{"id":4214,"date":"2015-03-26T14:09:13","date_gmt":"2015-03-26T14:09:13","guid":{"rendered":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/?p=4214"},"modified":"2020-06-17T12:29:54","modified_gmt":"2020-06-17T12:29:54","slug":"linjustice-et-le-terrorisme-luniversel-et-le-sacre-paru-dans-lhumanite-27012015","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/linjustice-et-le-terrorisme-luniversel-et-le-sacre-paru-dans-lhumanite-27012015\/","title":{"rendered":"L\u2019injustice et le terrorisme, l\u2019universel et le sacr\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019injustice et le terrorisme, l\u2019universel et le sacr\u00e9,<\/p>\n<p><em>Paru dans l&rsquo;Humanit\u00e9, 27\/01\/2015<\/em><\/p>\n<p>Je choisis d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment dans ce papier de ne pas \u00e9voquer de mani\u00e8re explicite les assassinats tragiques dont Paris a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre durant ces trois journ\u00e9es de janvier 2015. Pour autant, je ne les oublie pas. Ils sont l\u00e0, en toile de fond invisible. Simplement, j\u2019ai essay\u00e9 de m\u2019en d\u00e9tacher pour essayer, en d\u00e9pit du bruit assourdissant alentour, en d\u00e9pit des peurs et des tentations de sch\u00e9matisation que laisse entrevoir une trop belle unanimit\u00e9, de retrouver un sens, une grille de lecture\u2026<\/p>\n<p>Il y a danger \u00e0 accoler les termes d\u2019injustice et de terrorisme. Cela peut donner l\u2019impression de justifier celui-ci par celle-l\u00e0. Cela n\u2019emp\u00eache pas d\u2019\u00e9voquer une relation causale \u00e9vidente. Je songeais \u00e0 cela en \u00e9coutant les parents d\u2019un otage britannique d\u00e9capit\u00e9. D\u2019une extr\u00eame dignit\u00e9, ils s\u2019interrogeaient sur les raisons de la haine qui avait produit des individus capables d\u2019une telle cruaut\u00e9. Ils \u00e9non\u00e7aient comme une \u00e9vidence qu\u2019il n\u2019y aurait pas de retour \u00e0 la paix si ces raisons n\u2019\u00e9taient pas correctement identifi\u00e9es. Contrairement \u00e0 l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 des commentateurs patent\u00e9s, ils ne croyaient pas \u00e0 l\u2019existence d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration spontan\u00e9e porteuse de l\u2019ADN du meurtre d\u00e8s la naissance\u2026<\/p>\n<p><strong>Question : Un monde injuste est-il viable ?<\/strong><\/p>\n<p>La r\u00e9ponse est contenue dans la question. Dans une dialectique diabolique, l\u2019injustice produit la haine qui produit le terrorisme qui engendre la r\u00e9pression aveugle qui fait grossir les rangs des terroristes. Le seul moyen d\u2019en sortir est d\u2019en finir avec l\u2019injustice. Nous n\u2019en prenons pas le chemin, c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire. Ceux qui sont responsables de l\u2019injustice ne sont pas conscients de leurs responsabilit\u00e9s et continuent de faire comme si le monde ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019Occident n\u2019existait pas, ou alors seulement au titre de pourvoyeur servile des moyens d\u2019assurer la p\u00e9rennit\u00e9 de son mode de vie. Ebola menace l\u2019Afrique depuis plusieurs mois.<\/p>\n<p>Au moment de son apparition, Jean-Marie Le Pen l\u2019avait salu\u00e9 en y voyant le moyen de se d\u00e9barrasser d\u2019une bonne partie de la \u00ab surpopulation \u00bb mondiale, comprendre \u00ab africaine \u00bb. Le virus n\u2019a fait la une que quand la menace sur l\u2019Occident est devenue patente.<\/p>\n<p>Les rares malades europ\u00e9ens ou \u00e9tatsuniens ont \u00e9t\u00e9 soign\u00e9s \u00e0 l\u2019aide de m\u00e9dicaments exp\u00e9rimentaux qui les ont gu\u00e9ris pour la plupart. Je n\u2019ai entendu personne, homme ou femme politique ou journaliste, s\u2019interroger sur les raisons qui emp\u00eachent ces m\u00eames m\u00e9dicaments, qui ont fait preuve de leur efficacit\u00e9, d\u2019\u00eatre produits \u00e0 grande \u00e9chelle et distribu\u00e9s en Afrique\u2026 Pas \u00e9tonnant : les quelques milliers d\u2019Africains infect\u00e9s sont trop pauvres pour constituer un p\u00f4le d\u2019int\u00e9r\u00eat pour les grands laboratoires pharmaceutiques. Si les immenses r\u00e9serves de l\u2019Afrique, en minerais, p\u00e9trole, bois\u2026, avaient \u00e9t\u00e9 mises au service de ses peuples au lieu d\u2019\u00eatre c\u00e9d\u00e9es \u00e0 vil prix aux pays riches, \u00e0 cause des potentats locaux corrompus, Ebola aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9 dans l\u2019\u0153uf. Le paludisme, qui tue cent fois plus qu\u2019Ebola chaque ann\u00e9e depuis des d\u00e9cennies, aurait \u00e9t\u00e9 vaincu depuis longtemps.<\/p>\n<p>Non, un monde injuste n\u2019est pas viable. On peut certes \u00e9riger des murs, contr\u00f4ler les a\u00e9roports, les mers ; on peut mener des exp\u00e9ditions militaires. Mais on ne peut pas emp\u00eacher \u00e0 terme la propagation des virus qui se jouent des obstacles. On ne peut emp\u00eacher la sanction \u00e9cologique qui finira par s\u2019abattre sur l\u2019ensemble de notre minuscule plan\u00e8te, et qui finira par compromette son existence m\u00eame. Bertrand Russell (oui, le Russell qui a cr\u00e9\u00e9 le Tribunal sur le Vietnam, et dont le Tribunal sur la Palestine porte le nom) a dit un jour que, \u00e0 force de violence et d\u2019atteinte aux \u00e9quilibres naturels, l\u2019humanit\u00e9 finirait par dispara\u00eetre et la Terre retrouverait enfin la paix.<\/p>\n<p><strong>Question : la perte du sacr\u00e9 est-elle un progr\u00e8s ?<\/strong><\/p>\n<p>En Occident, sous l\u2019influence notamment des positivistes, l\u2019humanit\u00e9 a v\u00e9cu dans la croyance en une am\u00e9lioration continue de sa situation. Convaincue de la toute puissance de l\u2019homme et de sa capacit\u00e9 \u00e0 modeler le monde au seul prisme de son bien-\u00eatre, elle a abandonn\u00e9 l\u2019id\u00e9e d\u2019immanence au profit d\u2019une toute puissante rationalit\u00e9. En particulier, Elle a cr\u00e9\u00e9 des codes de vivre-ensemble dont elle a cru qu\u2019ils pouvaient se substituer aux croyances communes, \u00e0 l\u2019irrationalit\u00e9 de m\u00e9moires fluctuantes, \u00e0 l\u2019attachement aux terroirs\u2026<\/p>\n<p>Elle surtout \u00e9rig\u00e9 l\u2019homme en absolu, d\u00e9barrass\u00e9 des liens qui l\u2019entravent, sacralisant ses droits et sa libert\u00e9. En ce qui concerne celle-ci, la question de sa limitation s\u2019est pos\u00e9e ; \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, son champ ne peut \u00eatre infini puisque les libert\u00e9s individuelles doivent \u00eatre compatibles entre elles. A d\u00e9faut, ce serait la loi du plus fort. Cette question a \u00e9t\u00e9 r\u00e9solue par l\u2019instauration d\u2019une instance d\u2019arbitrage ind\u00e9pendante qui forme aujourd\u2019hui le syst\u00e8me judiciaire. Ces deux \u00e9l\u00e9ments, associ\u00e9s \u00e0 une lecture r\u00e9solument profane du monde et \u00e0 la rel\u00e9gation du spirituel dans la sph\u00e8re intime, fondent le mod\u00e8le de la d\u00e9mocratie occidentale. La religion a c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 une croyance infinie dans la sup\u00e9riorit\u00e9 de ce mod\u00e8le.<\/p>\n<p>C\u2019est cette conviction qui a fourni le soubassement philosophique aux exp\u00e9ditions coloniales, pr\u00e9sent\u00e9es comme \u00e9tant essentiellement l\u2019apport d\u2019un message de civilisation aux peuplades \u00ab sauvages \u00bb. Il n\u2019\u00e9tait pas question de questionner le mode de vie desdites peuplades, leurs cultures, leurs croyances. Il fallait les faire dispara\u00eetre, les dissoudre en somme, r\u00e9duire l\u2019Autre au M\u00eame. Cela commen\u00e7ait d\u2019ailleurs par un massacre m\u00e9thodique, un \u00ab nettoyage \u00bb en quelque sorte qui permettait aux colonialistes de retirer des dividendes bien terrestres de leurs \u00e9quip\u00e9es en s\u2019accaparant des terres les plus riches. Mais l\u2019id\u00e9e de fond demeurait la construction d\u2019un monde d\u00e9barrass\u00e9 de ses \u00ab vieilles lunes \u00bb, de ses \u00ab superstitions \u00bb, un monde fond\u00e9 sur le primat de l\u2019homme, occidental bien entendu mais dans lequel les non occidentaux pourraient se fondre, un monde \u00ab parfait \u00bb en somme, guid\u00e9 par la seule boussole de la raison et des Lumi\u00e8res.<\/p>\n<p>Gadamer, philosophe allemand, \u00e9l\u00e8ve de Heidegger, d\u00e9montre que \u00ab le plus grand pr\u00e9jug\u00e9 des Lumi\u00e8res, c\u2019est le pr\u00e9jug\u00e9 contre les pr\u00e9jug\u00e9s et que l\u2019explicitation du pr\u00e9jug\u00e9 peut mener \u00e0 un plus grand niveau de compr\u00e9hension. C\u2019est dans ce sens, ajoute-t-il, que \u00ab le pr\u00e9jug\u00e9 peut \u00eatre vu de fa\u00e7on positive \u00bb. On ne saurait mieux dire la tyrannie de l&rsquo;universel et de l&rsquo;impersonnel, ordre inhumain. Contre lui, s&rsquo;affirme l&rsquo;homme comme singularit\u00e9 irr\u00e9ductible, ext\u00e9rieure \u00e0 la totalit\u00e9 dans laquelle il est contraint de se fondre. Notons toutefois qu\u2019il ne rel\u00e8ve pas le paradoxe apparent entre le caract\u00e8re absolu de l\u2019homme-individu que conf\u00e8re le mod\u00e8le occidental et la r\u00e9alit\u00e9 de sa solitude.<\/p>\n<p>En revanche, ses travaux sur l\u2019intersubjectivit\u00e9, soit l&rsquo;id\u00e9e que les hommes sont des sujets pensants capables de prendre en consid\u00e9ration la pens\u00e9e d&rsquo;autrui dans leur jugement propre, montrent que celle-ci ne peut \u00eatre atteinte par un processus d\u2019int\u00e9gration, encore moins d\u2019identification avec l\u2019Autre, mais \u00ab par la cr\u00e9ation d\u2019un langage temporaire commun qui permet au Soi et \u00e0 l&rsquo;Autre de regarder un objet ext\u00e9rieur aux deux \u00bb, un processus que Gadamer nomme \u00ab fusion des horizons \u00bb. L\u2019attitude des \u00ab anges civilisateurs \u00bb venus investir l\u2019Afrique et l\u2019Asie \u00e9tait on ne peut plus \u00e9loign\u00e9e de cette notion. Les g\u00e9n\u00e9raux de la coloniale se seraient probablement esclaff\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9e de prendre en consid\u00e9ration la pens\u00e9e d\u2019un indig\u00e8ne, \u00e0 chercher \u00e0 \u00e9tablir avec lui un langage temporaire commun !<\/p>\n<p>Le rejet de cet universalisme d\u00e9charn\u00e9, d\u00e9pourvu de magie, froidement rationnel, n\u2019est pas seulement le fait des peuples colonis\u00e9s. Les r\u00e9sistances sont aussi venues d\u2019Europe, pour le meilleur et pour le pire. Heidegger refusait un monde impersonnel, regrettait la disparition de l\u2019irrationnel et appelait \u00e0 retrouver le monde, \u00ab une enfance pelotonn\u00e9e myst\u00e9rieusement dans le Lieu, s&rsquo;ouvrir \u00e0 la lumi\u00e8re des grands paysages, \u00e0 la fascination de la nature, au majestueux campement des campagnes \u00bb. C\u2019est, toujours selon Heidegger, \u00ab sentir l&rsquo;unit\u00e9 qu&rsquo;instaure le pont reliant les berges de la rivi\u00e8re et l&rsquo;architecture des b\u00e2timents, la pr\u00e9sence de l&rsquo;arbre, le clair-obscur des for\u00eats, le myst\u00e8re des choses, d&rsquo;une cruche, des souliers \u00e9cul\u00e9s d&rsquo;une paysanne, l&rsquo;\u00e9clat d&rsquo;une carafe de vin pos\u00e9e sur une nappe blanche. \u00bb Heidegger plaidait pour l\u2019enracinement, d\u00e9fini comme \u00e9minemment positif.<\/p>\n<p>L\u00e9vinas, tout en rendant hommage \u00e0 Heidegger, est profond\u00e9ment allergique \u00e0 cette id\u00e9e d\u2019enracinement. Irrigu\u00e9e par les nombreux penseurs juifs qui ont contribu\u00e9 \u00e0 son d\u00e9veloppement en Europe, la philosophie moderne est marqu\u00e9e par la tradition juive, qui ignore l\u2019enracinement dans un sol natal. Il voit dans cette sorte de nostalgie d\u2019un monde ancien qu\u2019exprime Heidegger la tentation du paganisme, d\u00e9barrass\u00e9 de son avatar idol\u00e2tre, la recherche du \u00ab sacr\u00e9 filtrant \u00e0 travers le monde \u00bb, vision que nie dans son essence le juda\u00efsme. Levinas pr\u00f4ne la destruction des \u00ab bosquets sacr\u00e9s \u00bb et appelle \u00e0 la lev\u00e9e du myst\u00e8re des choses, \u00e0 l\u2019origine selon lui de toute cruaut\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des hommes.<\/p>\n<p>A rebours de Heidegger, il encense la technique, celle qui permet \u00e0 Gagarine de s\u2019affranchir de la pesanteur, celle qui nous d\u00e9livre des attachements terrestres, des \u00abdieux du lieu et du paysage \u00bb dont elle nous a montr\u00e9 \u00ab qu&rsquo;ils sont des choses, et qu&rsquo;\u00e9tant des choses ils ne sont pas grand-chose \u00bb. Levinas va jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9noncer un certain parall\u00e9lisme entre technique et juda\u00efsme, l\u2019absence d\u2019enracinement de celui-ci le rendant apte \u00e0 accueillir celle-l\u00e0, qui lui permet de se lib\u00e9rer des contraintes et des attachements au Lieu.<\/p>\n<p>On ne peut ignorer la proximit\u00e9, voire la compromission de Heidegger avec le nazisme. Cela n\u2019enl\u00e8ve rien \u00e0 sa qualit\u00e9 de grand penseur, ce que L\u00e9vinas lui-m\u00eame reconnait. Les diff\u00e9rences entre ces deux philosophes abondent. Il en est une, pr\u00e9cis\u00e9ment, qui me semble particuli\u00e8rement importante et qui nous fournira un lien avec l\u2019approche des philosophes arabo-musulmans du Moyen-\u00e2ge. L\u00e9vinas est une figure repr\u00e9sentative du grand mouvement europ\u00e9en qui a commenc\u00e9 avec les Lumi\u00e8res et qui fonde l\u2019Occident d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Le paradigme principal de ce mouvement est le caract\u00e8re absolu de l\u2019homme, de l\u2019\u00eatre, plac\u00e9 au c\u0153ur de toutes les sp\u00e9culations. Il a d\u00e9bouch\u00e9 sur le syst\u00e8me d\u00e9mocratique europ\u00e9en (et \u00e9tasunien), fond\u00e9 sur la garantie des libert\u00e9s et l\u2019ind\u00e9pendance de la justice. Constatons aujourd\u2019hui que ce syst\u00e8me connait de s\u00e9rieuses difficult\u00e9s, \u00e9conomiques mais pas seulement. L\u2019Occident affronte ce qui ressemble de plus en plus \u00e0 une crise morale, une crise du sens. Les pr\u00e9occupations environnementales, le reflux de la vague consum\u00e9riste, les interrogations sur la p\u00e9rennit\u00e9 du mod\u00e8le occidental, la peur de dispara\u00eetre, de se dissoudre dans un monde dans lequel des nations non occidentales \u00e9mergent comme puissances alternatives, l\u2019envie d\u2019 \u00ab autre chose \u00bb, cr\u00e9ent un sentiment de trouble, de pr\u00e9carit\u00e9.<\/p>\n<p>Il y a une sorte de disjonction latente entre l\u2019occidental et l\u2019universel. Les r\u00e9actions sont de l\u2019ordre du rejet de l\u2019\u00e9tranger non assimil\u00e9, celui qui veut maintenir les signes ext\u00e9rieurs de son alt\u00e9rit\u00e9, son nom, ses coutumes, voire son habillement. Ce rejet s\u2019accompagne de crispations, de tentations de retour \u00e0 une sorte de fontaine originelle, un chemin m\u00e9taphysique qui remonterait de la situation actuelle vers les sources qui lui ont permis de s\u2019\u00e9tablir. Il y a un d\u00e9sir de retrouver ce \u00ab quelque chose \u00bb qui a \u00e9t\u00e9 perdu en route, ce que la philosophie moderne a \u00e9cart\u00e9 ou d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9, cette science des r\u00e9alit\u00e9s qui \u00e9chappent au sens commun,<\/p>\n<p>Dieu, l\u2019\u00e2me. Ce \u00ab quelque chose \u00bb se nomme le sacr\u00e9, non pas le sacr\u00e9 contingent, tel celui que porte l\u2019absolutisation de l\u2019homme, mais le sacr\u00e9 qui l\u2019interroge depuis sa naissance jusqu\u2019\u00e0 sa mort, la pr\u00e9sence de Dieu, l\u2019immortalit\u00e9, les fins de l\u2019existence. L\u2019expulsion du sacr\u00e9 de la sph\u00e8re collective a permis la constitution de la soci\u00e9t\u00e9 consum\u00e9riste, tendue vers la satisfaction mat\u00e9rielle et l\u2019h\u00e9donisme. Dans cette soci\u00e9t\u00e9, la mort est taboue, le mot d\u2019ordre est \u00ab carpe diem \u00bb, profite du jour, de l\u2019instant. Ne te pr\u00e9occupe pas de ce qui va t\u2019arriver \u00e0 l\u2019heure derni\u00e8re. Ne t\u2019occupe pas de savoir si une raison sup\u00e9rieure a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 l\u2019av\u00e8nement du monde.<\/p>\n<p>Heidegger n\u2019\u00e9tait pas croyant. Sa tentation le poussait plut\u00f4t vers le paganisme dans lequel il voyait le reflet d\u2019une sorte d\u2019enfance de l\u2019Allemagne. Sa religion \u00e9tait celle du Lieu, du sacr\u00e9 dont la Nature nous donne des signes quotidiens tels que la beaut\u00e9 d\u2019une for\u00eat ou la lumi\u00e8re diffuse au travers d\u2019un bosquet. Il n\u2019est pas interdit d\u2019\u00e9tablir un parall\u00e8le entre la qu\u00eate du sacr\u00e9 de Heidegger et le tourment des soci\u00e9t\u00e9s occidentales actuelles taraud\u00e9es par le d\u00e9sir inconscient de se lib\u00e9rer d\u2019une vision trop terrestre et s\u2019inscrire dans le myst\u00e8re du mouvement cosmique du monde.<\/p>\n<p>Un mot sur la philosophie arabo-musulmane : Al Farabi, Ibn Roshd, Al Razi et quelques autres, nourris des \u0153uvres des philosophes grecs, principalement Aristote et Platon, plaident pour une approche rationnelle de la foi. Al Farabi s\u2019inscrivait dans une approche r\u00e9solument politique, assignant aux gouvernants la t\u00e2che de d\u00e9terminer l\u2019ordre politique qui assurera l\u2019accomplissement du bonheur humain. Il engage toutefois ces m\u00eames gouvernants \u00e0 conna\u00eetre l\u2019\u00e2me humaine aussi bien que la vie politique. Il laisse un ma\u00eetre ouvrage, <em>Kit\u00e2b al-siy\u00e2sa al-madaniyya, <\/em>ou<em> Le livre du r\u00e9gime politique<\/em>, qui inspirera grandement Ibn Khaldoun. La controverse qui opposa Al Ghazali aux philosophes n\u2019avait rien d\u2019un proc\u00e8s en sorcellerie. Al Ghazali soutenait simplement que la foi pouvait \u00eatre acquise par la sensibilit\u00e9, pouvait \u00eatre le r\u00e9sultat d\u2019un \u00e9lan du c\u0153ur, ce \u00e0 quoi Ibn Roshd ne s\u2019opposa pas vraiment, se contentant d\u2019appeler \u00e0 limiter l\u2019\u00e9tude et l\u2019usage de la philosophie \u00e0 une \u00e9lite intellectuelle.<\/p>\n<p>Attardons-nous un instant sur Ibn Toufa\u00efl et sur son aura de myst\u00e8re. C\u2019\u00e9tait un touche-\u00e0-tout, m\u00e9decin, math\u00e9maticien, po\u00e8te et philosophe. Tout ce que nous savons de lui est ce qui est rapport\u00e9 par ses commentateurs et ses contemporains. Son \u0153uvre a en effet disparu. Il n\u2019en reste qu\u2019un petit ouvrage \u00e9mouvant, un roman philosophique, <em>Le philosophe autodidacte<\/em>, qui raconte le long cheminement d\u2019un jeune gar\u00e7on, Hay Ibn Yakdh\u00e2n, (Le Vivant, fils du Vigilant), abandonn\u00e9 \u00e0 la naissance (ou sorti de terre ?) sur une \u00eele d\u00e9serte, vers la connaissance. Il fait l\u2019exp\u00e9rience de la fin de la vie en voyant mourir la gazelle qui l\u2019a nourri. Il commence par conna\u00eetre le monde sensible qui l\u2019entoure et acquiert des notions de physique.<\/p>\n<p>Il d\u00e9couvre la dichotomie entre UN et MULTIPLE et il a la prescience de l\u2019existence d\u2019une essence, ce qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 la distinction entre la mati\u00e8re et la forme. Son regard se porte sur les sph\u00e8res c\u00e9lestes, corps finis, et il y per\u00e7oit l\u2019unit\u00e9 de l\u2019univers. Il s\u2019interroge sur le fait que l\u2019univers ait eu un commencement dans le temps ou s\u2019il est \u00e9ternel. Il n\u2019a pas la r\u00e9ponse mais il est plut\u00f4t en faveur de la seconde hypoth\u00e8se. Il cherche derri\u00e8re l\u2019ordonnancement du monde l\u2019\u00eatre sup\u00e9rieur qui y a pr\u00e9sid\u00e9. Son aptitude \u00e0 la r\u00e9flexion intellectuelle l\u2019am\u00e8ne \u00e0 la conviction que cette aptitude ne peut pas \u00eatre enferm\u00e9e dans un corps.<\/p>\n<p>L\u2019\u00eatre humain doit se d\u00e9tacher de la mati\u00e8re qui le leste et parvenir ainsi \u00e0 s\u2019approcher de l\u2019Etre Supr\u00eame. Hay arrive \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de cinquante ans \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever par la force de la seule pens\u00e9e \u00e0 la connaissance de la v\u00e9rit\u00e9. Ibn Tofa\u00efl le met alors en rapport avec un homme, As\u00e2l, qui est parvenu au m\u00eame r\u00e9sultat au moyen de la religion. As\u00e2l, qui vient du monde habit\u00e9, est la premi\u00e8re cr\u00e9ature humaine que rencontre Hay. Il lui apprend la parole, l&rsquo;instruit dans la religion et lui fait conna\u00eetre les devoirs et les pratiques qu&rsquo;elle impose \u00e0 l&rsquo;humain. Ils r\u00e9alisent tous deux que les v\u00e9rit\u00e9s enseign\u00e9es par la religion et par la philosophie sont absolument identiques mais que, dans la religion, elles ont rev\u00eatu des formes qui les rendent plus accessibles au peuple.<\/p>\n<p>Ce long d\u00e9veloppement est r\u00e9v\u00e9lateur de la particularit\u00e9 de l\u2019Islam d\u2019offrir ces deux voies vers la foi, celle d\u2019Ibn Roshd ou celle d\u2019Al Ghazali, celle de la raison ou celle de l\u2019\u00e9motion. La culture musulmane a donc cette double dimension, celles du sacr\u00e9 non contingent et de l\u2019universalit\u00e9 de la raison. Ces deux dimensions ont toujours coexist\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019irruption de l\u2019int\u00e9grisme les a mises \u00e0 mal. En fait, le fondamentalisme musulman est n\u00e9 de la m\u00eame matrice que l\u2019universalisme d\u00e9sincarn\u00e9 qui a cours en Occident. Tous deux sont le produit d\u2019un monde d\u00e9senchant\u00e9, cynique, peu port\u00e9 \u00e0 la qu\u00eate d\u2019un sens, qui m\u00e9prise l\u2019affect autant que la sp\u00e9culation intellectuelle. Tous deux enferment l\u2019homme dans un corps de dogmes intangibles.<\/p>\n<p>La pratique religieuse actuelle en terre d\u2019Islam a perdu sa bienveillante sollicitude envers les derviches tourneurs et les mausol\u00e9es des gens de bien. Elle rejette dans le m\u00eame mouvement tout questionnement et impose un mode de fonctionnement unique, fond\u00e9 sur l\u2019observance litt\u00e9rale des dogmes et peu regardante sur les valeurs morales.<\/p>\n<p>L\u2019Occident a rompu avec la spiritualit\u00e9 en la troquant contre une religion qui se donne pour seul horizon la satisfaction ici-bas de tous les d\u00e9sirs, la suppression de toutes les barri\u00e8res ; deux tendances mortif\u00e8res\u2026 Il est frappant que la \u00ab religion \u00bb impersonnelle des droits de l\u2019homme et de l\u2019absolu de la libert\u00e9 d\u2019expression, en vigueur en Occident, rencontre celle de l\u2019absolu du litt\u00e9ralisme, marque de fabrique de l\u2019int\u00e9grisme musulman dans sa version extr\u00eame, mortelle, dans le rejet du sacr\u00e9 et la n\u00e9gation du myst\u00e8re. Les millions de morts des exp\u00e9ditions coloniales men\u00e9es au nom des Lumi\u00e8res trouvent un \u00e9cho sinistre dans le bal des d\u00e9capitations t\u00e9l\u00e9visuelles\u2026<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/algerienetwork.com\/blog\/brahim-senouci\/\">Brahim Senouci<\/a><\/p>\n<p><em>Brahim.senouci@<span class=\"skimlinks-unlinked\">hotmail.fr<\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019injustice et le terrorisme, l\u2019universel et le sacr\u00e9, Paru dans l&rsquo;Humanit\u00e9, 27\/01\/2015 Je choisis d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment dans ce papier de ne pas \u00e9voquer de mani\u00e8re explicite les assassinats tragiques dont Paris a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre durant ces trois journ\u00e9es de janvier 2015. Pour autant, je ne les oublie pas. 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