{"id":15263,"date":"2018-07-14T15:26:30","date_gmt":"2018-07-14T15:26:30","guid":{"rendered":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/?p=15263"},"modified":"2020-06-05T13:43:58","modified_gmt":"2020-06-05T13:43:58","slug":"la-france-litteraire-face-a-lalgerie-les-prix-de-lindignite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/la-france-litteraire-face-a-lalgerie-les-prix-de-lindignite\/","title":{"rendered":"La France litt\u00e9raire face \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie. Les prix de l\u2019indignit\u00e9"},"content":{"rendered":"<div id=\"js_10\" class=\"_5pbx userContent _3ds9 _3576\" data-ft=\"{&quot;tn&quot;:&quot;K&quot;}\">\n<p>Par Abdellali MERDACI*<\/p>\n<p>En ce mois de septembre 2017, la presse alg\u00e9rienne, unanime, faisait \u00e9cho dans une ferveur imb\u00e9cile \u00e0 la s\u00e9lection du roman de Kaouther Adimi \u00ab Nos richesses \u00bb (Paris-Alger, Seuil-[barzakh]) dans les premi\u00e8res listes des jurys parisiens des prix Goncourt, Renaudot et Femina. Car, tout ce qui vient de la France, ancienne puissance coloniale, et en porte la bienveillante estampille, garde dans son essence l\u2019empreinte de la r\u00e9ussite et du talent. Et, bient\u00f4t, dans les causeries de semi-lettr\u00e9s dans de lointains caf\u00e9s de brousse, l\u2019imp\u00e9trante sera d\u00e9fendue comme une diva de la litt\u00e9rature mondiale, sublim\u00e9e et ador\u00e9e par des palefreniers de village qui n\u2019ont en pas lu la premi\u00e8re ligne. Tout comme l\u2019ont \u00e9t\u00e9 avant elle, Boualem Sansal et Kamel Daoud, fourriers d\u2019une d\u00e9sh\u00e9rence litt\u00e9raire alg\u00e9rienne, fortement encourag\u00e9e \u00e0 Paris. Cinquante-cinq ans apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, la France litt\u00e9raire, en fait la France tout court, peut encore arbitrer \u00e0 Alger les r\u00e9putations, les faire et les d\u00e9faire, \u00e9riger, comme en 1830, des statues de sable sur les gr\u00e8ves de \u00ab Sidi-Ferruch \u00bb. Rien n\u2019aura donc chang\u00e9 dans un pays qui a tr\u00e8s vite d\u00e9sappris le chant injuri\u00e9 de ses martyrs ?<br \/>\nMais, en France-m\u00eame, ces prix litt\u00e9raires d\u2019automne ont-ils encore une signification en dehors de f\u00e9roces jeux de coulisses de jur\u00e9s matois qui dinent, le front ceint d\u2019affronts \u00e0 la vraie litt\u00e9rature et \u00e0 ses grands auteurs ? Leur r\u00f4le est de donner un coup de fouet au march\u00e9 du livre, sans d\u00e9cider des l\u00e9gitimit\u00e9s litt\u00e9raires acquises sur le long cours et des mutations fondamentales du litt\u00e9raire. La France, autrefois grande nation litt\u00e9raire, a effroyablement r\u00e9gress\u00e9, de Marcel Proust, au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, qui pouvait encore incarner la figure de l\u2019honn\u00eate \u00e9crivain, entrevue le si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent par le critique Sainte-Beuve, aux best-sellers de grande surface qui doivent plus \u00e0 Internet et \u00e0 la sordide r\u00e9clame d\u2019une \u00e9poque connect\u00e9e qu\u2019\u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9 litt\u00e9raire dont \u00ab Le jour o\u00f9 les lions mangeront de la salade verte \u00bb (Paris, Eyrolles, 2017) de Rapha\u00eblle Giordano et d\u2019autres fariboles du m\u00eame tonneau, vendues \u00e0 des millions d\u2019exemplaires, sont les d\u00e9plorables mod\u00e8les de fatuit\u00e9.<\/p>\n<p>LES GRANDS PRIX LITT\u00c9RAIRES FRAN\u00c7AIS<br \/>\nIGNORAIENT LES ALG\u00c9RIENS<\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat de ces prix litt\u00e9raires parisiens pour des auteurs alg\u00e9riens est tout autant r\u00e9cent qu\u2019extr\u00eamement curieux. Dans l\u2019histoire de la litt\u00e9rature alg\u00e9rienne de langue fran\u00e7aise (qui date pour les Fran\u00e7ais, critiques et chercheurs universitaires, du d\u00e9but des ann\u00e9es 1950), il n\u2019y a pas eu jusqu\u2019aux actuelles ann\u00e9es 2010, donc en l\u2019espace de plus de soixante ans, de r\u00e9compense majeure. Mais convient-il de rappeler que depuis la fin du XIXe si\u00e8cle o\u00f9 des Alg\u00e9riens entreprenaient leurs premi\u00e8res \u00e9critures fictionnelles, des auteurs ont \u00e9t\u00e9 prim\u00e9s en France et le premier d\u2019entre eux a \u00e9t\u00e9 Mustapha Chabane, consacr\u00e9, en 1893, par le prix de la Soci\u00e9t\u00e9 litt\u00e9raire de Paris pour son r\u00e9cit \u00ab Le Faux Talisman \u00bb, publi\u00e9 cette m\u00eame ann\u00e9e. Et, puis ce furent des reconnaissances tr\u00e8s locales, particuli\u00e8rement dans la section indig\u00e8ne du Grand Prix litt\u00e9raire de l\u2019Alg\u00e9rie, financ\u00e9 par le gouvernement g\u00e9n\u00e9ral et, en 1925, une rare mention du jury du Grand Prix litt\u00e9raire de l\u2019Empire \u00e0 Abdelkader Hadj Hamou pour \u00ab Zohra, la femme du mineur \u00bb. Soldat aguerri de la \u00ab pacification \u00bb fran\u00e7aise du Maroc, Sa\u00efd Guennoun m\u00e9ritait, en 1930, pour un essai ethnographique sur le pays des Za\u00efans, l\u2019attention de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise et son prix Montyon et la pittoresque M\u00e9daille Duchesne-Fournet de l\u2019auguste Soci\u00e9t\u00e9 de g\u00e9ographie commerciale de Paris.<br \/>\nDans les ann\u00e9es 1950, faudrait-il citer, sp\u00e9cialement pour le roman, le Prix F\u00e9n\u00e9on, attribu\u00e9 \u00e0 \u00ab La Grande maison \u00bb (1952) de Mohammed Dib, malgr\u00e9 la lev\u00e9e de boucliers de la critique coloniale, et le Prix populiste r\u00e9compensant \u00ab La Terre et Le Sang \u00bb (1953) de Mouloud Feraoun ? Le Prix des Quatre Jurys, cr\u00e9\u00e9 par le patron de presse Alain de Serigny, supp\u00f4t du colonialisme fran\u00e7ais en Alg\u00e9rie, qui se r\u00e9unissait pour sa premi\u00e8re d\u00e9lib\u00e9ration en 1953 \u00e0 Biskra dans une r\u00e9sidence d\u2019hiverneurs, ne semblait avoir distingu\u00e9 Mouloud Mammeri et \u00ab La Colline oubli\u00e9e \u00bb (1952) que pour nourrir une infinie et vaine pol\u00e9mique. Ensuite, ce furent plusieurs d\u00e9cennies de vacuit\u00e9 offertes, en France, au d\u00e9ni d\u2019une des rares litt\u00e9ratures dans le monde qui pouvait ressourcer la langue fran\u00e7aise et renouveler son imaginaire. Le Grand Prix de la Francophonie d\u00e9cern\u00e9, en 1987, \u00e0 Kateb Yacine pour l\u2019ensemble de son \u0153uvre n\u2019avait par son caract\u00e8re gouvernemental d\u2019autre envergure que politique. Mais des ann\u00e9es 1950 aux ann\u00e9es 2000, aucun romancier alg\u00e9rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 \u00e9ligible \u00e0 une grande r\u00e9compense litt\u00e9raire fran\u00e7aise : Mouloud Feraoun, Mohammed Dib, Mouloud Mammeri, Malek Ouary, Kateb Yacine, Malek Haddad, Assia Djebar, Henri Kr\u00e9a, Marie-Louise Amrouche, Mourad Bourboune, n\u2019ont pas retenu l\u2019attention de jur\u00e9s fonci\u00e8rement paternalistes comme le fut la critique litt\u00e9raire parisienne envers ces auteurs qui venaient d\u2019une Alg\u00e9rie encore fran\u00e7aise.<br \/>\nDepuis l\u2019ind\u00e9pendance, Rachid Boudjedra, Nabile Far\u00e8s, Rachid Mimouni, devaient \u00eatre de s\u00e9rieux postulants \u00e0 ces prix litt\u00e9raires fran\u00e7ais. Rachid Boudjedra, aujourd\u2019hui le plus grand \u00e9crivain de langue fran\u00e7aise dans le monde, sup\u00e9rieur aux Fran\u00e7ais JMG Le Cl\u00e9zio et \u00e0 Patrick Modiano, l\u2019un et l\u2019autre prix de Nobel de litt\u00e9rature, a re\u00e7u de ridicules accessits que la France litt\u00e9raire d\u00e9cerne habituellement \u00e0 des apprentis-coiffeurs provinciaux s\u2019essayant \u00e0 la litt\u00e9rature. J\u2019ai longtemps enseign\u00e9 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 la modernit\u00e9 litt\u00e9raire fran\u00e7aise, notamment Michel Butor et Patrick Modiano, et je peux t\u00e9moigner que lorsque Modiano aura avec certitude utilis\u00e9 quarante mots givr\u00e9s et honteux, Boudjedra en ass\u00e8ne quatre cents, dans une langue chavir\u00e9e et spumeuse : de la subversion esth\u00e9tis\u00e9e. Mais rien n\u2019est acquis dans la post\u00e9rit\u00e9 litt\u00e9raire.<br \/>\nL\u2019histoire litt\u00e9raire fran\u00e7aise garde toujours la blessure vivace, quatre-vingt-cinq ans apr\u00e8s la bouleversante chronique de l\u2019\u00e9chec de Louis-Ferdinand C\u00e9line et de son \u00ab Voyage au bout de la nuit \u00bb (1932) au prix Goncourt, remport\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0 par \u00ab Les Loups \u00bb de Guy Mazeline, \u0153uvre et auteur entr\u00e9s depuis dans l\u2019oubli. Quels regrets mordicants devraient soulever les Alg\u00e9riens pour leurs \u00e9crivains \u2013 d\u00e9chus \u00e0 Paris \u2013 qui se sont complaisamment pr\u00eat\u00e9s au jeu de la cons\u00e9cration institutionnelle fran\u00e7aise et pour leurs \u0153uvres qu\u2019ils ont aim\u00e9s ? Mais ces humeurs rancies appartiennent \u00e0 un autre temps, \u00e0 d\u2019autres saisons que, d\u00e9sormais, nous abhorrons.<\/p>\n<p>HARKA LITT\u00c9RAIRE<br \/>\nET NOSTALGIES COLONIALES.<\/p>\n<p>Comment ne pas rappeler en cette rentr\u00e9e litt\u00e9raire cette insupportable v\u00e9rit\u00e9 ? Tout Alg\u00e9rien qui pense savoir baragouiner un fran\u00e7ais d\u2019op\u00e9rette orientale cherchera la caution de la France litt\u00e9raire et se projettera comme successeur ou, \u00e0 tout le moins, dans la filiation des auteurs des ann\u00e9es 1950-1960 \u00e9dit\u00e9s en France, sans en avoir les dispositions morales et les capitaux culturels. Et, il sera adoub\u00e9 \u00e0 Paris, non pas pour sa pi\u00e8tre litt\u00e9rature de soutier efflanqu\u00e9, mais pour ce qu\u2019il saura dire avantageusement dans ses marges dans un pays o\u00f9 l\u2019islamophobie est une promesse d\u2019avenir. Au-del\u00e0 de la puissance de tir m\u00e9diatique de la France, ce sont aussi les \u00e9tats-majors politiques coalis\u00e9s des traditionnels partis de gouvernement de la droite et de gauche et des mouvements comme la R\u00e9publique en marche et la France insoumise qui d\u00e9fendent les \u00e9crivains alg\u00e9riens courant l\u2019aubaine. Se souvient-on de Manuel Valls, ancien Premier ministre, en soldat vaillant prot\u00e9geant Kamel Daoud, islamiste convaincu au temps o\u00f9 l\u2019AIS et le GIA jetaient des b\u00e9b\u00e9s dans des fours \u00e0 chaux, et, aujourd\u2019hui d\u2019Emmanuel Macron, pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, sublime lecteur, proche de l\u2019enseignement de Paul Ric\u0153ur, avouant son admiration pour le m\u00eame Daoud ? La litt\u00e9rature, qui \u00e9chappe aux ph\u00e9nom\u00e8nes de mode que fabriquent les m\u00e9dias, attendra des \u00e9poques plus sereines o\u00f9 la peur de l\u2019Islam ne fera plus monter au pinacle des boutiquiers ignares.<br \/>\nDes exemples qui font t\u00e2che ? Sans savoirs litt\u00e9raires de base, ancien haut fonctionnaire au minist\u00e8re de l\u2019Industrie d\u00e9couvrant la litt\u00e9rature \u00e0 cinquante ans, Boualem Sansal, a \u00e9t\u00e9 sacr\u00e9 Grand Prix du roman de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise en 2015 pour un roman fade, aplati (plus qu\u2019\u00e9crit) au rouleau-compresseur de la haine de l\u2019Islam, qui a \u00e9t\u00e9 vite oubli\u00e9. Il est entr\u00e9 en litt\u00e9rature en ressassant dans ses romans cette langue ardue et hachur\u00e9e des rapports de synth\u00e8se de l\u2019administration auxquels il \u00e9tait tristement habitu\u00e9. Et Kamel Daoud, prix Goncourt du premier roman (2015), que R\u00e9gis Debray s\u2019\u00e9tait empress\u00e9 d\u2019int\u00e9grer au Tr\u00e9sor de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, qu\u2019il faudra r\u00e9\u00e9couter r\u00e9pondant en \u00ab francarabe \u00bb \u00e0 Alain Finkielkraut sur France Culture, ne pouvait exciper que d\u2019une m\u00e9diocre formation en lettres fran\u00e7aises, se pr\u00e9valant dans les billets du \u00ab Quotidien d\u2019Oran \u00bb qui l\u2019ont fait conna\u00eetre et accr\u00e9diter aupr\u00e8s de l\u2019opinion de la syntaxe tortueuse d\u2019un fran\u00e7ais approximatif d\u2019agent de voierie. Il faudra pourtant comparer ces olibrius \u00e9toil\u00e9s, et surtout ne pas oublier de leur adjoindre Yasmina Khadra, commandant \u00e0 la retraite de l\u2019Arm\u00e9e nationale populaire (ANP), qui a v\u00e9cu cinquante ans dans ses langes pour n\u2019avoir de religion que pour la France et ses prix litt\u00e9raires, \u00e0 la puret\u00e9 d\u2019expression de Mammeri, \u00e0 l\u2019inventivit\u00e9 formelle de Kateb, et \u00e0 l\u2019inatteignable langue du roman de Boudjedra, que M. Macron ne lira pas, qui n\u2019ont pas fait d\u2019offres de service aux parangons de l\u2019ancienne France coloniale et plus avantageusement, semble-t-il, \u00e0 ceux du sionisme international.<br \/>\nLes raisons et les limites de cette litt\u00e9rature port\u00e9e \u00e0 bout de bras par le champ litt\u00e9raire germanopratin deviennent perceptibles. \u00c0 d\u00e9faut de g\u00e9nie, la France litt\u00e9raire recrute, selon le fameux mot de Malek Haddad, ses nouveaux \u00ab Arabes de service \u00bb dans cette cohorte de gougnafiers mi-Arabes mi-Fran\u00e7ais qui feront le plus de bruit dans les m\u00e9dias en agitant les oripeaux du r\u00eave colonial et en tapant sur leur pays et aussi sur l\u2019Arabe, l\u2019Islam, les Palestiniens, au gr\u00e9 des ordres du jour propitiatoires distribu\u00e9s par des ma\u00eetres-penseurs attitr\u00e9s (notamment, le sinistre criminel Bernard Henri-L\u00e9vy aux chemises souill\u00e9s de sang libyen, Alain Finkielkraut, Michel Onfray). Une proximit\u00e9 avec l\u2019\u00c9tat h\u00e9breu \u2013 ou \u00e0 tout le moins de la sympathie \u2013 est la bienvenue. Elle est cons\u00e9quemment mise \u00e0 jour et encourag\u00e9e par Pierre Assouline, gestionnaire de carri\u00e8re litt\u00e9raires et chef du lobby sioniste dans le champ litt\u00e9raire parisien.<br \/>\n\u00c9lu \u00e0 Paris par la force d\u2019un seul mot, prof\u00e9rant son indiff\u00e9rence pour le malheur des Palestiniens au moment o\u00f9 l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne exterminait \u2013 en cet \u00e9t\u00e9 2014 \u2013 d\u2019autres enfants \u00e0 Ghaza, Daoud a r\u00e9ussi le miraculeux tour de magie de faire passer un r\u00e9cit de commande qui \u00e9tait destin\u00e9, \u00e0 Alger, \u00e0 \u00eatre une critique d\u2019Albert Camus en un pieux hommage au Prix Nobel, pied noir d\u2019Alg\u00e9rie. Il lui aura suffi de traverser la M\u00e9diterran\u00e9e pour \u00eatre unanimement f\u00eat\u00e9. Et le filon est creus\u00e9. C\u2019est dans le m\u00eame vivier aux eaux fangeuses de l\u2019Alg\u00e9rie d\u2019antan que puise Kaouther Adimi, cr\u00e9ant le personnage d\u2019Edmond Charlot, \u00e9diteur pied-noir d\u2019Alger et compagnon de Camus, \u00e0 qui \u2013 soutiendra-t-elle sans sourciller \u2013 il n\u2019aura manqu\u00e9, en pleine guerre d\u2019Alg\u00e9rie, que de prendre sa carte de l\u2019organisation clandestine du FLN. La belle affaire ! Cette tambouille mac\u00e9r\u00e9e, all\u00e9g\u00e9e par un bouillon de veau en cube, ferait honte \u00e0 une guicheti\u00e8re d\u2019Alg\u00e9rie-Poste r\u00e9digeant le bilan de sa caisse du jour. L\u2019exofiction, en vogue dans le roman fran\u00e7ais actuel, est la fictionnalisation de faits et de personnes r\u00e9els. Lorsqu\u2019elle n\u2019est pas ma\u00eetris\u00e9e, comme dans le cas d\u2019Adimi, elle tourne \u00e0 l\u2019aigre calamit\u00e9. Veut-elle convaincre son lecteur par une bibliographie \u2013 lacunaire \u2013 cernant son personnage ? Un exemple entre cent : elle sugg\u00e8re que l\u2019\u00e9diteur Charlot a rat\u00e9 \u00ab Le Fils du pauvre \u00bb que Mouloud Feraoun lui a adress\u00e9, en 1946, \u00e0 cause de Jean Amrouche qui l\u2019aurait \u00e9cart\u00e9 \u2013 par jalousie ! \u2013 en lui exp\u00e9diant une lettre-formulaire de refus. En 1987, aux \u00ab Rencontres de Montpellier \u00bb, Edmond Charlot r\u00e9pondant au regrett\u00e9 Abdelkader Djeghloul (1946-2010) sur ses relations avec les hommes de culture alg\u00e9riens (entendre dans le langage de l\u2019\u00e9poque, indig\u00e8nes), pouvait observer : \u00ab Oui, bien s\u00fbr, mais peu, parce qu&rsquo;il y\u2019en avait tr\u00e8s peu \u00e0 l\u2019\u00e9poque. J&rsquo;ai dit et racont\u00e9 plusieurs fois que j\u2019ai cherch\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment pendant quinze ans un \u00e9crivain alg\u00e9rien sans pouvoir le trouver. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9diter fin 35 le premier livre. En 36, cinq ou six livres. Apr\u00e8s 37, \u00e7a s\u2019est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 \u00e0 cause des \u00e9v\u00e9nements et pour des quantit\u00e9s de raisons qui sont trop longues \u00e0 \u00e9num\u00e9rer ici. J\u2019ai eu des textes impubliables. J&rsquo;ai tort de dire que je n&rsquo;ai pas publi\u00e9 : j&rsquo;ai publi\u00e9 des po\u00e8mes touaregs ; ce n&rsquo;\u00e9tait pas grand-chose, mais c&rsquo;\u00e9tait tout ce que j&rsquo;avais pu trouver \u00e0 publier. \u00bb (Cf. Paul Siblot [\u00e9d.], \u00ab La Vie culturelle \u00e0 Alger, de 1900 \u00e0 1950 \u00bb, Oran, Dar El Gharb, 2004, p. 69). En fait, lorsque Charlot \u00e9tait \u00e0 Alger, son truc et son trip, c\u2019\u00e9tait l\u2019Espagne ; et, lorsqu\u2019il s\u2019\u00e9tait repli\u00e9 dans le Paris lib\u00e9r\u00e9 de tous les possibles, son ambition \u00e9tait de s\u2019assurer une place de choix dans le champ litt\u00e9raire germanopratin, min\u00e9 par sa collaboration avec l\u2019occupant allemand. Il guignait hardiment les Prix litt\u00e9raires. En 1945, le Renaudot d\u2019Henri Bosco (\u00ab Le Mas Th\u00e9otime \u00bb) et, en 1946, celui de Jules Roy (\u00ab La Vall\u00e9e heureuse \u00bb) tombaient avec profit dans son escarcelle. Loin des agapes litt\u00e9raires parisiennes, le manuscrit de l\u2019instituteur inconnu du bled kabyle (qui avait rat\u00e9 de peu le Grand Prix litt\u00e9raire de l\u2019Alg\u00e9rie, section indig\u00e8ne), rang\u00e9 dans les \u00ab textes impubliables \u00bb, lui \u00e9tait retourn\u00e9 en lambeaux par la poste, avec en sus une s\u00e8che fin de non-recevoir. Ce ne seront pas les seuls pots-cass\u00e9s qu\u2019aura \u00e0 payer ce pauvre Amrouche\u2026<\/p>\n<p>Adimi propose-t-elle une \u0153uvre originale ? Certainement pas. Et il n\u2019y a pas de secret d\u2019alchimie dans son r\u00e9cit : Daoud pour le contexte et Djema\u00ef pour la m\u00e9thode. Abdelkader Djemai, le premier de cord\u00e9e dans la harka de l\u2019\u00e9dition parisienne \u00e0 avoir initi\u00e9 l\u2019exofiction et sa tapageuse \u00e9rudition bibliographique en appendice, ressuscitait l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise et ses fant\u00f4mes. Il est l\u2019ap\u00f4tre de cette fumeuse sentence, \u00e0 l\u2019intention d\u2019\u00e9crivaillons demeur\u00e9s de La\u2019quiba et Sidi Hani, selon laquelle l\u2019\u00e9crivain et la litt\u00e9rature n\u2019ont pas de nationalit\u00e9. Et, en ce qui le concerne, il se rattache probablement \u00e0 des racines effiloch\u00e9es pour se souvenir et c\u00e9l\u00e9brer, apr\u00e8s un folklorique \u00e9mir Abd-El-Kader, l\u2019abb\u00e9 Lambert, maire d\u2019Oran dans l\u2019entre-deux-guerres. Il en a tir\u00e9 \u00ab La Vie (presque) vraie de l\u2019abb\u00e9 Lambert \u00bb (Paris, Seuil, 2016), un r\u00e9cit dans une langue v\u00e9rol\u00e9e et m\u00e9phitique de path\u00e9tique et mis\u00e9reux correspondant de presse.<br \/>\nMais comment ne pas reconna\u00eetre que ces soudards de la litt\u00e9rature savent saluer les vieux d\u00e9mons et ma\u00eetres d\u2019autrefois. Camus (\u00e0 travers son Meursault), Lambert, Charlot, qui sera le prochain ? L\u2019Alg\u00e9rie coloniale ne manquera jamais de coruscantes personnalit\u00e9s civiles, militaires et religieuses pour inspirer de sordides aspirants aux saum\u00e2tres cuisines litt\u00e9raires germanopratines. C\u2019est pour bient\u00f4t Bugeaud, Saint-Arnaud, P\u00e9lissier de Raynaud, leurs messes de sacristie et leurs cort\u00e8ges de morts arabes ? Il y a encore des places \u00e0 prendre dans l\u2019\u00e9dition parisienne et dans une France litt\u00e9raire qui se mire dans son pass\u00e9 revigor\u00e9 par d\u2019anciens colonis\u00e9s moulin\u00e9s dans le reniement de leur sang et de leur histoire. Allons donc, Mesdames et messieurs de la harka empourpr\u00e9e, encore un effort !<br \/>\nLa France litt\u00e9raire ne sort pas grandie d\u2019encourager cette tendance au retour magnifi\u00e9 \u00e0 l\u2019histoire coloniale fran\u00e7aise et ces petits esprits qui s\u2019y accrochent pour de vaines gratifications. Ses \u00e9diteurs, sans honneur, qui organisent ces putrides exercices d\u2019all\u00e9geance \u00e0 la d\u00e9funte France d\u2019Alg\u00e9rie, et ses m\u00e9dias, qui servent de bruyante escorte aux man\u00e8ges enlumin\u00e9s de harkis de la plume fl\u00e9tris par leurs salaires d\u2019indignit\u00e9, humilient un pays libre et ind\u00e9pendant. Comment peuvent-ils croire que les Alg\u00e9riens reviennent aux symboles de l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise, que sont les Camus, Lambert ou Charlot, \u00e0 ses cha\u00eenes et \u00e0 ses ch\u00e2timents, \u00e0 son Code de l\u2019Indig\u00e9nat et \u00e0 sa responsabilit\u00e9 collective, \u00e0 ses d\u00e9possessions fulgurantes de terres et d\u2019\u00e2mes et \u00e0 ses massacres de masse, des grottes du Dahra aux vall\u00e9es du S\u00e9tifois ?<\/p>\n<p>*Professeur de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, \u00e9crivain et critique.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Abdellali MERDACI* En ce mois de septembre 2017, la presse alg\u00e9rienne, unanime, faisait \u00e9cho dans une ferveur imb\u00e9cile \u00e0 la s\u00e9lection du roman de Kaouther Adimi \u00ab Nos richesses \u00bb (Paris-Alger, Seuil-[barzakh]) dans les premi\u00e8res listes des jurys parisiens des prix Goncourt, Renaudot et Femina. 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