{"id":4452,"date":"2016-07-05T12:04:10","date_gmt":"2016-07-05T12:04:10","guid":{"rendered":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/?p=4452"},"modified":"2016-07-05T12:04:10","modified_gmt":"2016-07-05T12:04:10","slug":"rencontre-autour-de-frantz-fanon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/culture\/rencontre-autour-de-frantz-fanon\/","title":{"rendered":"Rencontre autour de Frantz Fanon"},"content":{"rendered":"<p>Compte rendu de la Rencontre-D\u00e9bat autour de Frantz Fanon organis\u00e9e le Samedi 04 juin 2016, au Mus\u00e9e National du Bardo d\u2019Alger.<\/p>\n<p>\u00ab Par-del\u00e0 l\u2019antillais, nous visons tout homme colonis\u00e9 \u00bb, \u00e9crivait Fanon dans Peaux noires, masques blancs. Aussi, l\u00e0 o\u00f9 on lit \u00ab noir \u00bb et \u00ab antillais \u00bb, on peut tout aussi bien lire \u00ab colonis\u00e9 \u00bb, et donc alg\u00e9rien, indien, etc. Voil\u00e0 ce qui fait l\u2019importance de l\u2019\u0153uvre de Fanon, son universalit\u00e9, et sa br\u00fblante actualit\u00e9 dans le contexte de reconqu\u00eate n\u00e9ocoloniale que nous vivons aujourd\u2019hui, notamment avec sa dimension culturelle.<\/p>\n<p>Ainsi Fanon nous explique que contrairement aux assertions de Mannoni, \u00ab c\u2019est le raciste qui cr\u00e9e l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9 \u00bb. \u00ab Le colonis\u00e9 se demande s\u2019il est un homme par ce qu\u2019on lui a contest\u00e9 cette r\u00e9alit\u00e9 d\u2019\u00e2me. Il souffre de ne pas \u00eatre un blanc dans la mesure o\u00f9 l\u2019homme blanc lui impose une discrimination, fait de lui un colonis\u00e9, lui extorque toute valeur, toute originalit\u00e9, lui dit qu\u2019il parasite le monde. \u00bb<\/p>\n<p>Ainsi, le racisme est n\u00e9 de \u00ab l\u2019exploitation \u00e9hont\u00e9e d\u2019un groupe d\u2019hommes par un autre parvenu \u00e0 un stade de d\u00e9veloppement technique sup\u00e9rieur. \u00bb Le racisme est la tentative de PERP\u00c9TUATION de cette sup\u00e9riorit\u00e9 technique n\u00e9e d\u2019un d\u00e9veloppement historique, en d\u00e9pla\u00e7ant cette sup\u00e9riorit\u00e9 mat\u00e9rielle, et donc \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et contingente, en une sup\u00e9riorit\u00e9 MORALE, ESSENTIELLE, et donc FIXE et \u00c9TERNELLE. Autrement dit : ce n\u2019est plus le moteur \u00e0 vapeur qui a permis la sup\u00e9riorit\u00e9 technique occidentale, mais la sup\u00e9riorit\u00e9 raciale du blanc qui a permis le moteur \u00e0 vapeur ; celui-ci n\u2019est que le fruit de cette sup\u00e9riorit\u00e9 raciale. C\u2019est de sa NATURE que le blanc tire sa sup\u00e9riorit\u00e9, la technique n\u2019est que la cons\u00e9quence de cette sup\u00e9riorit\u00e9, et non plus la cause. Inversion cause-effet propre \u00e0 toutes les mystifications.<\/p>\n<p>Raison pour laquelle \u00ab la v\u00e9ritable d\u00e9sali\u00e9nation du noir implique une prise de conscience abrupte des r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques et sociales. S\u2019il y a complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, c\u2019est \u00e0 la suite d\u2019un double processus :<\/p>\n<p>Economique d\u2019abord ;<\/p>\n<p>Par int\u00e9riorisation ou mieux \u00e9pidermisation de cette inf\u00e9riorit\u00e9, ensuite. \u00bb<\/p>\n<p>Car avant de parvenir \u00e0 cette prise de conscience, l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9 va tenter une \u00ab lactification hallucinatoire \u00bb, il va tenter de poser sur sa peau noire un masque blanc, et pour ce faire, nous explique Fanon : \u00ab Le noir antillais sera d\u2019autant plus blanc, c\u2019est \u00e0 dire se rapprochera d\u2019autant plus du v\u00e9ritable homme qu\u2019il aura fait sienne la langue fran\u00e7aise. \u00bb<\/p>\n<p>La langue de l\u2019occupant sera pour lui l\u2019\u00e9chelle qui lui permettra de se hisser dans la hi\u00e9rarchie raciale et culturelle \u00e9tablie par ce m\u00eame occupant. Ainsi, constate Fanon : \u00ab Les noirs qui reviennent pr\u00eat des leurs (apr\u00e8s un s\u00e9jour en France) donnent l\u2019impression d\u2019avoir achev\u00e9 un cycle, de s\u2019\u00eatre ajout\u00e9s quelque chose qui leur manquait. \u00bb Et \u00e0 son retour, nous raconte Fanon, le \u00ab d\u00e9barqu\u00e9 \u00bb ne conna\u00eet plus le patois qu\u2019il a appris \u00e0 m\u00e9priser d\u00e9j\u00e0 aux Antilles, \u00e0 l\u2019\u00e9cole coloniale, il \u00ab parle de l\u2019Op\u00e9ra \u00bb, mais surtout \u00ab il adopte une attitude critique envers les siens \u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il ne perd pas l\u2019occasion de leur reprocher d\u2019\u00eatre \u00e0 la tra\u00eene de la civilisation blanche \u00e0 laquelle son s\u00e9jour l\u2019a officiellement arrim\u00e9.<\/p>\n<p>Or, cette vision r\u00e9ductrice n\u2019est pas propre au \u00ab d\u00e9barqu\u00e9 \u00bb, elle est partag\u00e9e par les autochtones. C\u2019est que ces derniers poss\u00e8dent d\u2019eux-m\u00eames l\u2019imago similaire qu\u2019a l\u2019europ\u00e9en du n\u00e8gre. Et cette imago, c\u2019est-\u00e0-dire cette repr\u00e9sentation inconsciente, est chez l\u2019europ\u00e9en celle du n\u00e8gre responsable de tous les conflits qui peuvent na\u00eetre.<\/p>\n<p>C\u2019est que, nous explique Fanon, \u00ab tout individu doit rejeter ses instances inf\u00e9rieures, ses pulsions, sur le compte d\u2019un mauvais g\u00e9nie qui sera celui de la culture \u00e0 laquelle il appartient. Cette culpabilit\u00e9 collective est support\u00e9e par ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler le bouc-\u00e9missaire. Or, le bouc-\u00e9missaire pour la soci\u00e9t\u00e9 blanche \u2013 bas\u00e9e sur les mythes : progr\u00e8s, civilisation, lib\u00e9ralisme, \u00e9ducation, lumi\u00e8re, finesse- sera pr\u00e9cis\u00e9ment la force qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019expansion, \u00e0 la victoire de ces mythes. Cette force brutale, oppositionnelle, c\u2019est le n\u00e8gre qui la fournit. \u00bb<\/p>\n<p>L\u00e0 o\u00f9 le b\u00e2t blesse encore plus, c\u2019est que \u00ab dans la soci\u00e9t\u00e9 antillaise, o\u00f9 les mythes sont les m\u00eames que ceux de la soci\u00e9t\u00e9 dijonnaise ou ni\u00e7oise, le jeune noir, s\u2019identifiant aux civilisateurs, fera du n\u00e8gre le bouc-\u00e9missaire de sa vie morale. \u00bb<\/p>\n<p>Car, affirme Fanon, \u00ab L\u2019inconscient collectif, sans qu\u2019il soit besoin de recourir aux g\u00e8nes, est tout simplement l\u2019ensemble des pr\u00e9jug\u00e9s, des mythes, d\u2019attitudes collectives d\u2019un groupe d\u00e9termin\u00e9. \u00bb \u00ab L\u2019inconscient collectif est culturel, c\u2019est-\u00e0-dire acquis. \u00bb<br \/>\nComment se fait-il que les antillais acqui\u00e8rent un inconscient collectif o\u00f9 le noir est similairement le bouc \u00e9missaire de toute bassesse humaine ? C\u2019est que les antillais sont, en situation coloniale, bombard\u00e9s \u2013 c\u2019est le cas de le dire \u2013 par \u00ab une constellation de donn\u00e9es, une s\u00e9rie de propositions qui, lentement, sournoisement, \u00e0 la faveur des \u00e9crits, des journaux, de l\u2019\u00e9ducation, des livres scolaires, des affiches, du cin\u00e9ma, de la radio p\u00e9n\u00e8trent un individu \u2013 en constituant la vision du monde de la collectivit\u00e9 \u00e0 laquelle il appartient. Aux Antilles, cette vision du monde est blanche par ce qu\u2019aucune expression noire n\u2019existe. \u00bb<\/p>\n<p>Fanon nous donne un exemple frappant \u00e0 la r\u00e9flexion \u2013 alors qu\u2019il para\u00eet anodin et presque d\u00e9risoire de prime abord \u2013 de cette \u00ab imposition culturelle irr\u00e9fl\u00e9chie \u00bb : La bande dessin\u00e9e. \u00ab Les histoires de Tarzan, d\u2019explorateurs de 12 ans, de Mickey et tous les journaux illustr\u00e9s tendent \u00e0 un v\u00e9ritable d\u00e9foulement d\u2019agressivit\u00e9 collective. Ce sont des journaux \u00e9crits par des blancs destin\u00e9s \u00e0 de petits blancs. Or le drame se situe ici, aux Antilles, ET NOUS AVONS TOUT LIEU DE PENSER QUE LA SITUATION EST ANALOGUE DANS LES AUTRES COLONIES, ce sont ces m\u00eames illustr\u00e9s qui sont d\u00e9vor\u00e9s par les indig\u00e8nes et le loup, le diable, le mauvais g\u00e9nie, le mal, le sauvage sont toujours repr\u00e9sent\u00e9s par un n\u00e8gre ou un indien, ET COMME IL Y A TOUJOURS IDENTIFICATION AVEC LE VAINQUEUR, le petit n\u00e8gre se fait explorateur, aventurier, missionnaire \u00ab qui risque d\u2019\u00eatre mang\u00e9 par les m\u00e9chants n\u00e8gres \u00bb aussi facilement que le petit blanc. On nous dira que cela n\u2019est pas tr\u00e8s important ; mais c\u2019est qu\u2019on n\u2019aura point r\u00e9fl\u00e9chi sur le r\u00f4le de ces illustr\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>En conclusion : \u00ab Rien d\u2019\u00e9tonnant, donc, \u00e0 ce qu\u2019un antillais, soumis \u00e0 la m\u00e9thode du r\u00eave \u00e9veill\u00e9 revive les m\u00eames fantasmes qu\u2019un europ\u00e9en. C\u2019EST QUE L\u2019ANTILLAIS A LE M\u00caME INCONSCIENT COLLECTIF QUE L\u2019EUROPEEN. \u00bb<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qui rend caduque l\u2019argumentaire \u00e9cul\u00e9 des ali\u00e9n\u00e9s qui, croyant avoir d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 \u2013 alors qu\u2019on a en v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 pour eux, qui ne font que s\u00e9cr\u00e9ter \u2013 que l\u2019alg\u00e9rien est sale, voleur, menteur, etc., se ruent sur chaque turpitude, chaque m\u00e9got de cigarette par terre, pour claironner : \u00ab Voyez ! Il faut bien admettre que nous d\u00e9crivons un fait objectif. \u00bb C\u2019est que lorsqu\u2019on a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019avance de l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 cong\u00e9nitale, essentielle, d\u2019un peuple, on est port\u00e9 \u00e0 \u00e9riger chaque erreur, turpitude ou bassesse des membres de ce peuple en preuve irr\u00e9fragable d\u2019une particularit\u00e9 raciale, \u00e0 en induire une ESSENCE, comme l\u2019explique Fanon dans cet exemple \u00e9difiant : \u00ab R\u00e9cemment, un camarade nous disait que, sans \u00eatre antis\u00e9mite, il \u00e9tait oblig\u00e9 de constater que la plupart des juifs qu\u2019il avait connu pendant la guerre s\u2019\u00e9taient comport\u00e9s en salauds. Nous avons vainement essay\u00e9 de lui faire admettre qu\u2019il y avait dans cette conclusion la cons\u00e9quence d\u2019une volont\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e de d\u00e9tecter l\u2019essence du juif partout o\u00f9 elle pouvait se trouver. \u00bb L\u2019essence d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e, tout fait contingent qui tendrait \u00e0 la \u00ab prouver \u00bb est fix\u00e9 en trait \u00e9ternel inh\u00e9rent \u00e0 cette essence immuable.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qui d\u00e9voile le ressort psychologique qui joue dans la t\u00eate de certains \u00ab intellectuels \u00bb port\u00e9s \u00e0 bout de bras par les m\u00e9dias aux ordres du Capital. Un exemple vivant de son \u00e9poque est pris par Fanon : \u00ab Un n\u00e8gre comme Ren\u00e9 Maran, ayant v\u00e9cu en France, respir\u00e9, ing\u00e9r\u00e9 les mythes et pr\u00e9jug\u00e9s de l\u2019Europe raciste, assimil\u00e9 l\u2019inconscient collectif de cette Europe, ne pourra, s\u2019il se d\u00e9double, que constater sa haine du n\u00e8gre. \u00bb<\/p>\n<p>Il n\u2019est plus n\u00e9cessaire de vivre en Europe aujourd\u2019hui pour ing\u00e9rer ces mythes et pr\u00e9jug\u00e9s ; la mondialisation du discours m\u00e9diatique dominant se charge de s\u2019inviter partout dans le monde pour les inoculer en masse. Comme disait Debord, on ne sent nulle part chez soi, car \u00ab le spectacle est partout \u00bb.<br \/>\nIl ne faut donc pas s\u2019\u00e9tonner de voir \u00e2nonner le discours n\u00e9ocolonial par ceux-l\u00e0 m\u00eame qui devraient se sentir vis\u00e9s en premier. C\u2019est que pour ces indig\u00e8nes de service, le ressort psychologique est pareil que celui qu\u2019explique Fanon dans cette phrase limpide : \u00ab C\u2019est en tant qu\u2019il (l\u2019antillais) con\u00e7oit la culture europ\u00e9enne comme moyen de se d\u00e9prendre de sa race, qu\u2019il se pose comme ali\u00e9n\u00e9. \u00bb De se d\u00e9prendre de sa race ou, comme disait un de nos intellectuels s\u00e9rieux, \u00ab de s\u2019extraire de l\u2019indig\u00e9nat \u00bb.<\/p>\n<p>Comment sortir de cette situation maladive. Fanon cite Baruk : \u00ab La d\u00e9livrance des complexes de haine ne sera obtenue que si l\u2019humanit\u00e9 sait renoncer au complexe du bouc \u00e9missaire \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le d\u00e9chargement de ses turpitudes sur un fr\u00e8re en humanit\u00e9 qu\u2019on postule comme un \u00ab autre \u00bb inf\u00e9rieur et transform\u00e9 en tout-\u00e0-l\u2019\u00e9gout des tares dont on lave son Moi civilis\u00e9.<\/p>\n<p>Ainsi, d\u00e9veloppe Fanon : \u00ab Si le sujet se trouve \u00e0 ce point submerg\u00e9 par le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre blanc, c\u2019est qu\u2019il vit dans une soci\u00e9t\u00e9 qui rend possible son complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 [\u2026], dans une soci\u00e9t\u00e9 qui affirme la sup\u00e9riorit\u00e9 d\u2019une race [\u2026], ce qui apparait alors, c\u2019est la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une action coupl\u00e9e sur l\u2019individu et sur le groupe. \u00bb<\/p>\n<p>Sur l\u2019individu, il s\u2019agit donc d\u2019extraire le refoul\u00e9, de \u00ab conscienciser son inconscient, pour ne plus tenter une lactification hallucinatoire, mais bien agir dans le sens d\u2019un changement des structures sociales. \u00bb<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, et c\u2019est ce qui m\u2019a sembl\u00e9 \u00eatre la cl\u00e9 de voute de ce livre br\u00fblant d\u2019actualit\u00e9 : \u00abLe destin du n\u00e9vros\u00e9 demeure entre ses mains. \u00bb<\/p>\n<p>Nous avons abord\u00e9 ensuite conjointement \u2013 car press\u00e9s par le temps \u2013 l\u2019An V de la R\u00e9volution alg\u00e9rienne et les Damn\u00e9s de la terre. Nous avons cit\u00e9 de prime abord ces passages magnifiques qui nous ont fait \u00e9voquer la propagande sioniste pour d\u00e9cr\u00e9dibiliser la r\u00e9sistance palestinienne, tout comme la propagande coloniale fran\u00e7aise faisait \u2013 et fait encore aujourd\u2019hui \u2013 avec la r\u00e9sistance alg\u00e9rienne :<\/p>\n<p>\u00ab Ses adversaires aiment affirmer que la r\u00e9volution alg\u00e9rienne est compos\u00e9e de sanguinaires.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Dans une guerre de lib\u00e9ration, le peuple colonis\u00e9 doit gagner, mais il doit le faire proprement sans \u00ab barbarie \u00bb ; [\u2026] Le peuple sous-d\u00e9velopp\u00e9 est oblig\u00e9, s\u2019il ne veut pas \u00eatre moralement condamn\u00e9 par les \u00ab nations occidentales \u00bb, de pratiquer le fair-play, tandis que son adversaire s\u2019aventure, la conscience en paix, dans la d\u00e9couverte illimit\u00e9e de nouveaux moyens de terreur. Le peuple sous-d\u00e9velopp\u00e9 doit \u00e0 la fois prouver, par la puissance de son combat, son aptitude \u00e0 se constituer comme nation, et par la puret\u00e9 de chacun de ses gestes, qu\u2019il est, jusque dans les moindres d\u00e9tails, le peuple le plus transparent, le plus maitre de soi. Mais tout cela est bien difficile. \u00bb<\/p>\n<p>Mais aussi : \u00ab Tous les discours sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 de la personne humaine entass\u00e9s les uns sur les autres ne masquent pas cette banalit\u00e9 qui veut que les sept fran\u00e7ais tu\u00e9s ou bless\u00e9s au col de Sakamody, soul\u00e8vent l\u2019indignation des consciences civilis\u00e9es tandis que \u00ab comptent pour du beurre \u00bb la mise \u00e0 sac des douars Guergour de la dechra Djerah, le massacre des populations qui avaient pr\u00e9cis\u00e9ment motiv\u00e9s l\u2019embuscade. \u00bb<\/p>\n<p>Puis nous avons \u00e9voqu\u00e9 les passages des damn\u00e9s de la terre, en rapport avec peau noire et masque blanc, afin de montrer que la strat\u00e9gie de d\u00e9personnalisation coloniale est la m\u00eame partout o\u00f9 elle s\u2019exerce. Ainsi, nous rappelle Fanon : \u00ab Le colon fait du colonis\u00e9 une sorte de quintessence du mal. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019indig\u00e8ne est d\u00e9clar\u00e9 imperm\u00e9able \u00e0 l\u2019\u00e9thique, absence de valeurs, mais aussi n\u00e9gation des valeurs. Il est, osons l\u2019avouer, l\u2019ennemi des valeurs. En ce sens, il est le mal absolu. El\u00e9ment corrosif, d\u00e9truisant tout ce qu\u2019il approche, \u00e9l\u00e9ment d\u00e9formant, d\u00e9figurant tout ce qui a attrait \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique ou \u00e0 la morale, d\u00e9positaire de la force mal\u00e9fique, instrument inconscient et irr\u00e9cup\u00e9rable de force aveugle. \u00bb<\/p>\n<p>Mais encore : \u00ab Le langage du colon, quand il parle du colonis\u00e9, est un langage zoologique. On fait allusion au mouvement de reptation du jaune, aux \u00e9manations de la ville indig\u00e8ne, aux hordes, \u00e0 la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien d\u00e9crire et trouver le mot juste, se r\u00e9f\u00e8re constamment au bestiaire (\u2026), cette d\u00e9mographie galopante, ces masses hyst\u00e9riques, ces visages d\u2019o\u00f9 toute humanit\u00e9 a fui, ces corps ob\u00e8ses qui ne ressemblent plus \u00e0 rien, cette cohorte sans t\u00eate ni queue, ces enfants qui ont l\u2019air de n\u2019appartenir \u00e0 personne, cette paresse \u00e9tal\u00e9e sous le soleil, ce rythme v\u00e9g\u00e9tal, tout cela fait partie du langage colonial. \u00bb<\/p>\n<p>Pour un exemple de ce langage zoologique, voir Camus dans \u00ab Mis\u00e8res de la Kabylie \u00bb, sur lequel on s\u2019extasie comme un grand exemple de compassion, l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a que condescendance de \u00ab civilis\u00e9 \u00bb envers ce \u00ab pullulement \u00bb rencontr\u00e9 \u00ab nulle part en Europe \u00bb.<\/p>\n<p>Cette condescendance s\u2019explique d\u2019ailleurs ainsi : \u00ab Quand on r\u00e9fl\u00e9chit aux efforts qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9s pour r\u00e9aliser l\u2019ali\u00e9nation culturelle si caract\u00e9ristique de l\u2019\u00e9poque coloniale, on comprend que rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 fait au hasard et que le r\u00e9sultat global recherch\u00e9 par la domination coloniale \u00e9tait bien de convaincre les indig\u00e8nes que le colonialisme devait les arracher \u00e0 la nuit. Le r\u00e9sultat, consciemment poursuivit par le colonialisme, \u00e9tait d\u2019enfoncer dans la t\u00eate des indig\u00e8nes que le d\u00e9part du colon signifierait pour eux retour \u00e0 la barbarie, encanaillement, animalisation. Sur le plan de l\u2019inconscient, le colonialisme ne cherchait donc pas \u00e0 \u00eatre per\u00e7u par l\u2019indig\u00e8ne comme une m\u00e8re douce et bienveillante qui prot\u00e8ge l\u2019enfant d\u2019un environnement hostile mais bien sous la forme d\u2019une m\u00e8re qui, sans cesse, emp\u00eache un enfant fondamentalement pervers de r\u00e9ussir son suicide, de donner libre court \u00e0 ses instincts mal\u00e9fiques. La m\u00e8re coloniale d\u00e9fend l\u2019enfant contre lui-m\u00eame, contre son Moi, contre sa physiologie, sa biologie, son malheur ontologique. \u00bb<\/p>\n<p>Ainsi, lorsque le colonisateur ouvre les yeux sur la \u00ab mis\u00e8re \u00bb du colonis\u00e9, c\u2019est pour exhorter les siens \u00e0 \u00ab venir en aide \u00bb \u00e0 ces masses grouillantes avant qu\u2019elles ne deviennent nocives pour elles-m\u00eames et \u2013 surtout \u2013 pour les \u00ab autres \u00bb : le syst\u00e8me colonial d\u00e9j\u00e0 dangereusement menac\u00e9s par le mouvement nationaliste qui commence \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer ces masses \u00ab grouillantes \u00bb.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9n\u00e9tration de la conscience nationale et politique ne se d\u2019ailleurs pas sans peine, car \u00ab le militant a quelques fois l\u2019impression HARASSANTE qui lui faut ramener tout son peuple, le remonter du puits, de la grotte. Le militant s\u2019aper\u00e7oit tr\u00e8s souvent qu\u2019il lui faut non seulement faire la chasse aux forces ennemies mais aussi aux noyaux de d\u00e9sespoir cristallis\u00e9s dans le corps du colonis\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Cela nous rappelle les conversations dans les caf\u00e9s, ou au quartier, durant lesquelles fusent souvent les vieilles antiennes d\u00e9faitistes : \u00ab C\u2019est foutu \u00bb ; \u00ab ce pays est trop profond\u00e9ment gangr\u00e9n\u00e9 \u00bb ; \u00ab les g\u00e9n\u00e9rations futures s\u2019annoncent pires que celle-ci, qui n\u2019a d\u00e9j\u00e0 rien de brillant \u00bb, etc. Harassant est bien le mot, et arracher les \u00ab noyaux de d\u00e9sespoir cristallis\u00e9s dans le corps colonis\u00e9 \u00bb intellectuellement devient une t\u00e2che des plus urgentes. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de promouvoir l\u2019\u0153uvre de Fanon, qui nous raconte entre autres les \u00e9lucubrations de Porot, le chef de l\u2019\u00e9cole de psychiatrie d\u2019Alger (durant l\u2019\u00e9poque coloniale) :<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019alg\u00e9rien est un gros d\u00e9bile mental \u00bb, r\u00e9sume ironiquement Fanon, qui explique : \u00ab Il faut, si l\u2019on veut bien comprendre cette donn\u00e9e, rappeler la s\u00e9m\u00e9iologie \u00e9tablie par l\u2019\u00e9cole d\u2019Alger. L\u2019indig\u00e8ne, y est-il dit, pr\u00e9sente les caract\u00e9ristiques suivantes :<\/p>\n<p>Pas ou presque pas d\u2019\u00e9motivit\u00e9 ;<\/p>\n<p>Cr\u00e9dule et suggestible \u00e0 l\u2019extr\u00eame ;<\/p>\n<p>Ent\u00eatement tenace ;<\/p>\n<p>Pu\u00e9rilisme mental, moins l\u2019esprit curieux de l\u2019enfant occidental. \u00bb<\/p>\n<p>Voil\u00e0 le d\u00e9lire de Porot en 1920, auquel, en 1932, il apporte une nuance : \u00ab Le kabyle est intelligent, instruit, travailleur, \u00e9conome et, de ce fait, \u00e9chappe \u00e0 la d\u00e9bilit\u00e9 mentale, tare fonci\u00e8re de l\u2019Alg\u00e9rien. \u00bb Sans doute l\u2019apparition du mouvement nationaliste alg\u00e9rien (l\u2019Emir Khaled en t\u00eate) a pos\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de cr\u00e9er des lignes de clivage ethniques pour contrer le nationalisme f\u00e9d\u00e9rateur.<\/p>\n<p>Mais Porot n\u2019a pas le monopole du d\u00e9lire organiciste, puisque, selon Carothers, dans une \u00e9tude patronn\u00e9e par l\u2019OMS : \u00ab La ressemblance entre le malade europ\u00e9en lobotomis\u00e9 et le primitif africain est tr\u00e8s souvent compl\u00e8te. \u00bb Ou encore : \u00ab L\u2019Africain, avec un manque total d\u2019aptitude \u00e0 la synth\u00e8se, ne doit, par cons\u00e9quent, utiliser que tr\u00e8s peu ses lobes frontaux, et toutes les particularit\u00e9s de la psychiatrie africaine peuvent \u00eatre rapport\u00e9es \u00e0 cette paresse frontale. \u00bb<\/p>\n<p>Pas \u00e9tonnant qu\u2019un sous-pr\u00e9fet dise \u00e0 Fanon : \u00ab \u00c0 ces \u00eatres naturels, qui ob\u00e9issent aveugl\u00e9ment aux lois de leurs nature, il faut opposer des cadres strictes et implacables. Il faut domestique la nature et non la convaincre. \u00bb Et Fanon de commenter : \u00ab Discipliner, dresser, m\u00e2ter, et aujourd\u2019hui pacifier sont les vocables qui sont le plus utilis\u00e9s dans les territoires occup\u00e9s. \u00bb Cela nous rappelle le lieu commun qu\u2019on se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 qui mieux mieux : \u00ab L\u2019arabe ne comprend que les coups de b\u00e2ton. \u00bb (L\u20193arbi yefhem ghir bel qezzoul!)<\/p>\n<p>Toutefois, apr\u00e8s l\u2019ignominie du nazisme, qui a appliqu\u00e9 \u00e0 l\u2019Europe sa propre logique, l\u2019id\u00e9ologie coloniale a d\u00fb se farder un peu, et d\u00e9sormais, nous dit Fanon : \u00ab L\u2019objet du racisme n\u2019est plus l\u2019homme particulier mais une certaine forme d\u2019exister. \u00bb D\u2019o\u00f9 l\u2019imp\u00e9rialisme culturel comme masque derri\u00e8re lequel se cache les pr\u00e9tentions n\u00e9ocoloniales.<\/p>\n<p>Et d\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une r\u00e9sistance culturelle, qui r\u00e9habilite et r\u00e9affirme les valeurs qui ont fond\u00e9 la nation ind\u00e9pendante. Fanon nous dit d\u2019ailleurs : \u00ab Il nous semble que les lendemains de la culture, la richesse d\u2019une culture nationale sont fonction \u00e9galement des valeurs qui ont hant\u00e9 le combat lib\u00e9rateur. \u00bb<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit donc pas de s\u2019\u00e9taler en pamphlets vengeurs ou en litanies pleurnichardes, car, nous dit Fanon, \u00ab les d\u00e9nonciations ac\u00e9r\u00e9es, les mis\u00e8res \u00e9tal\u00e9es, la passion exprim\u00e9e sont, en effet, assimil\u00e9es par l\u2019occupant \u00e0 une op\u00e9ration cathartique. \u00bb<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit plus de tomber dans le repli sur soi, revanchard et r\u00e9ducteur, mais de lib\u00e9rer l\u2019homme. Tous les hommes. Ainsi, \u00ab la culture spasm\u00e9e et rigide de l\u2019occupant, lib\u00e9r\u00e9e s\u2019ouvre enfin \u00e0 la culture du peuple devenu r\u00e9ellement fr\u00e8re. Les deux cultures peuvent s\u2019affronter, s\u2019enrichir. \u00bb Autrement dit : La guerre de lib\u00e9ration LIBERE \u00e0 la fois le colonis\u00e9 et le colonisateur, et si c\u2019est le colonis\u00e9 qui l\u2019entreprend, c\u2019est parce qu\u2019il ressent plus durement son ali\u00e9nation. Donc, la perp\u00e9tuation de la m\u00e9moire r\u00e9volutionnaire n\u2019a rien de revanchard : c\u2019est la perp\u00e9tuation de la m\u00e9moire de la seule possibilit\u00e9 r\u00e9elle d\u2019une fraternit\u00e9 universelle. La R\u00e9volution est donc l\u2019anniversaire de cette fraternit\u00e9 d\u00e9sormais possible. Vouloir \u00e0 tout prix prouver qu\u2019il existait une Alg\u00e9rie fraternelle avant la R\u00e9volution pour faire le proc\u00e8s de celle-ci est donc un renversement de la r\u00e9alit\u00e9 ; proc\u00e9d\u00e9, redisons-le encore, typique de la mystification.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre de Fanon est si monumentale que la rencontre fut bien trop courte pour tenter autre chose qu\u2019une esquisse de cette \u0153uvre et un rapide travelling sur l\u2019un de ses th\u00e8mes majeurs : l\u2019ali\u00e9nation et le complexe du colonis\u00e9. Et ce rapide compte-rendu (d\u00e9j\u00e0 trop long) a pass\u00e9 sur beaucoup d\u2019id\u00e9es mentionn\u00e9es durant ladite rencontre.<\/p>\n<p>Aussi, pour conclure ce compte-rendu de la m\u00eame mani\u00e8re que la rencontre, rappelons cette phrase d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre de Fanon :<\/p>\n<p>\u00ab Chaque g\u00e9n\u00e9ration doit, dans une relative opacit\u00e9, d\u00e9couvrir sa mission, la remplir ou la trahir. \u00bb<\/p>\n<p>Ecrit par: Djawad Rostom Touati<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/almarto.wordpress.com\/2016\/06\/05\/rencontre-autour-de-frantz-fanon\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">source<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte rendu de la Rencontre-D\u00e9bat autour de Frantz Fanon organis\u00e9e le Samedi 04 juin 2016, au Mus\u00e9e National du Bardo d\u2019Alger. \u00ab Par-del\u00e0 l\u2019antillais, nous visons tout homme colonis\u00e9 \u00bb, \u00e9crivait Fanon dans Peaux noires, masques blancs. 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