{"id":4364,"date":"2016-06-12T00:02:30","date_gmt":"2016-06-12T00:02:30","guid":{"rendered":"http:\/\/algerienetwork.com\/algerie\/?p=4364"},"modified":"2016-06-12T00:02:30","modified_gmt":"2016-06-12T00:02:30","slug":"les-racines-culturelles-du-sous-developpement-intellectuel-arabe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/les-racines-culturelles-du-sous-developpement-intellectuel-arabe\/","title":{"rendered":"Les racines culturelles du sous-d\u00e9veloppement intellectuel arabe"},"content":{"rendered":"<p>1 L\u2019\u00e9crivain \u00e9gyptien r\u00e9cemment disparu Tawfiq El-Hakim avait un jour remarqu\u00e9 avec justesse que le mot takhalluf, qui traduit en arabe l&rsquo;id\u00e9e de sous-d\u00e9veloppement, signifie \u00e9tymologiquement le fait d&rsquo;\u00eatre distanc\u00e9, de ne plus pouvoir suivre le rythme. En ce sens, une soci\u00e9t\u00e9 sous-d\u00e9velopp\u00e9e (mutakhallif) serait une soci\u00e9t\u00e9 qui, apr\u00e8s avoir \u00e9volu\u00e9 de concert avec ou m\u00eame avoir initi\u00e9 le progr\u00e8s de la civilisation, se trouve, pour une raison ou pour une autre, incapable de te suivre. Il proposait donc de distinguer la notion de sous-d\u00e9veloppement, r\u00e9serv\u00e9e aux soci\u00e9t\u00e9s qui n&rsquo;ont plus pu suivre le rythme d&rsquo;un d\u00e9veloppement qu&rsquo;elles avaient men\u00e9 en leur temps, de celle de retard (ta&rsquo;akhkhur), qui conviendrait aux cultures qui n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 dans cette situation.<\/p>\n<p>2 Cette pr\u00e9cision terminologique permet de saisir le caract\u00e8re central de la dimension temporelle dans la question du sous-d\u00e9veloppement intellectuel du monde arabe. Le monde arabe se pr\u00e9sente en effet comme un excellent exemple de sous-d\u00e9veloppement au sens que l&rsquo;on vient d&rsquo;indiquer : apr\u00e8s avoir produit une civilisation florissante, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9 par d&rsquo;autres, et s&rsquo;absorbe aujourd&rsquo;hui dans la contemplation nostalgique du pass\u00e9. Pour compl\u00e9ter la remarque de Tawfiq El-Hakim, rappelons qu&rsquo;il y a une relation directe entre le fait de regarder en arri\u00e8re (khalf) et le sous-d\u00e9veloppement (takhalluf ); ce dernier est en prise constante avec le pass\u00e9. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette relation tr\u00e8s particuli\u00e8re de la pens\u00e9e arabe avec son pass\u00e9 qu\u2019il faut chercher la cause de son sous-d\u00e9veloppement pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>3 L&rsquo;originalit\u00e9 de la culture arabe r\u00e9side en ce qu&rsquo;elle n&rsquo;envisage pas le pass\u00e9 comme une composante intrins\u00e8que du pr\u00e9sent, mais comme une entit\u00e9 distincte, concurrente, et qui cherche \u00e0 s&rsquo;imposer \u00e0 lui. En un mot, c&rsquo;est une perception anhistorique du pass\u00e9. Seule l&rsquo;historicisation du pass\u00e9 permet de le ramener \u00e0 sa dimension naturelle de s\u00e9quence historique, qui a pris fin en accouchant de la s\u00e9quence suivante, et ainsi de suite jusqu&rsquo;au moment pr\u00e9sent. Replac\u00e9 dans son cadre historique, le pass\u00e9 cesse d&rsquo;\u00eatre per\u00e7u comme un concurrent, et la question de sa conciliation avec le pr\u00e9sent n&rsquo;a plus lieu d&rsquo;\u00eatre. Or dans la culture arabe, le pass\u00e9 perd peu \u00e0 peu son lien avec le pr\u00e9sent pour \u00eatre \u00e9rig\u00e9 en une force incontournable, condamn\u00e9e \u00e0 se heurter en permanence au pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>4 Selon moi, cette incapacit\u00e9 du monde arabe \u00e0 historiciser sa relation au pass\u00e9 constitue la cause premi\u00e8re de son sous-d\u00e9veloppement intellectuel. C&rsquo;est elle qui explique la difficult\u00e9 que nous \u00e9prouvons \u00e0 g\u00e9rer notre relation avec l&rsquo;h\u00e9ritage culturel (tur\u00e2th) ou, selon l&rsquo;expression consacr\u00e9e, \u00e0 r\u00e9soudre l&rsquo;\u00e9quation de l&rsquo;authenticit\u00e9 et de la modernit\u00e9. Je voudrais montrer, dans les pages qui suivent, que le d\u00e9bat entre d\u00e9tracteurs et d\u00e9fenseurs dutur\u00e2th est un faux d\u00e9bat, qui est l&rsquo;indice m\u00eame de notre sous-d\u00e9veloppement intellectuel.<br \/>\nL&rsquo;argumentation des d\u00e9tracteurs du tur\u00e2th<\/p>\n<p>5 Les adversaires de l&rsquo;h\u00e9ritage islamique, soulignant ses d\u00e9fauts par rapport \u00e0 la pens\u00e9e moderne, en d\u00e9duisent qu&rsquo;il faut ou bien s&rsquo;en passer, ou bien le revoir de fond en comble. Le diagnostic est juste, mais le rem\u00e8de inadmissible.<\/p>\n<p>6 On sait que le Moyen-\u00c2ge europ\u00e9en baignait dans l&rsquo;obscurantisme et le surnaturel, et que des \u00e9l\u00e9ments irrationnels ont continu\u00e9 d&rsquo;impr\u00e9gner la pens\u00e9e europ\u00e9enne jusqu&rsquo;\u00e0 une \u00e9poque tardive : au XVIIIe si\u00e8cle, elle consid\u00e9rait encore l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 et le magn\u00e9tisme comme des forces myst\u00e9rieuses agissant \u00e0 distance, et la croyance \u00e9tait r\u00e9pandue qu&rsquo;il existait des m\u00e9taux masculins et f\u00e9minins. Jusqu&rsquo;\u00e0 Descartes, le corps des animaux \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme une machine sans conscience ni sensations, des malades mentaux \u00e9taient br\u00fbl\u00e9s vifs pour d\u00e9truire l&rsquo;esprit mauvais qui \u00e9tait cens\u00e9 s&rsquo;\u00eatre empar\u00e9 d&rsquo;eux, et l&rsquo;accusation de sorcellerie \u00e9tait le plus s\u00fbr moyen de se d\u00e9barrasser de ses ennemis.<\/p>\n<p>7 Tout cela n&rsquo;a pourtant pas emp\u00each\u00e9 l&rsquo;Europe de progresser et de conqu\u00e9rir le monde. C&rsquo;est bien la preuve que ces \u00e9l\u00e9ments ne sont pas en eux-m\u00eames l&rsquo;explication du sous-d\u00e9veloppement intellectuel. Comme le dit Bachelard, l&rsquo;erreur pr\u00e9c\u00e8de le vrai et le vrai n&rsquo;est qu&rsquo;une tentative permanente pour corriger le faux, un effort constant pour surmonter les multiples obstacles qui jalonnent le chemin de la connaissance scientifique : celle-ci n&rsquo;est pas un ensemble de v\u00e9rit\u00e9s auxquelles on acc\u00e9derait l&rsquo;une apr\u00e8s l&rsquo;autre ; mais un ensemble d&rsquo;erreurs qu&rsquo;il convient de surmonter l&rsquo;une apr\u00e8s l&rsquo;autre. La pens\u00e9e mythologique et irrationnelle n&rsquo;est pas en soi la cause du sous-d\u00e9veloppement ; elle peut, si les conditions propices \u00e0 son d\u00e9passement sont r\u00e9unies, constituer une \u00e9tape n\u00e9cessaire sur le chemin de la connaissance.<\/p>\n<p>8 Ainsi, selon certains, l&rsquo;h\u00e9ritage culturel arabe serait un facteur de sous-d\u00e9veloppement intellectuel en raison de l&rsquo;histoire de tyrannie et de r\u00e9pression des libert\u00e9s dont il est porteur. Or la comparaison avec l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e europ\u00e9enne montre que celle-ci est jalonn\u00e9e d&rsquo;\u00e9pisodes r\u00e9pressifs, en particulier contre la libert\u00e9 de pens\u00e9e : Giordano Bruno fut br\u00fbl\u00e9 vif, Galil\u00e9e \u00e9chappa de peu au m\u00eame sort, Descartes v\u00e9cut sous la menace de l&rsquo;excommunication, et Spinoza dut habiller ses th\u00e8ses rationalistes et d\u00e9terministes dans une langue de th\u00e9ologien. Le terrorisme intellectuel de l&rsquo;\u00c9glise n&rsquo;\u00e9tait pas moindre que ce que connut la civilisation arabe aux pires \u00e9poques, mais il n&rsquo;a pas emp\u00each\u00e9 l&rsquo;Occident d&rsquo;atteindre, en un si\u00e8cle seulement, \u00e0 l&rsquo;exceptionnelle libert\u00e9 de pens\u00e9e du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res.<\/p>\n<p>9 Bref, s\u2019il est l\u00e9gitime d&rsquo;\u00e9voquer les d\u00e9fauts du tur\u00e2th et, dans le m\u00eame temps, les possibles moyens de les d\u00e9passer, on ne peut pour autant en faire les seuls responsables de notre sous-d\u00e9veloppement intellectuel. Ce type de critique primaire, passionnelle, est l&rsquo;indice que ses auteurs, pas plus que leurs adversaires, n&rsquo;ont r\u00e9gl\u00e9 leur relation avec le pass\u00e9 : le fait qu&rsquo;ils le prennent pour cible principale montre qu&rsquo;ils se situent dans la m\u00eame logique que ceux qui en font l&rsquo;apologie. Cela appara\u00eet clairement si l&rsquo;on prend le contre-exemple europ\u00e9en : on n&rsquo;imagine pas aujourd\u2019hui un intellectuel europ\u00e9en critiquer, par exemple, la vision grecque de l&rsquo;univers ou les doctrines \u00e9thiques des philosophes romains ; non que ces philosophies et doctrines scientifiques ne soient pas critiquables en tant que telles, mais parce que les Europ\u00e9ens ont compris qu&rsquo;il est vain de comparer le pr\u00e9sent au pass\u00e9 en dehors de toute mise en contexte historique.<br \/>\nLe point de vue des d\u00e9fenseurs du tur\u00e2th<\/p>\n<p>10 Pour ses apologues, c&rsquo;est notre manque de fid\u00e9lit\u00e9 envers notre h\u00e9ritage culturel, ou notre \u00e9loignement vis-\u00e0-vis de lui qui est la cause premi\u00e8re de notre sous-d\u00e9veloppement ; la seule voie de progr\u00e8s consiste donc \u00e0 r\u00e9duire d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre cette distance. La majorit\u00e9 se contente de demander qu&rsquo;on s&rsquo;inspire davantage de \u00ab l&rsquo;esprit \u00bb du tur\u00e2th et des principes moraux qui ont guid\u00e9 ses grands cr\u00e9ateurs, mais il est aussi des voix qui estiment que le salut des Arabes passe par la r\u00e9surrection de leur h\u00e9ritage dans toutes ses dimensions, et pr\u00f4nent un retour g\u00e9n\u00e9ral aux m\u0153urs, usages et valeurs du pass\u00e9. Dans les deux cas, il y a l\u00e0 une volont\u00e9 de restauration dans le pr\u00e9sent des composantes du pass\u00e9 typique de la culture arabe contemporaine, sans \u00e9quivalent dans les autres grandes cultures mondiales.<\/p>\n<p>11 L&rsquo;argument majeur des d\u00e9fenseurs de l&rsquo;h\u00e9ritage consiste \u00e0 en extraire certaines sources, dont ils affirment qu&rsquo;elles contiennent \u00e0 elles seules tout le savoir humain, pass\u00e9 et \u00e0 venir, et qu&rsquo;il serait vain d&rsquo;essayer de les d\u00e9passer puisqu&rsquo;elles ont d\u00e9j\u00e0 tout dit. En voici quelques exemples.<\/p>\n<p>12 1) Toute une s\u00e9rie d&rsquo;auteurs se sont sp\u00e9cialis\u00e9s dans la d\u00e9monstration, \u00e0 base de ressemblances s\u00e9mantiques, que toutes les d\u00e9couvertes scientifiques modernes sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes dans le Coran. Ainsi, \u00e0 partir du verset \u00ab Celui qui aura fait le poids d&rsquo;un atome de bien [&#8230;] \u00bb (XCIX, 7 et 8), ils concluent \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;une science coranique de l\u2019atome, ou \u00e0 partir du verset \u00ab [&#8230;] Nous avons cr\u00e9\u00e9, \u00e0 partir de l&rsquo;eau, toute chose vivante \u00bb (XXI, 30) d&rsquo;une biologie coranique, ou encore trouvent des allusions \u00e0 l&rsquo;astronautique dans certains versets de la sourate Le voyage nocturne, etc.<\/p>\n<p>13 Cependant, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame du camp des partisans du tur\u00e2th, l\u2019id\u00e9e que tout le savoir humain, pass\u00e9 et \u00e0 venir, peut \u00eatre induit du texte coranique fait l&rsquo;objet d&rsquo;une double contestation : les uns \u2013 \u00e0 l\u2019instar de l&rsquo;\u00c9gyptienne Bint al-Sh\u00e2ti&rsquo; \u2013 r\u00e9cusent cat\u00e9goriquement l&rsquo;id\u00e9e que le Coran puisse \u00eatre pris pour un trait\u00e9 scientifique et rappellent que la finalit\u00e9 premi\u00e8re du texte religieux est d&rsquo;ordre moral. Une autre cat\u00e9gorie d&rsquo;auteurs r\u00e9cuse ces d\u00e9monstrations, mais cette fois au motif que la raison humaine \u00e9tant de toute fa\u00e7on d\u00e9ficiente, tout le savoir auquel l&rsquo;homme peut acc\u00e9der, si sophistiqu\u00e9 soit-il, n&rsquo;est qu&rsquo;illusion et mystification et finira par se retourner contre lui. Pour eux, par cons\u00e9quent, il ne saurait y avoir d&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se \u00ab scientifique \u00bb des textes religieux car l\u00e0 science elle-m\u00eame est un mode de connaissance d&rsquo;importance mineure.<\/p>\n<p>14 Plus radicalement, il faut dire que toutes les tentatives de ce genre ne pourront jamais rien prouver, puisqu&rsquo;elles interviennent toujours apr\u00e8s coup : c&rsquo;est toujours apr\u00e8s la d\u00e9couverte, par l&rsquo;effort humain, d&rsquo;une nouvelle th\u00e9orie scientifique que l&rsquo;on va en chercher la trace dans le Coran. On n&rsquo;a pas encore vu que l&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;un texte coranique ait conduit \u00e0 une d\u00e9couverte scientifique, et tant qu&rsquo;on ne le verra pas, les apologies dont les auteurs s&rsquo;imaginent ajouter \u00e0 la grandeur des textes religieux en pr\u00e9tendant y trouver en germe tout le savoir humain resteront autant de vains efforts au service d&rsquo;une cause perdue d&rsquo;avance.<\/p>\n<p>15 2) Une autre fa\u00e7on de d\u00e9fendre l&rsquo;h\u00e9ritage culturel et scientifique arabe consiste \u00e0 y rattacher un certain nombre d&rsquo;acquis de la science moderne, et \u00e0 en faire l\u2019\u00e9loge en tant que source incomparable de sagesse et de connaissance. Cette position est incontestablement plus solide que la pr\u00e9c\u00e9dente, dans la mesure o\u00f9 elle b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une certaine caution historique. En effet, au Moyen-\u00c2ge europ\u00e9en correspond dans le temps un moment d&rsquo;\u00e9panouissement scientifique et culturel dans le monde arabo-musulman. Il est vrai que, malgr\u00e9 tout ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit sur le sujet, la dette de la Renaissance europ\u00e9enne \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des Arabes n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9 suffisamment reconnue. Mais ce type d&rsquo;argument, parfaitement l\u00e9gitime dans son principe, est grandement affaibli par l&rsquo;abus qui en est fait : on ne peut extraire ce tur\u00e2th, si glorieux soit-il, de son contexte historique, car cela revient \u00e0 conf\u00e9rer \u00e0 ses r\u00e9alisations, de fait remarquables en leur temps, une valeur absolue, intemporelle \u2013 et ce n&rsquo;est pas par co\u00efncidence que l&rsquo;on retrouve ici cette tendance constante \u00e0 d\u00e9shistoriciser les \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>16 Il n&rsquo;est pas rare de voir un auteur entreprendre de d\u00e9montrer que les th\u00e9ories scientifiques les plus r\u00e9centes existaient d\u00e9j\u00e0 chez les Arabes. J&rsquo;ai moi-m\u00eame entendu un sp\u00e9cialiste renomm\u00e9 affirmer qu&rsquo;al-B\u00eer\u00fbn\u00ee \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;origine de la th\u00e9orie de la relativit\u00e9 ! D&rsquo;autres, non content d&rsquo;\u00e9voquer l&rsquo;importance de l&rsquo;apport des savants arabes en optique et en physique, \u00e9prouvent le besoin d&rsquo;ajouter que le m\u00e9rite des derni\u00e8res d\u00e9couvertes dans ces domaines doit \u00eatre attribu\u00e9 aux savants arabes. Quand on rend hommage \u00e0 cette personnalit\u00e9 hors du commun que fut Ibn Khald\u00fbn, il se trouve toujours quelqu&rsquo;un qui entreprend de d\u00e9duire de ses \u00e9crits les progr\u00e8s ult\u00e9rieurs de la sociologie. Et en philosophie, on affirme qu&rsquo;al-Ghaz\u00e2l\u00ee a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 Hume dans sa critique de l&rsquo;id\u00e9e de causalit\u00e9, ou que Ibn Taymiyya avait pris la mesure, plusieurs si\u00e8cles avant les math\u00e9maticiens modernes, des limites inh\u00e9rentes \u00e0 la logique aristot\u00e9licienne.<\/p>\n<p>17 Cette vision anhistorique du tur\u00e2th, qui voudrait faire tenir le temps pr\u00e9sent dans les cadres d&rsquo;une \u00e9poque qui, quelle que soit sa grandeur, est aujourd&rsquo;hui r\u00e9volue, constitue sans doute une des manifestations les plus explicites du sous-d\u00e9veloppement intellectuel de nos pays. Ce n&rsquo;est pas en ignorant ainsi les conditions socio-historiques d&rsquo;\u00e9mergence de la science arabe que nous la servons. Les productions scientifiques contemporaines sont le .fruit d&rsquo;un long processus sans pr\u00e9c\u00e9dent, et sont tout simplement inconcevables en dehors du contexte historique moderne. On ne peut comprendre la r\u00e9futation de l\u2019aristot\u00e9lisme par al-Ghaz\u00e2l\u00ee ou Ibn Taymiyya si on ignore qu&rsquo;elle s&rsquo;inscrivait dans le cadre d&rsquo;une critique religieuse, fid\u00e9iste, des philosophes arabes de l&rsquo;\u00e9poque, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans un contexte intellectuel compl\u00e8tement diff\u00e9rent de celui de Hume et des logiciens modernes.<\/p>\n<p>18 Plus radicalement, ce qui disqualifie ce type d&rsquo;attitude, c&rsquo;est que si l&rsquo;on veut bien y r\u00e9fl\u00e9chir, elle conduit \u00e0 l&rsquo;exact inverse du r\u00e9sultat souhait\u00e9. Car \u00e0 vouloir prouver \u00e0 toute force que les savants arabes ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 leurs coll\u00e8gues occidentaux, on admet implicitement que leur valeur est fonction de leur plus ou moins grande proximit\u00e9 vis-\u00e0-vis des productions intellectuelles occidentales post\u00e9rieures : plus le penseur ou savant arabe est parvenu, avant lui, au niveau de l&rsquo;Occident, plus grande est sa valeur ; il y a l\u00e0 un hommage implicite \u00e0 l&rsquo;Occident dont il n&rsquo;aurait os\u00e9 r\u00eaver. Si nous \u00e9tions r\u00e9ellement convaincus des m\u00e9rites de nos savants, nous devrions savoir convaincre le reste de l\u2019humanit\u00e9 que leur valeur tient \u00e0 eux-m\u00eames, et non au fait qu\u2019ils ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 tel ou tel penseur occidental. A-t-on jamais vu des Occidentaux louer l&rsquo;un des leurs pour la simple raison qu\u2019il aurait devanc\u00e9 un savant arabe ou qu&rsquo;il serait parvenu apr\u00e8s lui \u00e0 en d\u00e9velopper la pens\u00e9e ?<\/p>\n<p>19 C&rsquo;est l\u00e0 toute la diff\u00e9rence entre une culture s\u00fbre d&rsquo;elle-m\u00eame et une autre qui est incapable de s&rsquo;\u00e9valuer et de se valoriser sans se r\u00e9f\u00e9rer en permanence \u00e0 l&rsquo;autre, comme si le progr\u00e8s culturel ne pouvait prendre d&rsquo;autre forme que celle qu&rsquo;il a prise en Occident. [&#8230;]<br \/>\nLa sp\u00e9cificit\u00e9 de l&rsquo;h\u00e9ritage culturel arabe<\/p>\n<p>20 Pourquoi, \u00e0 la diff\u00e9rence de l&rsquo;Occident, ne sommes-nous pas parvenus \u00e0 nous d\u00e9gager des impasses dans lesquelles la pens\u00e9e mythologique ou id\u00e9ologique enferme notre d\u00e9veloppement intellectuel ? Pourquoi portons-nous vers notre pass\u00e9 ce regard obsessionnel, sans \u00e9quivalent dans les autres cultures ? Selon moi, l&rsquo;explication r\u00e9side dans le tur\u00e2th lui-m\u00eame : il est porteur d&rsquo;une caract\u00e9ristique propre, originale, que j&rsquo;appellerai la rupture civilisationnelle. \u00c0 un moment de l&rsquo;histoire, la science et la pens\u00e9e arabes ont repr\u00e9sent\u00e9 le nec plus ultra de la culture mondiale ; cette p\u00e9riode brillante a \u00e9t\u00e9 suivie par une longue phase de stagnation durant laquelle le niveau atteint par le pass\u00e9 fut presque oubli\u00e9. Aux XIXe et XXe si\u00e8cles, un d\u00e9but de renaissance a eu lieu, mais c&rsquo;est avec le mod\u00e8le m\u00e9di\u00e9val que ses artisans ont tent\u00e9 de renouer, sans comprendre que le retard accumul\u00e9 \u00e9tait tel qu&rsquo;il ne suffisait pas, pour le rattraper, de repartir du point auquel nous \u00e9tions arriv\u00e9s huit si\u00e8cles plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>21 Ce n&rsquo;est pas le lieu de discuter des raisons de cette interruption dans le processus de production culturelle ; ce qui nous importe ici, c&rsquo;est son indiscutable r\u00e9alit\u00e9 historique, et le fait qu&rsquo;au lieu de permettre la diffusion des acquis intellectuels de la p\u00e9riode faste de notre histoire, elle a eu pour effet de les confiner \u00e0 une \u00e9lite restreinte. Certes, en Occident aussi, la production scientifique avait pour destinataire initial une petite \u00e9lite ; mais une fois reconnue par celle-ci, elle s&rsquo;est diffus\u00e9e peu \u00e0 peu au sein de couches de plus en plus larges et, sous une forme plus ou moins \u00e9labor\u00e9e, a fini par faire partie du sens commun. Rien de tel dans le cas du tur\u00e2th arabo-musulman : aucun de ses produits n&rsquo;a acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 ce statut de culture de masse qui fait que l&rsquo;on dit par exemple du Fran\u00e7ais qu&rsquo;il est cart\u00e9sien. Il suffit pour s&rsquo;en convaincre de voir ses apologues en exhumer telle th\u00e9orie ou telle personnalit\u00e9, pour la pr\u00e9senter ensuite comme une d\u00e9couverte extraordinaire dont personne n&rsquo;aurait jamais pu imaginer qu&rsquo;il en exist\u00e2t de pareille chez les Arabes : c&rsquo;est dire \u00e0 quel point nous sommes rest\u00e9s \u00e9trangers \u00e0 notre propre tradition intellectuelle. Dans ces conditions, c&rsquo;est le sens m\u00eame de la notion de tur\u00e2th qui doit \u00eatre enti\u00e8rement revu. La valeur d&rsquo;un patrimoine scientifique ou intellectuel dont nous voulons qu&rsquo;il soit une force vitale r\u00e9side dans sa p\u00e9rennit\u00e9, dans son appartenance \u00e0 une histoire ininterrompue : c&rsquo;est par cette continuit\u00e9 historique qu\u2019il peut influer sur le pr\u00e9sent. Il ne s&rsquo;agit pas forc\u00e9ment d&rsquo;un processus lin\u00e9aire : dans toutes les cultures, le d\u00e9veloppement intellectuel a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par des reculs partiels, des d\u00e9tours momentan\u00e9s. L&rsquo;important est que, globalement, ce parcours soit un parcours continu, gr\u00e2ce auquel, \u00e0 l&rsquo;instar de la vie qui ne se renouvelle qu&rsquo;\u00e0 travers la mort, la valeur de la tradition se trouve confirm\u00e9e par son autod\u00e9passement. Vu d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, n&rsquo;importe laquelle des traditions intellectuelles anciennes para\u00eet compl\u00e8tement \u00e9trang\u00e8re \u00e0 l&rsquo;univers scientifique moderne. Pourtant, le niveau actuel de la science n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 atteint qu&rsquo;au prix d&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9volutions dans lesquelles l&rsquo;ancien a eu d&rsquo;abord une influence primordiale, avant de la perdre peu \u00e0 peu sous l&rsquo;effet de la critique, au point qu&rsquo;elle semble maintenant avoir totalement disparu : de Copernic \u00e0 Galil\u00e9e, puis \u00e0 Newton, puis \u00e0 Einstein, l&rsquo;ancien a perdur\u00e9 dans le nouveau, qui s&rsquo;est construit sur la mise au jour des erreurs de l&rsquo;ancien.<\/p>\n<p>22 Le patrimoine culturel fonctionne comme le patrimoine \u00e9conomique : c&rsquo;est seulement en l&rsquo;investissant qu&rsquo;on peut esp\u00e9rer en tirer profit. Inversement, le plus s\u00fbr moyen de le dilapider consiste \u00e0 le th\u00e9sauriser peureusement, comme l&rsquo;avare qui entasse sa fortune dans son matelas avant de s&rsquo;apercevoir, le jour o\u00f9 il est dans le besoin, qu&rsquo;elle n&rsquo;a plus cours.<br \/>\nLes le\u00e7ons de la Renaissance europ\u00e9enne<\/p>\n<p>23 Malheureusement, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, la relation des Arabes \u00e0 leur patrimoine culturel rel\u00e8ve plus de la gestion du bas de laine que de l&rsquo;investissement productif. Paradoxalement, ce sont les Europ\u00e9ens qui ont su v\u00e9ritablement tirer profit de notre patrimoine. Comment ? En le critiquant, en l&rsquo;amendant, en le d\u00e9passant, bref en lui donnant une nouvelle vie. Ce sont eux qui, \u00e0 la fin du Moyen-\u00c2ge, ont r\u00e9ellement su tirer profit de la philosophie et des sciences arabes en les incorporant \u00e0 leurs propres savoirs. Peu importe qu&rsquo;il soit difficile d&rsquo;en rep\u00e9rer chez eux aujourd&rsquo;hui des traces directes : il y a peu de chances que nous nous reconnaissions, s\u2019il nous est donn\u00e9 d&rsquo;en voir le portrait, dans notre a\u00efeul \u00e0 la dixi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration. De fait, les Europ\u00e9ens de la Renaissance d\u00e9sireux de faire progresser la connaissance scientifique avaient devant eux deux traditions concurrentes, la grecque et l&rsquo;arabe. M\u00eame les historiens les plus ethnocentr\u00e9s reconnaissent qu&rsquo;ils se tourn\u00e8rent vers celle-ci et qu&rsquo;ils rejet\u00e8rent celle-l\u00e0. Ce rejet ne fut certes pas global : il est certain que dans les arts et les lettres, c&rsquo;est la tradition gr\u00e9co-romaine qui l&#8217;emporta ; mais dans les sciences et la philosophie, qui \u00e9taient intimement li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, il fut radical.<\/p>\n<p>24 Si nous cherchons \u00e0 comprendre comment les Europ\u00e9ens, qui partaient de bien plus bas que nous, ont pu passer en si peu de temps d\u2019une longue phase de stagnation aux fantastiques progr\u00e8s de l&rsquo;\u00e8re moderne, la premi\u00e8re explication qui s&rsquo;impose est bien qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas craint de rejeter des pans entiers de leur propre culture. Leurs philosophes ont d\u00e9fi\u00e9 ouvertement la pens\u00e9e aristot\u00e9licienne alors dominante, allant jusqu&rsquo;\u00e0 la rendre responsable, non sans exc\u00e8s, de tous les errements du Moyen-\u00c2ge. Et des savants comme Galil\u00e9e ont fond\u00e9 leur d\u00e9marche sur la n\u00e9cessit\u00e9 de lib\u00e9rer la pens\u00e9e scientifique des autorit\u00e9s anciennes pour la mettre au contact direct du r\u00e9el.<\/p>\n<p>25 Pourquoi la pens\u00e9e et la science europ\u00e9ennes ont-elles reni\u00e9 si r\u00e9solument le legs de l&rsquo;Antiquit\u00e9 ? Parce qu&rsquo;elles ont compris qu&rsquo;il avait cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre f\u00e9cond. Certes, la pens\u00e9e et la science antiques ont repr\u00e9sent\u00e9, en leur temps et en leur lieu, quelque chose de consid\u00e9rable. Il y a eu ensuite rupture, puis red\u00e9couverte, mais le patrimoine antique est rest\u00e9 fig\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ses anciennes limites et s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 incapable de se d\u00e9velopper de mani\u00e8re continue, en renouvelant les apports anciens. Partant de ce constat, les grands esprits de la Renaissance ont d\u00e9cid\u00e9 de partir en guerre contre lui et ont plaid\u00e9 la cause de la table rase dans tous les domaines. Par la suite, une fois cela acquis, les Europ\u00e9ens purent adopter une attitude plus \u00e9quilibr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la tradition antique : lorsque le nouveau eut fait ses preuves, on put porter sur l&rsquo;ancien un regard enfin d\u00e9gag\u00e9 de tout complexe, et le replacer dans son cadre historique, c&rsquo;est-\u00e0-dire reconna\u00eetre son immense valeur dans l&rsquo;\u00e9poque qui a permis son \u00e9closion, m\u00eame s\u2019il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9 par les \u00e9volutions ult\u00e9rieures. Car ce n&rsquo;est qu&rsquo;en historicisant la tradition que l&rsquo;on peut r\u00e9soudre la contradiction apparente entre la l\u00e9gitime fiert\u00e9 que l&rsquo;on en tire et la n\u00e9cessaire reconnaissance de sa d\u00e9su\u00e9tude.<\/p>\n<p>26 La relation de la Renaissance europ\u00e9enne au patrimoine comporte donc une double le\u00e7on : d\u2019abord, dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la production intellectuelle a souffert d&rsquo;une phase d&rsquo;interruption, la renaissance intellectuelle et scientifique passe, dans un premier temps, par un rejet radical de cette production et par un parti pris de \u00ab table rase \u00bb ; ensuite, la capacit\u00e9 d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 porter sur son propre pass\u00e9 un regard historicis\u00e9 suppose que soient liquid\u00e9es les s\u00e9quelles de cette phase d&rsquo;interruption.<br \/>\nSous-d\u00e9veloppement et ali\u00e9nation<\/p>\n<p>27 La comparaison entre l&rsquo;attitude des Europ\u00e9ens vis-\u00e0-vis de leur \u2013 et de notre \u2013 patrimoine et celle de la culture arabe vis-\u00e0-vis du tur\u00e2th permet de mettre au jour une dimension essentielle de son sous-d\u00e9veloppement intellectuel pr\u00e9sent : celle de l&rsquo;ali\u00e9nation. Je ne parle pas ici de l&rsquo;ali\u00e9nation dans une autre culture, mais de celle que, par son incapacit\u00e9 \u00e0 oublier, la culture arabe s&rsquo;impose \u00e0 elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>28 Nous sommes familiers de l&rsquo;ali\u00e9nation \u00ab dans l&rsquo;espace \u00bb, qui caract\u00e9rise tous ceux qui sont davantage attach\u00e9s \u00e0 une autre culture qu&rsquo;\u00e0 celle de leur pays : ils pr\u00e9f\u00e8rent s&rsquo;exprimer dans une langue \u00e9trang\u00e8re, adoptent des us et coutumes, des modes vestimentaires venues d&rsquo;ailleurs&#8230; Ils sont victimes d&rsquo;une ali\u00e9nation spatiale, en ce sens qu&rsquo;ils vivent physiquement dans leur pays et intellectuellement dans un autre. \u00c0 la limite, tous les intellectuels li\u00e9s, d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre, \u00e0 la pens\u00e9e occidentale rel\u00e8vent de cette cat\u00e9gorie, et sont par cons\u00e9quent la cible des campagnes contre \u00ab l&rsquo;invasion culturelle \u00bb et les \u00ab cultures import\u00e9es \u00bb cens\u00e9es menacer notre authenticit\u00e9.<\/p>\n<p>29 Mais les auteurs de ces campagnes sont eux-m\u00eames victimes d&rsquo;une ali\u00e9nation bien plus grave, une ali\u00e9nation \u00ab dans le temps \u00bb, qui frappe tous ceux qui recherchent dans le pass\u00e9 r\u00e9volu du tur\u00e2th des r\u00e9ponses d\u00e9finitives aux probl\u00e8mes du temps pr\u00e9sent : en ce sens, est ali\u00e9n\u00e9 celui qui, convaincu que notre tur\u00e2th linguistique est suffisamment riche pour tout exprimer, cherche des \u00e9quivalents dans la langue ancienne \u00e0 tous les n\u00e9ologismes de la vie moderne ; celui qui cherche dans la sagesse des anciens la solution \u00e0 tous les probl\u00e8mes \u00e9thiques de notre temps ; et plus g\u00e9n\u00e9ralement, tous ceux qui, ne parvenant plus \u00e0 comprendre ce qui se passe autour d\u2019eux, se raccrochent \u00e0 des coutumes d\u00e9su\u00e8tes et ridicules ou, dans le meilleur des cas, se persuadent que tout va de travers, que le bon temps est r\u00e9volu, et que la divine providence a voulu qu&rsquo;ils vivent dans une autre \u00e9poque que celle pour laquelle ils \u00e9taient faits&#8230;<\/p>\n<p>30 Cette ali\u00e9nation dans le temps est autrement plus grave que l&rsquo;ali\u00e9nation dans l&rsquo;espace. Car l&rsquo;espace aujourd\u2019hui s&rsquo;est consid\u00e9rablement r\u00e9tr\u00e9ci, \u00e0 la faveur de la culture mondiale qui se constitue sur la base de la technologie moderne, en affaiblissant les barri\u00e8res qui s\u00e9parent les cultures locales. Car encore, au niveau temporel, c&rsquo;est un processus inverse qui se d\u00e9roule : le temps moderne tend \u00e0 s&rsquo;\u00e9tirer, de sorte que l&rsquo;\u00e9cart qui s\u00e9pare aujourd\u2019hui deux g\u00e9n\u00e9rations successives est plus grand que celui entre dix g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;autrefois. Dans ces conditions, l&rsquo;attachement \u00e0 une culture obsol\u00e8te risque fort d&rsquo;\u00eatre bien plus dangereux que l&rsquo;attachement \u00e0 une culture \u00e9trang\u00e8re.<br \/>\nPour conclure sur la revivification du tur\u00e2th<\/p>\n<p>31 1) Il faut red\u00e9finir ce que nous entendons par tur\u00e2th dans notre culture. Le tur\u00e2th authentique, c&rsquo;est celui qui se fond de mani\u00e8re continue dans le mouvement historique pour en devenir un \u00e9l\u00e9ment indissociable. Celui qui cesse, \u00e0 un moment donn\u00e9, de f\u00e9conder l&rsquo;histoire et d&rsquo;\u00eatre f\u00e9cond\u00e9 par elle ne m\u00e9rite pas ce nom : tel est le cas d&rsquo;une large part dutur\u00e2th arabe, comme l&rsquo;indique le fait qu&rsquo;il n&rsquo;est jamais devenu partie int\u00e9grante de la raison arabe.<\/p>\n<p>32 2) L&rsquo;id\u00e9e de revivification du tur\u00e2th prend dans ces conditions un sens nouveau. En effet, le tur\u00e2th authentique, au sens d\u00e9fini ci-dessus, n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;\u00eatre revivifi\u00e9, puisqu&rsquo;il n&rsquo;a pas cess\u00e9 de vivre. L&rsquo;exhumation d&rsquo;un patrimoine depuis longtemps mort, dont on attend qu&rsquo;il r\u00e9solve les probl\u00e8mes pr\u00e9sents, rel\u00e8ve quant \u00e0 elle de l&rsquo;incantation et ne peut mener nulle part.<\/p>\n<p>33 3) Par cons\u00e9quent, la dimension ali\u00e9nante de notre relation \u00e0 ce patrimoine provient moins de la persistance en son sein d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments d&rsquo;ordre mythologique ou irrationnel \u2013 quel que soit le danger que constituent ces \u00e9l\u00e9ments \u2013 que du d\u00e9faut d&rsquo;historicisation qui affecte cette relation. \u00c0 nous de mettre un terme \u00e0 la concurrence stupide et artificielle que nous instaurons entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, et de nous souvenir que chaque g\u00e9n\u00e9ration a vocation \u00e0 d\u00e9passer celle qui l&rsquo;a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sans pour autant qu&rsquo;il y ait entre elles d&rsquo;antinomie.<\/p>\n<p>34 4) Pr\u00e9cision conceptuelle et r\u00e9historicisation permettent donc de renvoyer dos \u00e0 dos partisans et d\u00e9tracteurs dutur\u00e2th et d&rsquo;\u00e9viter de tomber dans les pi\u00e8ges de l&rsquo;interminable bataille qu&rsquo;ils se livrent, dans laquelle chacun investit la tradition de sa perception et de ses pr\u00e9occupations \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>35 5) Car les combats livr\u00e9s \u00e0 propos du pass\u00e9 sont en d\u00e9finitive des combats autour du pr\u00e9sent : tel trouve dans letur\u00e2th la caution de son id\u00e9al socialiste, tel autre de son penchant pour les r\u00e9gimes th\u00e9ocratiques\u2026 Leur opposition est bien moins une opposition entre deux lectures possibles du tur\u00e2th qu&rsquo;un conflit entre deux attentes diff\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du pr\u00e9sent qu&rsquo;ils cherchent \u00e0 l\u00e9gitimer en les fondant dans la tradition.<\/p>\n<p>36 6) Le patrimoine se d\u00e9finit en fin de compte par l&rsquo;usage qu&rsquo;en font les g\u00e9n\u00e9rations suivantes. Si elles le th\u00e9saurisent sans le faire fructifier, c&rsquo;est leur impuissance et leur arri\u00e9ration qu&rsquo;elles expriment, et non celles de ce tur\u00e2th.<\/p>\n<p>37 7) Le v\u00e9ritable moyen de faire revivre les \u00e9l\u00e9ments les plus brillants de notre h\u00e9ritage \u2013 m\u00eame si le lien qui les rattache \u00e0 la culture contemporaine n&rsquo;est pas manifeste \u2013 c&rsquo;est encore de r\u00e9former notre condition pr\u00e9sente conform\u00e9ment \u00e0 la logique du temps. Le pr\u00e9sent, d\u00e8s lors qu&rsquo;il est charg\u00e9 de valeur et de sens, permet de porter un regard plus assur\u00e9 et plus objectif sur le tur\u00e2th ; c&rsquo;est le vide et l&rsquo;impuissance du pr\u00e9sent qui nous am\u00e8nent \u00e0 une id\u00e9e d\u00e9form\u00e9e du pass\u00e9 \u2013 soit dans le sens de l&rsquo;admiration, soit dans le sens du d\u00e9nigrement.<\/p>\n<p>38 Nombreuses sont les voix qui appellent de leurs v\u0153ux une renaissance arabe analogue \u00e0 la renaissance europ\u00e9enne, et j&rsquo;y joins volontiers la mienne. Bon nombre des combats men\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de la Renaissance contre la mentalit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale se m\u00e8nent de nos jours en terre arabe dans des termes comparables. Cela ne veut pas dire que la renaissance arabe \u00e0 venir doive imiter celle de l&rsquo;Europe du XVIe si\u00e8cle : au contraire, si nous avons r\u00e9ellement assimil\u00e9 son exemple, notre comportement sera forc\u00e9ment diff\u00e9rent de celui des pionniers du XVIe si\u00e8cle. Retenons tout de m\u00eame de leur exp\u00e9rience qu&rsquo;ils surent porter un regard s\u00e9lectif sur leur patrimoine et reconna\u00eetre sans g\u00eane aucune la distance qui le s\u00e9parait du pr\u00e9sent, et que cette attitude fut un facteur d\u00e9cisif de leur d\u00e9collage intellectuel et scientifique. Saurons-nous, nous autres Arabes, faire preuve demain de la m\u00eame maturit\u00e9 et de la m\u00eame hauteur de vue ?<br \/>\nPour citer cet article<br \/>\nR\u00e9f\u00e9rence \u00e9lectronique<\/p>\n<p><strong>Fouad Zakariya<\/strong> , \u00ab Les racines culturelles du sous-d\u00e9veloppement intellectuel arabe \u00bb, \u00c9gypte\/Monde arabe, Premi\u00e8re s\u00e9rie, M\u00e9diateur et m\u00e9taphores 2, [En ligne], mis en ligne le 08 juillet 2008. URL : http:\/\/ema.revues.org\/1699. Consult\u00e9 le 12 juillet 2013.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 L\u2019\u00e9crivain \u00e9gyptien r\u00e9cemment disparu Tawfiq El-Hakim avait un jour remarqu\u00e9 avec justesse que le mot takhalluf, qui traduit en arabe l&rsquo;id\u00e9e de sous-d\u00e9veloppement, signifie \u00e9tymologiquement le fait d&rsquo;\u00eatre distanc\u00e9, de ne plus pouvoir suivre le rythme. 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