{"id":13938,"date":"2016-08-11T10:43:45","date_gmt":"2016-08-11T10:43:45","guid":{"rendered":"http:\/\/algerienetwork.com\/culture\/?p=13938"},"modified":"2016-08-11T10:43:45","modified_gmt":"2016-08-11T10:43:45","slug":"tahar-djaout-les-chercheurs-dos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/tahar-djaout-les-chercheurs-dos\/","title":{"rendered":"Tahar Djaout : Les chercheurs d\u2019os"},"content":{"rendered":"<p>Premi\u00e8re \u00e9dition 1984.<br \/>\nC\u00e9r\u00e8s \u00e9ditions juin\/1994<br \/>\nUne lecture de \u00ab Les chercheurs d\u2019os \u00bb<br \/>\nDiscours sur le discours.<\/p>\n<p>L\u2019ode, la pastorale, le spleen et la ballade.<\/p>\n<p>Ce long po\u00e8me pastoral, ode \u00e0 la nature, r\u00e9v\u00e8le une logique \u00e9nonc\u00e9e dans une sereine et volontaire na\u00efvet\u00e9. Ainsi le po\u00e9tique s\u2019\u00e9pargne le path\u00e9tique et sa fonction \u00e9dulcorante. Le beau est laid sans les all\u00e9es majestueuses des moindres libert\u00e9s. La libert\u00e9 est un affront sans le rouge au front. Par le pass\u00e9, prisonni\u00e8re des limites dict\u00e9es par les a\u00een\u00e9s, la jeunesse d\u2019aujourd\u2019hui ne quitte plus la selle pour traverser la djem\u00e2a.<\/p>\n<p>\u00ab Et parfois \u2013 comble de sacril\u00e8ge! \u2013 ils ne descendaient m\u00eame pas de monture en traversant l\u2019espace de la dj\u00e9m\u00e2a. \u00bb [P6]<\/p>\n<p>Si le regard du narrateur va au-del\u00e0 du territoire dont il est le reclus, le monde de l\u00e0-bas lui est tragiquement inconnu pour ne pas dire interdit du fait de l\u2019intransigeance paternelle. \u00ab Sa saison en enfer \u00bb le fait r\u00eaver du paradis, proche ou lointain; ailleurs c\u2019est l\u2019Eden.<\/p>\n<p>Tout au long du texte les toponymes ne constituent qu\u2019un inventaire de lieux \u00e0 l\u2019acc\u00e8s difficile. Les villages insularis\u00e9s sont en difficult\u00e9 de communication. La nature est cit\u00e9e en herbier. Le narrateur conna\u00eet le nom de chaque esp\u00e8ce. Il se questionne allusivement sur la sienne. La faune furtive traverse broussailles et taillis en proie convoit\u00e9e par les pi\u00e8ges du chasseur fureteur et \u00e0 l\u2019aff\u00fbt. Les f\u00fbts sont l\u00e0, tut\u00e9laires, comme des m\u00e2ts qu\u2019aucune voile ne gr\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019autochtone est un gal\u00e9rien encha\u00een\u00e9 \u00e0 son rafiot faisant corps \u00e0 son port d\u2019attache, rien ne l\u2019en arrache. Les animaux appartiennent plus \u00e0 l\u2019ornithologie, \u00e0 l\u2019entomologie qu\u2019au bestiaire. L\u2019\u00e2ne et le b\u0153uf, domestiques, sont vou\u00e9s aux sacrifices : le travail ou l\u2019abattage \u00e0 l\u2019occasion des grands regroupements redonnant voix aux ma\u00eetres des c\u00e9r\u00e9monies loquaces, inquisiteurs et bonimenteurs. A l\u2019ombre des arbres, sous les couverts, tout est petit, minuscule : insectes et animalcules volants ou rampants. Le soleil impitoyable, toujours au rendez-vous, terrasse le village en toutes saisons. Le village est l\u2019otage du soleil, sa victime expiatoire. Le village est une colline carc\u00e9rale, mirador du sommet duquel on observe l\u2019ailleurs \u00e0 l\u2019horizon proche, cependant inaccessible. Les nuits sont rares, le nycth\u00e9m\u00e8re est amput\u00e9. L\u2019hiver, saison de pr\u00e9dilection du narrateur se soustrait volontairement et cruellement au cycle annuel.<\/p>\n<p>Le village est fig\u00e9 sous le soleil, t\u00e9tanis\u00e9, il en est iris\u00e9 et en est la ris\u00e9e. Le soleil s\u2019\u00e9broue et fait la roue dans une tyrannie \u00e9hont\u00e9e. Aveugle, Ph\u00e9bus tient le lieu dans ses rets. Le soleil g\u00e8le la vie, la ralentie, la met en hibernation. Il est le ma\u00eetre incontest\u00e9 \u00e0 l\u2019instar des ma\u00eetres de la seconde pastorale, celle des cheikhs et des saints, des prieurs et des crieurs de destins accomplis aux festins de la qu\u00eate d\u2019argent et de la bombance. Les d\u00e9vots, eux aussi sont aveugles, obnubil\u00e9s par des croyances aberrantes \u00e0 la dimension de leurs app\u00e9tits que rien n\u2019ob\u00e8re. Double c\u00e9cit\u00e9 donc, celle d\u2019un soleil aveugle \u00e0 la mis\u00e8re de la population et l\u2019aveuglant et celle d\u2019un savoir sans discernement, apanage et rente viag\u00e8re des gardiens des n\u00e9cropoles o\u00f9 dorment, b\u00e9nis, les saints dont ils sont les porte voix et les oracles.<\/p>\n<p>On y lit deux titres faisant r\u00e9f\u00e9rence : \u00ab La colline oubli\u00e9e \u00bb et \u00ab Mis\u00e8res de Kabylie \u00bb on y retrouve ce perfide et ent\u00eat\u00e9 soleil camusien.<\/p>\n<p>D\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e des camions, pr\u00e9curseurs de la civilisation d\u2019ailleurs, de l\u2019envahisseur, les arbres sous la coupe fr\u00e9n\u00e9tique des soldats fran\u00e7ais, disparaissent h\u00e2tivement pour laisser place aux campements et \u00e0 l\u2019\u00e9rection d\u2019une \u00e9cole par laquelle un nouveau savoir va passer au lavoir les consciences.<\/p>\n<p>Le chagrin de voir dispara\u00eetre les arbres est accompagn\u00e9 d\u2019une r\u00e9duction de l\u2019espace : Le village est enclos de fils barbel\u00e9s. Il le retient et le contient dans de nouvelles limites. Les contraintes sociales sont aggrav\u00e9es par les contraintes coloniales.<\/p>\n<p>Alors les r\u00eaves mutent. L\u2019\u00e9vasion acquiert un sens nouveau. Quitter le village n\u2019est plus un besoin de d\u00e9couverte mais un moyen pour mieux combattre les garde-chiourmes qui le martyrisent. L\u2019aventure prend une autre tournure, elle se nomme h\u00e9ro\u00efsme.<\/p>\n<p>La guerre finie, l\u2019ind\u00e9pendance recouvr\u00e9e, la tenue \u00e0 jour du registre obituaire semble vitale : L\u2019honneur de la famille et la manne qui l\u2019accompagne.<\/p>\n<p>\u00ab -Da Rabah, \u00e0 qui donc serviront tous ces papiers que les citoyens pourchassent avec \u00e2pret\u00e9 ?<br \/>\n-L\u2019avenir mon enfant, est une immense papeterie o\u00f9 chaque calepin et chaque dossier vaudront cent fois leur pesant d\u2019or. Malheur \u00e0 celui qui ne figurera pas sur le bon registre. \u00bb [32]<\/p>\n<p>Le titre \u00ab les chercheurs d\u2019os \u00bb \u00e0 la consonance de \u00ab les chercheurs d\u2019or. \u00bb D\u2019or \u00e0 os, la diff\u00e9rence n\u2019est pas grande particuli\u00e8rement s\u2019il s\u2019agit \u00ab d\u2019os d\u2019or. \u00bb<\/p>\n<p>Alors commence la ballade cure au spleen, cette nostalgie de l\u2019ailleurs. Le narrateur anonyme quitte son village en compagnie de Da Rabah. Leur qu\u00eate, une d\u00e9pouille, un squelette enseveli quelque part : celui du fr\u00e8re du narrateur. Ils vont, p\u00e8lerins, de village en village, de village en ville \u00e0 la recherche du terrain propice \u00e0 leurs fouilles. Car ces arch\u00e9ologues jaillissent des couches profondes de la pr\u00e9histoire pour \u00e9merger dans une histoire plus r\u00e9cente : la civilisation urbaine qu\u2019auparavant ils ignoraient.<\/p>\n<p>Le p\u00e9riple est sans emb\u00fbches. Le d\u00e9paysement est grand. Les rencontres sont parfois fastes. Les nuits \u00e0 la belle \u00e9toile sont rares. La faim tenaille mais elle est apais\u00e9e, frugalement, sobrement gr\u00e2ce aux provisions de bouches transport\u00e9es \u00e0 dos d\u2019\u00e2ne emprunt\u00e9 pour l\u2019occasion avec le sac, la pelle et la pioche, arsenal du chercheur d\u2019or. La g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de l\u2019h\u00f4te occasionnel n\u2019est pas en reste. Moh Abchir, un parvenu, ayant occup\u00e9 par effraction la villa d\u00e9sert\u00e9e d\u2019un colon parti, \u00e0 l\u2019image de ses confr\u00e8res, pr\u00e9cipitamment, sans rien emporter, re\u00e7oit les voyageurs en sa demeure. Nourris et log\u00e9s, ils d\u00e9couvrent l\u2019app\u00e9tit et la sati\u00e9t\u00e9 des gens de la ville, leur confort. Est \u00e9pisodique, le r\u00e9confort qu\u2019ils y trouvent.<\/p>\n<p>Tout au long du r\u00e9cit c\u2019est au naturel que les \u00e9v\u00e9nements se passent, dans leur s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 originale et leurs intentions premi\u00e8res. La volont\u00e9 qui pr\u00e9side aux actions des personnages \u00e9merge de leur nature. Au naturel ils sont cont\u00e9s, sans fioritures, la nature ignore ces derni\u00e8res, elle ignore le d\u00e9corum et le cosm\u00e9tique, elle ne se grime pas.<\/p>\n<p>Elle est belle ou laide d\u2019\u00eatre, mais elle embellit ou enlaidit les \u00eatres qui l\u2019habitent. Elle se fait on la d\u00e9fait pour d\u00e9faire les hommes ou pour les refaire. Naturel, le village conna\u00eet une d\u00e9gradation anthropique sous la houlette de grad\u00e9s de l\u2019arm\u00e9e d\u2019occupation. Les hommes refusent l\u2019avilissement auquel ils sont soumis et que subit l\u2019environnement qui les abrite. Ils quittent l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, discr\u00e8tement, leur habitat naturel pour aller au combat. Ils meurent, h\u00e9ro\u00efquement anonymes. A l\u2019ind\u00e9pendance leurs corps sont pr\u00e9texte \u00e0 une ru\u00e9e vers l\u2019or. Les chercheurs d\u2019os: Da Rabah et son jeune compagnon reviennent au pays nanti du squelette objet de leur qu\u00eate pour lui donner une meilleure s\u00e9pulture, l\u2019inhumer dans le terroir qu\u2019il d\u00e9sirait de toute son \u00e2me quitter, pour pouvoir y revenir et faire des labours.<\/p>\n<p>Quoi de plus naturel, quand bien m\u00eame dans la nature, de laisser la nature humaine suivre son chemin naturel, celui de l\u2019\u00e9volution et de l\u2019abandon des traditions contre-nature. Quoi de plus contre-nature que de monnayer les os de vivants partis, \u00e9coutant leur nature, combattre ceux qui voulaient transformer la nature des hommes et de leur pays.<\/p>\n<p>Par Fateh Bourboune publi\u00e9 surArts Cultures 3 juillet<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Premi\u00e8re \u00e9dition 1984. C\u00e9r\u00e8s \u00e9ditions juin\/1994 Une lecture de \u00ab Les chercheurs d\u2019os \u00bb Discours sur le discours. L\u2019ode, la pastorale, le spleen et la ballade. Ce long po\u00e8me pastoral, ode \u00e0 la nature, r\u00e9v\u00e8le une logique \u00e9nonc\u00e9e dans une sereine et volontaire na\u00efvet\u00e9. Ainsi le po\u00e9tique s\u2019\u00e9pargne le path\u00e9tique et sa fonction \u00e9dulcorante. Le [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":13939,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":{"0":"post-13938","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-critiques"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13938","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13938"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13938\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13938"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13938"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13938"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}