jeudi, juin 13, 2024

Hanène Logbi : L’exil entre rêve et réalité dans la littérature francophone contemporaine…

La société constamment bousculée par les événements est l’une des premières sources d’inspiration des écrivains algériens qui créent, plus qu’une littérature de plaisir, une littérature de besoin.
Cette littérature assure un discours de diffusion portant la marque du réalisme et se développe sur une forme de conscience collective dans laquelle souvent l’imagination fait appel au didactisme et à la morale. Ainsi que le montrent deux auteurs : le premier, un monstre sacré de cette littérature, Rachid Boudjedra, la seconde, une plume nouvellement entrée en littérature, Djamila Abdelli-Labiod. Pour compléter notre tableau, nous aurons recours à une pièce de théâtre écrite par Aziz Chouaki.
Les deux romans abordés ont été écrits à 45 années d’écart, ils traitent des déboires et des retombées de l’exil et de la quête de l’ailleurs. Il s’agit de Topographie pour une agression caractérisée, produit par Rachid Boudjedra en 1975, de Survivre pour Ibiza de Djamila Abdelli-Labiod, paru en 2020.
On peut reprocher aux études universitaires, notamment celles formalistes, la tendance à étudier le texte en le coupant de la réalité. De fait, celui de Boudjedra trouve toute sa signification quand on le replace dans le contexte de l’émigration algérienne des années cinquante.
Le célèbre roman de Rachid Boudjedra consacré à la migration, Topographie idéale pour une agression caractérisée apporte la preuve des relations très significatives sur l’illusion ou le mythe de l’ailleurs.
Nous pouvons lire le texte de présentation de l’éditeur en 4e de couverture :
« Voici l’odyssée pathétique d’un émigré qui se retrouve piégé dans les boyaux dédaléens du métro. Cette descente aux enfers prend ici un relief saisissant grâce à un style superbe et à une technique romanesque parfaitement appropriés aux lieux où se déroule à huis clos la mise à mort de l’étranger. » (Boudjedra 2002)
Ce roman, dont l’histoire est rendue poignante, évoque le désarroi de l’analphabète propulsé en territoire inconnu sans aucune préparation, car nous ne sommes pas encore à l’ère des médias. Aussi, il souligne les méfaits de la confrontation avec un monde culturel complètement étranger, différent de celui auquel est habitué le personnage. Dans les couloirs du métro, la présentation d’affiches étranges et choquantes pour lui achève de le désorienter.
Jean Déjeux apprécie ainsi ce roman qui peut être considéré comme un classique de la littérature de la migration.
« Le troisième roman de l’écrivain algérien Rachid Boudjedra montre justement le migrant débarquant pour la première fois sur le pavé de Paris et s’engloutissant dans le métro. Il n’en sortira que pour se faire tuer par une bande de voyous à la Porte de Clichy. Des heures durant, il déambulera dans les couloirs, tenant d’une main sa lourde et vieille valise, dans l’autre un morceau de papier où est inscrite l’adresse de l’ami. Voyage à travers l’absurde, réellement sans le savoir, l’homme va vers la mort; c’est au moment où il remonte de l’enfer pour être libre qu’il est précisément saisi par la mort. La topographie est connue : un labyrinthe sans fin. Dédales couloirs, escaliers, carrefours hostiles. Tel est l’enfer souterrain fait d’interminables boyaux concentriques… » (Jean Déjeux 1976 : 225)
Le personnage porte une valise dont l’aspect défraîchi le désigne immédiatement comme différent, étranger. Ce qui provoque ses inquiétudes :
« Il se demande si, là encore, il n’est pas en infraction, car les autres usagers n’ont que des serviettes, des mallettes ou des sacs, ou un journal ou un livre, à la main, sans parler de ceux qui n’ont rien du tout; craignant que quelque agent en uniforme ne l’arrêtât pour contrôler le contenu de sa valise, en faire peut-être l’inventaire, la lui confisquer, lui établir un procès-verbal, et le renvoyer d’un seul mot… » (Boudjedra 2002 : 114)
Le critique conclut ainsi sa présentation :
« il s’agit d’une œuvre originale et puissante à l’écriture parfaitement étudiée pour rendre la “folie” de celui qui s’aventure dans l’antre de l’Autre et d’une “civilisation” urbaine de consommation qui rend “fous” les plus équilibrés. » (Jean Déjeux 1976 : 225-226)
De tout temps, l’étranger est bel et bien celui qui est perçu et qui se perçoit comme différent, l’autre. Et de là à devenir intrus, il n’y a qu’un pas, souvent vite franchi. Sitôt arrivé, le personnage de Boudjedra craint déjà d’être pris en faute et renvoyé, entravé par la difficulté de communiquer, la solitude qu’il ressent aggrave son inquiétude :
« Mais rien à faire, cette topographie aérienne l’inquiète au plus haut point, venant s’ajouter à celle des couloirs, des escaliers, des cartes murales (métro, autobus) des quais, des rails, déjà terriblement complexe et vertigineuse et dont il a cessé de se méfier; encore qu’il va lui falloir subir cette multiplication, ce dédoublement des espaces accumulés les uns sur les autres, mais non superposés, surgissant n’importe où, perpendiculairement, parallèlement, verticalement, horizontalement, se juxtaposant, etc.. » (Boudjedra 2002 : 114-115)
Pris dans le dédale des couloirs du métro, le premier agresseur de cet immigré est l’espace. Finalement l’espace désiré, espéré et recherché, par ironie du sort, se transforme en un espace de perte, de trahison et d’échec. Il y a un renversement de situation qui est métaphorisé par l’écrivain. L’accueil de l’ailleurs qui s’effectue avec des fleurs, des promesses de paix et de douceur devient violence et menace :
« l’invitation des marchandes de fleurs et de soleil foisonnant à ras du sol et imprimant sur sa rétine des couleurs rouge-vert annonciatrices d’une somnolence à l’orée de la paix, de la douceur et de la profusion… », s’est muée en violence des « poinçonneuses automatiques, véritables machines de guerre inoxydables, massives, alignées agressivement, hérissées de tourniquets à trois branches prêtes à l’éventrer en cas de resquilles, portant des sens interdits et des sens obligatoires, avec des lumières vertes et des lumières rouges et des fentes dissimulées partout et qu’il faut savoir dénicher, ce qu’il ne sait pas faire… » (Boudjedra 2002 : 249)
À partir de l’intériorité du personnage, Boudjedra décrit le dépaysement, l’étrangeté, le danger, donne à voir l’outrance du progrès technologique, la complexité technologique, et enfin le simulacre ainsi que l’indifférence et la violence des sociétés occidentales face à l’étranger.
Boudjedra énonce des phrases qui résonnent comme des vérités immuables, il écrit à propos de son personnage « il est pris dans un vaste complot ourdi par des forces occultes ».
Dans la réalité d’aujourd’hui, ces forces ont un nom : ce sont les technoscapes et les médiascapes, sur lesquels nous reviendrons, dans la seconde partie.
Déambulant à la frontière de l’absurde et du désespoir, le pauvre homme est en effet envoûté puis désorienté par les images factices, travaillées, corrigées pour mieux donner une certaine idée du confort et du bien-être de la société consumériste avant de perdre la vie.
Dans Survivre pour Ibiza, de Djamila Abdelli-Labiod, l’attrait de l’ailleurs est provoqué par la technologie.
« “Je vais aller à Ibiza”, annonça subitement Mourad avec les prunelles luisantes comme s’il était transi d’amour » (Abdelli-Labiod 2020 : 17). Comment lui est venue cette idée? En regardant un reportage à la télé, en cachette. Son frère
« a acheté un démodulateur numérique pour capter les chaînes satellitaires et comme elles diffusent des tas de choses qu’on ne peut pas voir en famille… Tu comprends? Toutes ces choses osées que les chaînes satellitaires passent, ce n’est pas dans nos mœurs, voyons! Ce n’est pas possible en famille… » (Abdelli-Labiod 2020 : 17)
Le ton est donné : deux cultures différentes et opposées sont mises face à face par le biais du démodulateur numérique, le jeune Mourad est piégé; il regarde en cachette le reportage sur Ibiza.
Le portrait de l’adolescent le place dans un schéma classique de candidat au départ. En échec scolaire, il vit à l’étroit dans une famille d’origine modeste qui le pousse à trouver un petit boulot pour lui éviter une oisiveté malsaine. Mourad veut partir, la première destination qui se présente à lui est la bonne : ce sera Ibiza. Les motivations du jeune garçon ont donc bien une origine sociale.
Mais Mourad n’ira pas à Ibiza, car à la sortie du stade où se jouait un match de foot, passion des jeunes désœuvrés, il se fait arrêter arbitrairement par un policier. Après deux nuits passées en prison, il se plante sur le toit d’un véhicule et provoque un esclandre en menaçant de s’immoler par le feu. Ce qui lui vaudra un séjour en hôpital psychiatrique. La lettre qu’il y laisse sous son lit d’hôpital est une demande pathétique de visa pour le Canada où vit son cousin.
La fin du roman est ouverte, mais laisse présager qu’Ibiza restera une chimère.
Le roman est chargé d’un didactisme exposant au lecteur les conditions de vie qui engagent le personnage dans un rapport à soi et un rapport aux autres complexes où le « digoûtage », le goût des plaisirs simples, l’envie de découverte, la dérision, la révolte se mêlent pour aboutir à cet appel de l’ailleurs. Mourad avait pourtant des capacités certaines, c’était un bon matheux, mais il a décroché lors de son parcours scolaire. Aimant bricoler, il passe son temps dans les décharges publiques récupérant bouts de fer et plastique pour les réutiliser.
Dans cette autre production romanesque, l’exil en lui-même n’est pas décrit, ce sont plutôt les méfaits de l’appel à l’exil. L’action s’éloigne de ce que présentait Boudjedra, mais même si le personnage ne connaît pas l’exil, il vit l’enfer à cause de son désir de partir.
L’espace de l’ailleurs corrélé à la modernité se résume à des baskets « qui ne puent pas, », un MP3, un démodulateur sur lesquels se construisent ses désirs et le poussent au rêve d’un ailleurs qui le subjugue.
De manière délibérée, Abdelli-Labiod oppose un univers culturel dont on ne voit que les aspects les plus saillants et les plus attractifs pour les jeunes (baskets, MP3, parabole…) à un univers culturel fondé sur les valeurs humaines telles que la fraternité, la chaleur humaine, l’hospitalité, la générosité, l’esprit de famille.
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