{"id":2590,"date":"2014-10-09T01:46:30","date_gmt":"2014-10-09T01:46:30","guid":{"rendered":"http:\/\/medias-index.com\/editions\/?p=2590"},"modified":"2014-10-09T01:46:30","modified_gmt":"2014-10-09T01:46:30","slug":"sylvie-thenault-violence-ordinaire-dans-lalgerie-coloniale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/sylvie-thenault-violence-ordinaire-dans-lalgerie-coloniale\/","title":{"rendered":"Sylvie Th\u00e9nault, Violence ordinaire dans l\u2019Alg\u00e9rie coloniale."},"content":{"rendered":"<p>L\u2019ouvrage de Sylvie Th\u00e9nault, Violence ordinaire dans l\u2019Alg\u00e9rie coloniale. Camps, internements, assignations \u00e0 r\u00e9sidence, nous plonge au c\u0153ur du syst\u00e8me r\u00e9pressif colonial en proposant, sur cet objet tr\u00e8s peu \u00e9tudi\u00e9 qu\u2019est l\u2019enfermement administratif, plusieurs d\u00e9centrements du regard historien. Un d\u00e9centrement temporel tout d\u2019abord, puisque c\u2019est toute la p\u00e9riode coloniale alg\u00e9rienne (1830-1962) que couvre le livre, permettant ainsi de suivre l\u2019\u00e9volution historique de cette forme de r\u00e9pression.<\/p>\n<p>Un d\u00e9centrement spatial ensuite puisque si l\u2019internement en Alg\u00e9rie est au c\u0153ur de l\u2019analyse, l\u2019observation de ses modalit\u00e9s de fonctionnement en m\u00e9tropole et dans d\u2019autres colonies fran\u00e7aises (Indochine, Nouvelle-Cal\u00e9donie, Afrique occidentale fran\u00e7aise, Madagascar, etc.) offre la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9valuer la singularit\u00e9 du cas alg\u00e9rien mais surtout de souligner son inscription dans un syst\u00e8me de domination colonial plus vaste, celui de l\u2019Empire fran\u00e7ais tout entier. Plus g\u00e9n\u00e9ralement donc, c\u2019est la \u00ab\u00a0sp\u00e9cificit\u00e9 coloniale\u00a0\u00bb de cette pratique punitive qui est interrog\u00e9e par Sylvie Th\u00e9nault.<\/p>\n<p>L\u2019historienne distingue trois p\u00e9riodes dans l\u2019histoire de l\u2019internement. La premi\u00e8re s\u00e9quence historique est celle de la consolidation de l\u2019emprise fran\u00e7aise sur les colonis\u00e9s, celle de la stabilisation de l\u2019administration coloniale. Dans ce contexte domin\u00e9 par les conqu\u00eates militaires, l\u2019internement devient une pratique ordinaire et banale de r\u00e9pression coloniale qui punit chaque ann\u00e9e une centaine d\u2019intern\u00e9s. Partie int\u00e9grante du \u00ab\u00a0r\u00e9gime p\u00e9nal de l\u2019indig\u00e9nat<a href=\"http:\/\/www.histoire-politique.fr\/index.php?numero=1&amp;rub=comptes-rendus&amp;item=387#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"> [1] <\/a>\u00a0\u00bb, il vise alors \u00e0 sanctionner des hommes \u2013\u00a0pas une femme n\u2019est intern\u00e9e dans cette p\u00e9riode\u00a0\u2013 condamn\u00e9s pour la plupart pour des d\u00e9lits de droit commun comme le vol de b\u00e9tail, le vagabondage, mais aussi pour \u00ab\u00a0p\u00e8lerinage\u00a0\u00bb, ou pour tout acte de protestation contre l\u2019autorit\u00e9 fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Progressivement, l\u2019enfermement \u00e0 Calvi se rar\u00e9fie au profit de deux types d\u2019internement\u00a0: l\u2019enfermement en p\u00e9nitencier sur le sol alg\u00e9rien (A\u00efn\u00a0el-Bey, Tadmit ou Boukhanefis) et la mise en surveillance sp\u00e9ciale (dans les ge\u00f4les de la commune ou au poste des cavaliers). Avec la Premi\u00e8re Guerre mondiale et, notamment la loi du 15\u00a0juillet\u00a01914 qui r\u00e9duit l\u2019internement \u00e0 la seule mise en surveillance sp\u00e9ciale, on assiste \u00e0 une disparition de l\u2019internement dans sa version coloniale alg\u00e9rienne\u00a0: le dernier p\u00e9nitencier est ferm\u00e9 et le poids de la \u00ab\u00a0mise en surveillance sp\u00e9ciale\u00a0\u00bb dans l\u2019arsenal r\u00e9pressif recule, jusqu&rsquo;\u00e0 son extinction dans les ann\u00e9es\u00a01920.<\/p>\n<p>Avec la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, c\u2019est l\u2019internement dans un camp qui devient la modalit\u00e9 d\u2019enfermement la plus utilis\u00e9e, les intern\u00e9s ne l\u2019\u00e9tant plus en tant que \u00ab\u00a0sujets coloniaux\u00a0\u00bb mais au nom de la s\u00e9curit\u00e9 et de l\u2019ordre du territoire, avec les \u00e9trangers et les communistes. La derni\u00e8re s\u00e9quence \u00e9tudi\u00e9e par Sylvie Th\u00e9nault est, bien \u00e9videmment, la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, qui radicalise le processus r\u00e9pressif. Mais s\u2019il y a continuit\u00e9 de la violence coloniale, la p\u00e9riode est marqu\u00e9e par une \u00e9volution majeure\u00a0: la militarisation de la r\u00e9pression. Celle-ci se traduit alors par l\u2019augmentation quantitative des internements (7\u00a0500\u00a0personnes en avril\u00a01958, 11\u00a0000\u00a0un an plus tard), la multiplication des lieux d\u2019enfermements (\u00ab\u00a0centre de tri et de transit\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0centres militaires d\u2019intern\u00e9s\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0centres de r\u00e9\u00e9ducation\u00a0\u00bb) mais aussi par la g\u00e9n\u00e9ralisation des modalit\u00e9s ill\u00e9gales et ill\u00e9gitimes de lutte contre les suspects. Les tortures, les ex\u00e9cutions sommaires et les \u00ab\u00a0suicides\u00a0\u00bb jalonnent ainsi la chronologie de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p>Saisi \u00e0 travers le temps et les lieux, l\u2019internement est aussi appr\u00e9hend\u00e9 par les pratiques des agents de l\u2019\u00c9tat et par leurs accommodements avec le droit et la loi. Car l\u2019internement n\u2019est pas d\u00e9cid\u00e9 par un juge. Il rel\u00e8ve d\u2019une d\u00e9cision administrative \u00e9manant du ministre de l\u2019Int\u00e9rieur, des pr\u00e9fets ou des sous-pr\u00e9fets, ou encore du gouverneur g\u00e9n\u00e9ral de la colonie. Ces derniers l\u2019utilisent alors bien souvent comme un palliatif aux dysfonctionnements per\u00e7us de la Justice ou comme son compl\u00e9ment, notamment pour anticiper le manque de preuve n\u00e9cessaire \u00e0 la punition des \u00ab\u00a0indig\u00e8nes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le flou des textes, qui donne une latitude relativement large aux agents r\u00e9pressifs, influe d\u00e8s lors directement sur les modalit\u00e9s et les conditions de d\u00e9tention des d\u00e9tenus qui, si elles ne doivent pas \u00eatre homog\u00e9n\u00e9is\u00e9es, n\u2019en recouvrent pas moins la plupart des caract\u00e9ristiques des \u00ab\u00a0institutions totales\u00a0\u00bb comme la r\u00e9clusion, l\u2019isolement, le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9, les privations ou encore les meurtrissures du corps<a href=\"http:\/\/www.histoire-politique.fr\/index.php?numero=1&amp;rub=comptes-rendus&amp;item=387#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"> [2] <\/a>. \u00ab\u00a0Sans motif, sans contradiction et sans dur\u00e9e fix\u00e9e d\u2019embl\u00e9e\u00a0\u00bb, l\u2019enfermement sur d\u00e9cision administrative se distingue d\u00e8s lors d\u2019autres formes de r\u00e9pression comme l\u2019emprisonnement judiciaire. On voit ainsi, tout au long de l\u2019ouvrage comment les agents r\u00e9pressifs \u00ab\u00a0bricolent\u00a0\u00bb pour mieux asseoir leur autorit\u00e9 et contraindre \u00ab\u00a0les indig\u00e8nes\u00a0\u00bb \u00e0 la soumission, d\u00e9bouchant sur un arbitraire d\u00e9nonc\u00e9 par quelques-uns (les anticolonialistes ou les victimes des \u00ab\u00a0camps\u00a0\u00bb lors de la Seconde Guerre mondiale), cach\u00e9 ou justifi\u00e9 par d\u2019autres au nom de l\u2019entreprise de \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb des indig\u00e8nes ou de la s\u00e9curit\u00e9 du territoire. On lit aussi au fil des pages le racisme, la crainte de l\u2019autre et de son\u00a0\u00ab\u00a0fanatisme\u00a0\u00bb religieux, tout comme la croyance en la sup\u00e9riorit\u00e9 des colonisateurs, faisant au final de l\u2019internement l\u2019une des mat\u00e9rialisations de la stigmatisation dont sont victimes les colonis\u00e9s.<\/p>\n<p>En \u00e9cho, l\u2019ouvrage de Sylvie Th\u00e9nault laisse entendre la voix des intern\u00e9s \u2013\u00a0leur souffrance, leur incompr\u00e9hension, leur col\u00e8re parfois\u00a0\u2013 et donne \u00e0 voir leur r\u00e9action au processus r\u00e9pressif qui les touche. Ce sont d\u2019abord les \u00e9vasions, les fuites d\u00e8s la constitution du dossier ou les demandes de gr\u00e2ce\u00a0; mais ce sont aussi les violences, le plus souvent dirig\u00e9es contre les autres d\u00e9tenus ou les intern\u00e9s eux-m\u00eames, qui constituent l\u2019essentiel des strat\u00e9gies d\u2019\u00e9vitement ou de contournement de la r\u00e9pression.<\/p>\n<p>Les modalit\u00e9s d\u2019action changent pendant la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. On y assiste en effet non seulement \u00e0 une organisation plus collective de ces r\u00e9sistances mais aussi \u00e0 une politisation du m\u00e9contentement des intern\u00e9s, surtout lorsqu\u2019ils appartiennent aux mouvements nationalistes ou en sont des sympathisants. Les gr\u00e8ves de la faim, les boycotts, les refus de se rassembler, de nettoyer, de pr\u00e9parer les repas, les slogans ou les chants nationalistes forment d\u00e8s lors un r\u00e9pertoire d\u2019action propre aux intern\u00e9s qui allie d\u00e9nonciation des conditions de d\u00e9tention et manifestations des revendications ind\u00e9pendantistes.<\/p>\n<p>L\u2019enfermement administratif est central dans le dispositif r\u00e9pressif de l\u2019\u00c9tat colonial. Impr\u00e9gnant toute la p\u00e9riode de la domination coloniale fran\u00e7aise, tant en m\u00e9tropole que dans les diff\u00e9rents territoires coloniaux, cette pratique punitive se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre, \u00e0 l\u2019issue de l\u2019ouvrage, r\u00e9v\u00e9latrice d\u2019une violence d\u2019\u00c9tat qui ne se limite ni au cas alg\u00e9rien, ni aux p\u00e9riodes de crise cens\u00e9es radicaliser la r\u00e9pression des \u00ab\u00a0ennemis\u00a0\u00bb du r\u00e9gime.<\/p>\n<p><strong>Notes :<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.histoire-politique.fr\/index.php?numero=1&amp;rub=comptes-rendus&amp;item=387#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1] <\/a>Le r\u00e9gime de l\u2019indig\u00e9nat se caract\u00e9rise par une s\u00e9rie de textes juridiques propre \u00e0 chaque territoire colonial. Il permet une justice r\u00e9pressive sanctionnant des infractions commises par les seuls indig\u00e8nes et qui n\u2019existent pas dans la l\u00e9gislation fran\u00e7aise. Il est aboli en\u00a01944 (Isabelle Merle, \u00ab\u00a0De la \u2018\u2019l\u00e9galisation\u2019\u2019 de la violence en contexte colonial. Le r\u00e9gime de l\u2019indig\u00e9nat en question\u00a0\u00bb, <em>Politix, <\/em>n\u00b0\u00a066, 2004, p.\u00a0142).<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.histoire-politique.fr\/index.php?numero=1&amp;rub=comptes-rendus&amp;item=387#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2] <\/a>Erving Goffman, <em>Asiles. \u00c9tudes sur la condition sociale des malades mentaux,<\/em>Paris, Les \u00c9ditions de Minuit, 1968, 447\u00a0p.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.histoire-politique.fr\/index.php?numero=1&amp;rub=comptes-rendus&amp;item=387\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><strong>Vanessa Codaccioni<\/strong><\/a><\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/8S5-hi9GGQg\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/Jcl2Ddo-odk\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019ouvrage de Sylvie Th\u00e9nault, Violence ordinaire dans l\u2019Alg\u00e9rie coloniale. 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