{"id":14092,"date":"2016-12-21T12:26:10","date_gmt":"2016-12-21T12:26:10","guid":{"rendered":"http:\/\/algerienetwork.com\/culture\/?p=14092"},"modified":"2016-12-21T12:26:10","modified_gmt":"2016-12-21T12:26:10","slug":"de-la-violence-en-general-et-de-la-violence-coloniale-en-particulier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/de-la-violence-en-general-et-de-la-violence-coloniale-en-particulier\/","title":{"rendered":"De la violence en g\u00e9n\u00e9ral et de la violence coloniale en particulier"},"content":{"rendered":"<p><strong>Laurent Dartigues et d\u2019Alain Guillemin<\/strong><\/p>\n<p>Il est difficile de d\u00e9finir la violence. Difficult\u00e9 accrue par la diversit\u00e9 des formes de violence qui sont toujours contextualis\u00e9es. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, selon l\u2019\u00e9poque, les soci\u00e9t\u00e9s et les acteurs sociaux les formes de violence et leur appr\u00e9ciation sont sujettes \u00e0 variation. Ainsi, en Assyrie, dans la Gr\u00e8ce et dans l\u2019\u00c9gypte antique, les massacres n\u2019\u00e9taient pas stigmatis\u00e9s et assimil\u00e9s \u00e0 des crimes, mais admis comme privil\u00e8ge du vainqueur et expression de la puissance publique (El Kenz, p. 29). La violence des moeurs politiques dans la Rome antique, m\u00eame sous la R\u00e9publique \u00e0 laquelle il conviendrait de mettre des guillemets, rel\u00e8ve du r\u00e9gime courant de r\u00e9solution des luttes de pouvoir au sein de l\u2019oligarchie des grandes familles romaines. Plus proche de nous, et bien s\u00fbr sous forme humoristique, le romancier Camilleri ne souligne-t-il pas que le lupara, fusil de chasse \u00e0 canon sci\u00e9, est un \u201c instrument traditionnel de r\u00e8glement des conflits au sein de l\u2019\u00e9conomie semi-clandestine sicilienne \u201d ? (Camilleri, p. 35) De m\u00eame, les violences au sein de la famille, contre les femmes et les enfants, comme la violence due aux conditions de vie en prison ont \u00e9t\u00e9 longtemps consid\u00e9r\u00e9es comme \u00ab normales \u00bb. Cependant, en suivant Nicole Ramognino, nous voudrions proposer une d\u00e9finition de la violence peut-\u00eatre provisoire et sujette \u00e0 r\u00e9vision mais op\u00e9ratoire.<\/p>\n<p>Nicole Ramognino, apr\u00e8s avoir distingu\u00e9 la violence d\u2019autres ph\u00e9nom\u00e8nes qui ne lui sont pas r\u00e9ductibles, tels la contrainte, la force, le conflit et l\u2019agressivit\u00e9, propose une d\u00e9finition de la violence qui englobant les violences physiques et symboliques, privil\u00e9gie une approche relationnelle : \u201c Nous posons qu\u2019il y a violence et arbitraire, (physique ou symbolique) c.a.d attaque pour garder la m\u00e9taphore guerri\u00e8re, lorsque un corps subit la violence physique, mais aussi parce qu\u2019il est emp\u00each\u00e9 physiquement et\/ou symboliquement de d\u00e9velopper ses propri\u00e9t\u00e9s (ses comp\u00e9tences, sa normativit\u00e9) et qu\u2019il ne peut s\u2019approprier l\u2019espace n\u00e9cessaire au d\u00e9veloppement de son action sociale ou de ses pratiques \u201d (Ramognino, pp. 41-42).<\/p>\n<p>Dans cette optique, il convient de pr\u00e9ciser \u00e0 quelles formes de violences sont soumis les colonis\u00e9s et quels sont les obstacles qui les emp\u00eachent de d\u00e9velopper leurs comp\u00e9tences dans l\u2019action ou la pratique sociale. Peut-\u00eatre convient-il \u00e0 ce niveau de pr\u00e9ciser que la \u00ab violence coloniale \u00bb n\u2019est pas une notion \u00e9pist\u00e9mologique, dans le sens o\u00f9 le mot de colonial viendrait d\u00e9signer une forme de violence proprement coloniale, \u00e0 nulle autre comparable. La notion d\u00e9signe une singularit\u00e9 historique, celle des violences au temps colonial. La violence coloniale est plurielle et les formes qui la caract\u00e9risent doivent \u00eatre bien s\u00fbr distingu\u00e9es mais n\u00e9anmoins articul\u00e9es, car elles font syst\u00e8me.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re forme de violence est la violence militaire. D\u2019abord celle de la conqu\u00eate, car c\u2019est par la force des armes que les colonisateurs inaugurent leur entreprise, disposant d\u2019une arm\u00e9e moderne dont la puissance de feu est, assez souvent, sans commune mesure avec l\u2019armement d\u00e9fensif des colonis\u00e9s. Ensuite celle du maintien de l\u2019ordre lorsque c\u2019est l\u2019arm\u00e9e qui est charg\u00e9e de cette t\u00e2che. Enfin, celle qui se manifeste \u00e0 l\u2019occasion des guerres de lib\u00e9ration coloniale, dans lesquelles le colonisateur ne b\u00e9n\u00e9ficie plus au m\u00eame degr\u00e9 de la sup\u00e9riorit\u00e9 technique de l\u2019armement.<\/p>\n<p>La seconde forme de violence est la violence polici\u00e8re, violence r\u00e9pressive qui conjugue arrestations arbitraires, violences quotidiennes dans des prisons ou des bagnes aux conditions d\u2019h\u00e9bergement abjectes et pratique de la torture. La violence polici\u00e8re fonctionne d\u2019autant plus efficacement que la colonie est r\u00e9gul\u00e9e par un statut politique et juridique faisant des colonis\u00e9s non des citoyens mais des sujets soumis au code de l\u2019indig\u00e9nat : \u201c Le r\u00e9gime de l\u2019indig\u00e9nat, connu aussi sous le nom de code de l\u2019indig\u00e9nat ou r\u00e9duit \u00e0 la simple expression d\u2019indig\u00e9nat est, parmi les dispositifs juridiques attach\u00e9s \u00e0 l\u2019Empire colonial fran\u00e7ais, celui qui a probablement le plus fortement marqu\u00e9 la m\u00e9moire des colonis\u00e9s. Aujourd\u2019hui encore, on peut trouver, dans le discours des repr\u00e9sentants des pays anciennement domin\u00e9s par la France, l\u2019\u00e9vocation de l\u2019indig\u00e9nat pour rappeler l\u2019esprit et les pratiques d\u2019une \u00e9poque marqu\u00e9e par la violence, l\u2019injustice et l\u2019humiliation \u201d (Merle, p. 135).<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me forme de violence, la violence \u00e9conomique. Certes, on ne peut nier que la colonisation soit source de d\u00e9veloppement, notamment dans le domaine des infrastructures de communication ou de sant\u00e9, de l\u2019industrialisation progressive d\u2019une partie de la production, de l\u2019extraction mini\u00e8re. Cependant, cette volont\u00e9 de d\u00e9veloppement d\u00e9truit en partie les structures \u00e9conomiques existantes par \u201c l\u2019intrusion forc\u00e9e d\u2019un capitalisme exog\u00e8ne dans un milieu historique hostile, celui de soci\u00e9t\u00e9s agraires encore faiblement int\u00e9gr\u00e9es dans l\u2019espace marchand \u201d au profit \u201c d\u2019un d\u00e9veloppement capitaliste sur le mode colonial, dont le ressort principal ne pouvait \u00eatre que la recherche de profits \u00e9lev\u00e9s par la croissance prioritaire des secteurs tourn\u00e9s vers les march\u00e9s ext\u00e9rieurs \u201d (Brocheux, H\u00e9mery, pp. 117-118). D\u2019ailleurs l\u2019exploitation \u00e9conomique des colonis\u00e9s repose non seulement sur la mise en place d\u2019un syst\u00e8me d\u2019imp\u00f4ts et de taxes tr\u00e8s lourd, mais en outre prend souvent la forme d\u2019un travail forc\u00e9. En particulier dans les mines et sur les plantations, cette exploitation \u00e9conomique allie sous-r\u00e9mun\u00e9rations, conditions de travail d\u00e9gradantes et violences r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des cadres europ\u00e9ens, relay\u00e9s d\u2019ailleurs par les hi\u00e9rarchies interm\u00e9diaires indig\u00e8nes.<\/p>\n<p>Une quatri\u00e8me forme de violence, trop souvent sous-estim\u00e9e, est la violence ordinaire, qui est une mani\u00e8re, pour certains colonisateurs, d\u2019affirmer dans le quotidien ce qu\u2019ils estiment \u00eatre leur sup\u00e9riorit\u00e9. Elle prend le plus souvent la forme d\u2019injures, de m\u00e9pris affich\u00e9 ou de brutalit\u00e9s. Citant un rapport r\u00e9dig\u00e9 par le G\u00e9neral Tubert, Yves Benot, \u00e0 propos de l\u2019Alg\u00e9rie, met bien en \u00e9vidence ces pratiques d\u2019humiliation permanente, ici ou l\u00e0-bas : \u201c La commission a d\u2019ailleurs constat\u00e9 que souvent les Europ\u00e9ens r\u00e9pliquent par des termes de m\u00e9pris, et que le vocable \u00ab Sale race ! \u00bb r\u00e9sonnait trop fr\u00e9quemment \u00e0 l\u2019adresse des indig\u00e8nes, que ceux-ci n\u2019\u00e9taient pas toujours trait\u00e9s, quelque soit leur rang social, avec un minimum d\u2019\u00e9gards, qu\u2019ils \u00e9taient l\u2019objet de moqueries et de vexations \u201d (Benot, pp 37-38). Dans les cas plus rares o\u00f9 ces brutalit\u00e9s entra\u00eenent la mort de \u00ab l\u2019indig\u00e8ne \u00bb, parfois pour des raisons futiles, les coupables sont rarement condamn\u00e9s en cons\u00e9quence. Ces \u00ab petites violences \u00bb par leur caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif et par ce qu\u2019elles r\u00e9v\u00e8lent du sentiment de sup\u00e9riorit\u00e9 des colonisateurs, suscitent une lente accumulation de haine chez le colonis\u00e9.<\/p>\n<p>Comme les autres violences, cette violence ordinaire est sous tendue et l\u00e9gitim\u00e9e, au niveau des repr\u00e9sentations, par un discours justificateur de la sup\u00e9riorit\u00e9 des Occidentaux. Comment d\u00e9finir cette derni\u00e8re forme de violence ?<\/p>\n<p>Le concept de \u00ab violence symbolique \u00bb, forg\u00e9 par Pierre Bourdieu est le premier qui vient \u00e0 l\u2019esprit. Pour Pierre Bourdieu, la violence symbolique est \u201c cette coercition qui ne s\u2019institue que par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019adh\u00e9sion que le domin\u00e9 ne peut manquer d\u2019accorder au dominant (donc \u00e0 la domination) lorsqu\u2019il ne dispose, pour le penser, et pour se penser, ou, mieux pour penser sa relation avec lui, que d\u2019instruments de connaissance qu\u2019il a en commun avec lui et qui, n\u2019\u00e9tant que la forme incorpor\u00e9e de la structure de domination, font appara\u00eetre cette domination comme naturelle \u201d ( Bourdieu, p. 204). La valeur heuristique de ce concept est ind\u00e9niable. Cependant, \u00e0 la suite de Charlotte Nordmann, nous voudrions en signaler certaines limites. La violence symbolique, qui sugg\u00e8re la d\u00e9possession totale des domin\u00e9s, sauf rares exceptions, sous-estime d\u2019un c\u00f4t\u00e9 leur capacit\u00e9 critique, de l\u2019autre le r\u00f4le de la r\u00e9pression : \u201c Ce n\u2019est peut-\u00eatre pas tant l\u2019acceptation par les domin\u00e9s de la domination qui assure son bon fonctionnement, que la r\u00e9pression ; l\u2019impression qu\u2019il y a peu de contestation de la domination a aussi \u00e0 voir avec le fait que ces \u00ab troubles \u00bb sont r\u00e9prim\u00e9s violemment et surtout efficacement, de sorte qu\u2019il sont rendus pour ainsi dire invisibles \u201d (Nordmann, p. 117). Tout pouvoir de domination comporte donc deux \u00e9l\u00e9ments indissolublement m\u00eal\u00e9s, la violence et le consentement.<\/p>\n<p>Il nous semble aussi que le concept de \u00ab rh\u00e9torique du pouvoir \u00bb qu\u2019Immanuel Wallerstein met en avant pour analyser cette pr\u00e9tention des Occidentaux d\u2019\u00eatre les seuls d\u00e9tenteurs de valeurs universelles peut \u00eatre de quelque utilit\u00e9. Selon Wallerstein, quatre arguments de base sont toujours avanc\u00e9s pour justifier les ing\u00e9rences des \u00ab civilis\u00e9s \u00bb dans les zones \u00ab non civilis\u00e9es \u00bb : \u201c la barbarie des autres, le devoir de mettre fin \u00e0 des pratiques qui violent des valeurs universelles, la d\u00e9fense des innocents face \u00e0 la cruaut\u00e9 des autres, la n\u00e9cessit\u00e9 de faciliter la diffusion des id\u00e9es universelles \u201d (Wallerstein, pp. 15-16). Si Wallerstein l\u2019emploie pour d\u00e9crire les discours du \u00ab centre \u00bb, on peut \u00e9galement analyser les rh\u00e9toriques ordinaires du pouvoir dont sont porteurs \u00e0 titre divers les colons europ\u00e9ens dans leurs rapports quotidiens avec les indig\u00e8nes.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/indomemoires.hypotheses.org\/3256\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Source<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Laurent Dartigues et d\u2019Alain Guillemin Il est difficile de d\u00e9finir la violence. Difficult\u00e9 accrue par la diversit\u00e9 des formes de violence qui sont toujours contextualis\u00e9es. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, selon l\u2019\u00e9poque, les soci\u00e9t\u00e9s et les acteurs sociaux les formes de violence et leur appr\u00e9ciation sont sujettes \u00e0 variation. 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