u00e9 cette question dans la partie consacr\u00e9e aux causes. La suite coule de source : le choix strat\u00e9gique, vital m\u00eame, de la langue arabe dite \u00ab classique \u00bb nous para\u00eet \u00e9vident. Il est certes n\u00e9cessaire d\u2019actualiser et de mettre \u00e0 niveau cette langue. Une acad\u00e9mie de la langue arabe r\u00e9unissant des experts, alg\u00e9riens et \u00e9trangers, pas exclusivement arabes, doit \u00eatre constitu\u00e9e \u00e0 cette fin. Il existe en effet de nombreux linguistes et arabisants en Occident qui peuvent apporter leur contribution. La \u00ab modernisation \u00bb de la langue doit aussi \u00eatre mise en d\u00e9bat. Les pr\u00e9occupations qui doivent guider les travaux sont celles de l\u2019identit\u00e9, dont l\u2019\u00e9pine dorsale est la langue, ainsi que le d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence de ses locuteurs. Une langue en retard sur son temps participerait \u00e0 la r\u00e9gression alors qu\u2019une langue dynamique, capable de s\u2019adapter en s\u2019enrichissant, ma\u00eetris\u00e9e par le plus grand nombre, serait l\u2019une des dimensions des rapports de force \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire.<\/p>\n<p>La composante berb\u00e8re du peuple alg\u00e9rien est une part fondamentale de notre patrimoine commun. Elle doit faire l\u2019objet d\u2019une \u00e9gale attention. L\u2019apprentissage de tamazight doit \u00eatre rendu obligatoire pour tous les Alg\u00e9riens, au moins durant une bonne partie de leur scolarit\u00e9. La ligne rouge \u00e0 ne pas franchir est celle d\u2019un bilinguisme absolu que l\u2019Alg\u00e9rie n\u2019a pas les moyens de s\u2019offrir. La Belgique, bien mieux dot\u00e9e que nous sur les plans \u00e9conomique et politique est sur le point d\u2019en mourir. Que nos compatriotes berb\u00e9rophones ne le prennent pas en mauvaise part. Qu\u2019ils prennent la mesure de notre succ\u00e8s commun si, demain, le tamazight devenait, avec l\u2019arabe dialectal, une des langues de toute l\u2019Alg\u00e9rie. Mais qu\u2019ils comprennent qu\u2019un projet de civilisation doit \u00eatre adoss\u00e9 \u00e0 une langue, certes difficile, mais apte \u00e0 exprimer l\u2019infini des nuances, la d\u00e9licatesse d\u2019un d\u00e9bat, la complexit\u00e9 de la philosophie\u2026 D\u2019ailleurs, la question ne se posait pas durant les si\u00e8cles de lumi\u00e8re de notre civilisation. Combien de combattants, de lettr\u00e9s, de po\u00e8tes, de savants d\u2019origine berb\u00e8re, mais aussi turque, persane, ouzbek, caucasienne\u2026, ont contribu\u00e9 \u00e0 porter cette civilisation \u00e0 son apog\u00e9e ! C\u2019est bien la preuve du caract\u00e8re universel, et surtout pas ethnique, de cette civilisation.<\/p>\n<p>Il reste \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur la place de la langue fran\u00e7aise en tenant compte de la r\u00e9alit\u00e9 : des millions d\u2019Alg\u00e9riens la pratiquent au quotidien. Il y en a bien plus, dans l\u2019absolu mais aussi en termes relatifs que du temps de la colonisation. Aberration et paradoxe : l\u2019Alg\u00e9rie est le deuxi\u00e8me pays francophone apr\u00e8s la France. Paradoxe, puisque la France a laiss\u00e9 une population alg\u00e9rienne analphab\u00e8te \u00e0 85 %, ce qui donne la mesure de l\u2019absurdit\u00e9 de l\u2019affirmation de Kateb Yacine sur le \u00ab fran\u00e7ais butin de guerre \u00bb.<\/p>\n<p>S\u2019il y a \u00ab butin \u00bb, il est pour la France qui a certes d\u00fb se r\u00e9soudre \u00e0 quitter sa colonie mais qui continue d\u2019y exercer son influence par la langue, ce vecteur de puissance si important !Pour autant, il ne faut pas ostraciser les francophones. Ils sont une composante de la population et une expression de son identit\u00e9. De fait, \u00e0 long terme, selon l\u2019\u00e9volution des rapports de force culturels et \u00e0 l\u2019aune des seuls int\u00e9r\u00eats de l\u2019Alg\u00e9rie, il faudra bien poser la question du choix d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re comme outil d\u2019ouverture vers le monde.<\/p>\n<p><em>Une strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement<\/em> : le choix d\u2019une strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement est \u00e0 la fois une composante et l\u2019un des vecteurs du projet de civilisation. Le projet \u00e9ducatif doit \u00eatre le noyau dur de cette strat\u00e9gie. Viennent ensuite les dimensions \u00e9conomique et sociale. Projet \u00e9ducatif et langue sont indissociables. Nous avons vu ce qu\u2019il en \u00e9tait de la langue, qui doit \u00eatre porteuse de valeurs et d\u2019\u00e9thique car elle structure la conscience et les inconscients individuels et collectifs de ceux qui la pratiquent. Le projet \u00e9ducatif devrait avoir comme priorit\u00e9 absolue de remettre au go\u00fbt du jour la valeur\u00ab travail \u00bb. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, la priorit\u00e9 \u00e9tait la quantit\u00e9. Il fallait scolariser une population de plus en plus nombreuse. Evidemment, la qualit\u00e9 s\u2019est ressentie de cet afflux.<\/p>\n<p>La pression d\u00e9mographique ayant baiss\u00e9, il est temps de remettre la qualit\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre du jour. Il est imp\u00e9ratif de former de fa\u00e7on rigoureuse et obligatoire les formateurs, en leur apprenant \u00e0 privil\u00e9gier la rationalit\u00e9 critique et autocritique. Il faudrait mettre l\u2019accent sur les disciplines porteuses de rationalit\u00e9 : les sciences dites exactes, la philosophie, la sociologie bien comprise. Ces sciences devront \u00eatre au centre des programmes scolaires et permettront, \u00e0 terme, de tout soumettre \u00e0 l\u2019examen critique. Elles doivent aussi donner go\u00fbt \u00e0 l\u2019autocritique (m\u00e9thode et vertu).<\/p>\n<p>Le moins qu\u2019on puisse dire est qu\u2019elle n\u2019est pas une vertu cardinale en Alg\u00e9rie. Plut\u00f4t que de se remettre en cause, chacun se d\u00e9douane en rejetant la responsabilit\u00e9 sur les autres (sup\u00e9rieurs, coll\u00e8gues, complot \u00e9tranger ou local). C\u2019est aussi l\u2019absence totale de rationalit\u00e9 qui est en grande partie responsable de la d\u00e9sorganisation, des approches approximatives, des mauvais bricolages et de la gabegie dans tous les domaines. Naturellement, la priorit\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 ces disciplines ne doit pas s\u2019exercer au d\u00e9triment de la litt\u00e9rature, de l\u2019art, de la po\u00e9sie. L\u2019imaginaire doit lui aussi pouvoir trouver de quoi se nourrir.<\/p>\n<p>Dans ce projet \u00e9ducatif, il y a bien s\u00fbr l\u2019enseignement de l\u2019Histoire telle qu\u2019elle vient d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e : celle des Alg\u00e9riens et des autres peuples arabes, mais aussi celle des autres communaut\u00e9s humaines, des civilisations, des religions. L\u2019enseignement de l\u2019Islam doit comporter, en majeure partie, celui de la culture religieuse. Sans culture, la foi ne serait qu\u2019une amputation, une d\u00e9faite de l\u2019intelligence. La croyance doit rester une affaire personnelle. Il faut veiller au respect de l\u2019autre, m\u00eame s\u2019il a choisi de se situer dans un \u00ab ailleurs \u00bb culturel et religieux.<\/p>\n<p>Cet enseignement, enrichi d\u2019approches rationnelles plurielles et profanes, aurait aussi comme finalit\u00e9 de faire des citoyens conscients, responsables, soucieux du bien commun et de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, sachant partager l\u2019espace public de fa\u00e7on pacifique et courtoise, engag\u00e9s dans la vie associative, syndicale, politique.<\/p>\n<p>Sans tomber dans l\u2019id\u00e9alisme, il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une direction vers laquelle il faut tendre, en sachant que c\u2019est un travail toujours \u00e0 recommencer, \u00e0 approfondir et \u00e0 affiner. Il y faut une volont\u00e9 farouche et de long terme.<\/p>\n<p>Dans ce domaine de l\u2019\u00e9ducation comme dans bien d\u2019autres, il ne faut pas avoir de complexe et ne pas h\u00e9siter \u00e0 avoir recours aux meilleurs experts nationaux et \u00e9trangers tout en maintenant la strat\u00e9gie dans la sph\u00e8re de la souverainet\u00e9 nationale.<\/p>\n<p>Un autre objectif du syst\u00e8me \u00e9ducatif, aussi important que les autres, concerne le passage de l\u2019intelligence individuelle \u00e0 l\u2019intelligence collective. Cela contribuerait \u00e0 faire sortir l\u2019Alg\u00e9rien de son individualisme pathologique, de la m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019autrui afin qu\u2019il consid\u00e8re celui-ci comme un partenaire et un alli\u00e9 plut\u00f4t que comme un rival ou une menace.<\/p>\n<p><em>La dimension \u00e9conomique et sociale de la strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement :<\/em><\/p>\n<p>Syst\u00e8me \u00e9ducatif et d\u00e9veloppement \u00e9conomique et social sont \u00e9troitement li\u00e9s. D\u2019une part, il est primordial que le syst\u00e8me \u00e9ducatif immerge et fa\u00e7onne ses destinataires \u00e0 la culture de l\u2019effort, fasse du travail (bien fait !) une valeur allant de soi. Cela permettrait de sortir de la mentalit\u00e9 actuelle consistant \u00e0 tout attendre de l\u2019Etat et r\u00e9clamer comme un droit une part, sous une forme ou une autre, de la \u00ab rente p\u00e9troli\u00e8re \u00bb. C\u2019est par le travail qu\u2019on construit une soci\u00e9t\u00e9, que l\u2019on parvient au bien-\u00eatre, que l\u2019on \u00e9difie une civilisation.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me \u00e9ducatif est aussi le substrat indispensable pour relever le d\u00e9fi auquel est confront\u00e9e l\u2019Alg\u00e9rie : l\u2019adaptation \u00e0 l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 mondialis\u00e9e. Cela suppose que ce syst\u00e8me forme, \u00e0 tous les niveaux de la hi\u00e9rarchie, des personnes d\u00e9tenant des comp\u00e9tences \u00e9quivalentes \u00e0 celles d\u2019un Occidental de m\u00eame rang. Cela permettrait de mettre l\u2019accent sur la recherche fondamentale et sur la recherche-d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>On pourrait identifier quelques indicateurs de la r\u00e9ussite et de l\u2019adaptation de l\u2019\u00e9conomie alg\u00e9rienne au march\u00e9 plan\u00e9taire \u00e0 travers des objectifs \u00e0 atteindre. A titre d\u2019exemple, nous pourrions nous donner des obligations \u00ab ardentes \u00bb : faire baisser notre d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des hydrocarbures de 97 % actuellement \u00e0 50 %. Nous pourrions aussi nous lancer le d\u00e9fi d\u2019en finir avec notre d\u00e9pendance alimentaire. Cela impliquerait la mise \u00e0 niveau technologique et l\u2019utilisation rationnelle de la terre. Il faudrait \u00e9galement stopper le r\u00e9tr\u00e9cissement de la Surface Agricole Utile, d\u00fb \u00e0 l\u2019urbanisation et \u00e0 la d\u00e9sertification. Nous pourrions, non seulement stopper l\u2019avanc\u00e9e du d\u00e9sert mais aussi gagner de la terre. Les Hollandais ont fait reculer la mer, devenant ainsi une authentique puissance agricole. Nous pourrions les imiter en faisant reculer le sable. Il y a \u00e9galement des progr\u00e8s \u00e0 faire en mati\u00e8re de gestion de l\u2019eau\u2026<\/p>\n<p>Les effets seraient b\u00e9n\u00e9fiques \u00e0 plusieurs titres. Sur le plan \u00e9conomique, nous pourrions tabler sur une r\u00e9duction de nos importations et, sans doute, d\u2019un d\u00e9veloppement de nos exportations hors hydrocarbures. Cela donnerait aussi des p\u00f4les d\u2019attractivit\u00e9 pour nos jeunes sans emploi. Sur le plan politique, la r\u00e9duction de notre d\u00e9pendance nous conf\u00e9rera une stature nouvelle. Nous p\u00e8serons davantage dans les n\u00e9gociations internationales que dans la situation de \u00ab clients captifs \u00bb dans laquelle nous sommes aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Il faudrait aussi prendre au s\u00e9rieux l\u2019affaire de la construction du Maghreb. Sans doute faudrait-il commencer par r\u00e9tablir la confiance en lan\u00e7ant des projets \u00e9conomiques concrets et des mesures s\u00e9curitaires pour prot\u00e9ger nos trois pays, soumis aux m\u00eames dangers. Nous finirons bien par prendre conscience que nos int\u00e9r\u00eats vitaux nous sont communs, qu\u2019ils nous dictent l\u2019obligation de nous rapprocher et de fonder des strat\u00e9gies et des politiques communes.<\/p>\n<p>Plus important : sur le plan symbolique enfin, ces victoires auraient une port\u00e9e d\u2019autant plus grande qu\u2019elles seraient le fruit de notre engagement collectif. Elles nous permettraient de rompre avec l\u2019id\u00e9e de la fatalit\u00e9 de l\u2019\u00e9chec. Quelle meilleure m\u00e9dication pour retrouver l\u2019estime de soi et pour redonner \u00e0 notre jeunesse le go\u00fbt du r\u00eave et l\u2019\u00e9nergie pour le r\u00e9aliser !<\/p>\n<p>Oui, nous savons toutes les emb\u00fbches, toutes les raisons qui am\u00e8neront sur les visages de beaucoup d\u2019entre vous, amis lecteurs, une moue dubitative. Oui, le Pouvoir n\u2019est pas pr\u00eat \u00e0 jouer le r\u00f4le n\u00e9cessaire de strat\u00e8ge qui doit \u00eatre le sien dans le cadre de cette campagne de r\u00e9formes profondes. Lui aussi doit prendre conscience que ce qui est pr\u00e9sent\u00e9 ici est le premier terme d\u2019une alternative dont l\u2019autre terme serait la remise en cause de l\u2019existence m\u00eame de notre pays. Il ne le fera sans doute pas de lui-m\u00eame. Il y sera contraint par une pression populaire intelligente et pacifique. Les intellectuels devront naturellement y prendre toute leur part. Il faut que nous en finissions avec les exils, int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, que nous cessions d\u2019\u00eatre, \u00e0 l\u2019image de l\u2019Anarque, personnage d\u2019Ernst J\u00fcnger, \u00ab cet \u00eatre ne r\u00eavant que de r\u00e9gner sur son royaume int\u00e9rieur et de poursuivre en solitaire le d\u00e9chiffrement du monde \u00bb et de c\u00e9der, chaque fois que l\u2019emprise de la soci\u00e9t\u00e9 sur l\u2019individu devient insupportable, au \u00ab recours aux for\u00eats \u00bb, \u00ab cette retraite au fond de soi \u00bb\u2026<\/p>\n<p>Cette livraison cl\u00f4t donc la s\u00e9rie de quinze articles que nous avons consacr\u00e9s au \u00ab n\u0153ud gordien \u00bb alg\u00e9rien. Il est en fait bien plus facile d\u2019\u00e9crire seul qu\u2019\u00e0 quatre mains : on est le plus souvent d\u2019accord avec soi-m\u00eame et on n\u2019a pas trop tendance \u00e0 soulever des controverses contre son propre ego. Quand on est deux pour un texte unique, il faut argumenter sans cesse, accepter d\u2019\u00eatre d\u00e9stabilis\u00e9\u2026 Mais au bout du compte, on se rend compte qu\u2019un texte fruit de deux approches, de deux logiques, de deux styles, est plus satisfaisant qu\u2019un document \u00e9labor\u00e9 dans le huis clos d\u2019une pens\u00e9e exclusive et solitaire. L\u2019exp\u00e9rience d\u2019une r\u00e9flexion qui a besoin pour exister, pour s\u2019affiner, de se frotter \u00e0 une autre, exp\u00e9rience in\u00e9dite dans nos journaux, m\u00e9rite vraiment d\u2019\u00eatre reprise, sans mod\u00e9ration !<\/p>\n<p><em>Postscriptum : Le n\u0153ud gordien d\u00e9signait dans l\u2019Antiquit\u00e9 un n\u0153ud inextricable qui attachait le joug au timon du char de Gordias, roi de Phrygie. La l\u00e9gende voulait que celui qui parvenait \u00e0 le d\u00e9nouer dominerait le monde. Alexandre le trancha d\u2019un coup d\u2019\u00e9p\u00e9e. L\u2019expression \u00ab trancher le n\u0153ud gordien \u00bb renvoie \u00e0 la r\u00e9solution d\u2019une difficult\u00e9 apparemment insurmontable de mani\u00e8re radicale, par la force. Cette m\u00e9thode n\u2019est pas souhaitable pour l\u2019Alg\u00e9rie. Il faut privil\u00e9gier la m\u00e9thode douce, celle qui requiert une infinie patience, d\u00e9nouer les fils entrem\u00eal\u00e9s un \u00e0 un\u2026<\/em><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/brahim-senouci\/\">Brahim Senouci<\/a><\/p>\n<p><em>Brahim.senouci@<span class=\"skimlinks-unlinked\">hotmail.fr<\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le n\u0153ud gordien alg\u00e9rien Mustapha Benchenane, politologue, Universit\u00e9 Paris-Descartes Sorbonne Brahim Senouci, physicien, Universit\u00e9 de Cergy-Pontoise Epilogue Voil\u00e0. Nous sommes arriv\u00e9s au terme de cette publication du \u00ab n\u0153ud gordien \u00bb qui aura dur\u00e9 quinze semaines, au rythme d\u2019une livraison hebdomadaire. Nous remercions le Directeur du Quotidien d\u2019Oran de l\u2019avoir accueillie. En l\u2019engageant, nous n\u2019avions [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":9163,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[],"class_list":{"0":"post-4212","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-brahim-senouci"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4212","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4212"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4212\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9163"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4212"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4212"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4212"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}