Le journaliste algérien Khaled Drareni a été condamné ce lundi 10 août à la très lourde peine de trois ans de prison ferme pour avoir exercé son métier de journaliste. Le journalisme est donc un crime en Algérie. Terrible nouvelle et dérive d’un pouvoir autoritaire, répressif.

La nouvelle – ou plutôt le coup de gourdin – est tombée ce lundi 10 août en fin de matinée en pleine torpeur estivale. Le journaliste algérien Khaled Drareni est condamné à trois ans de prison ferme pour avoir exercé son métier de journaliste dans une Algérie qui s’enfonce dans la répression depuis l’élection au forceps de son nouveau président Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019.

C’est bien cela le crime de Khaled Drareni : être une voix et une plume libres, indépendantes, qui ont couvert le Hirak, le soulèvement populaire qui a emporté l’ancien président fantôme Abdelaziz Bouteflika et qui réclame depuis plus d’un an le départ du « système », l’avènement d’une « Algérie libre et démocratique », d’un état de droit. 

Khaled Drareni n’est pas n’importe quel journaliste. Bien connu des médias internationaux, fondateur du site d’information libre Casbah Tribune, correspondant de la chaîne francophone internationale TV5 Monde, de l’ONG française Reporters sans frontières, vigie des atteintes à liberté de la presse à travers le monde, il est un journaliste populaire en Algérie et au-delà, à l’international.

Quiconque s’intéresse à l’Algérie le suit sur Twitter pour sa rigueur et son professionnalisme. Et rien que cette popularité par delà les frontières le rend coupable et mérite enfermement aux yeux des autorités, engagées dans le musèlement de toute voix critique. 

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Arrêté le 7 mars dernier alors qu’il couvrait une manifestation réprimée par la police, inculpé des chefs d’« incitation à attroupement non armé » et d’« atteinte à l’intégrité du territoire national », placé d’abord sous contrôle judiciaire puis en détention provisoire, Khaled Drareni, qui a fêté ses 40 ans derrière les barreaux, est apparu, il y a une semaine lundi 3 août, derrière les murs de la prison de Kolea, amaigri mais avec cet immense sourire dont il ne se départit jamais, lors de son procès (par visioconférence pour cause de pandémie Covid-19) devant le tribunal Sidi M’Hamed à Alger.

Il a redit n’avoir fait « que son travail en tant que journaliste indépendant et qu’exercer son droit à informer en tant que journaliste et citoyen ». Il a d’ailleurs mis en avant sa couverture de toutes les manifestations y compris celles pro-gouvernement ainsi que son droit en tant que citoyen d’exprimer son point de vue, ce que l’on appelle « la liberté d’expression », puisque la justice lui reproche notamment une publication Facebook où il a énoncé une vérité : le système politique n’a pas changé en Algérie après l’élection du président Tebboune. 

Le procureur avait requis quatre ans de prison ferme, 100 000 dinars d’amende et quatre ans de privation des droits civiques à son encontre ainsi qu’à celle de ses deux co-accusés, Samir Benlarbi et Slimane Hamitouche, deux figures du Hirak, condamnés chacun à deux ans de prison, dont quatre mois ferme (et qui ont été libérés peu avant le procès). 

« C’est un verdict très lourd pour Khaled Drareni. Trois ans ferme. On est surpris. Le dossier est vide », a réagi ce lundi 10 août à l’annonce du verdict Nouredine Benissad, un des avocats du collectif de défense, également président de la Ligue algérienne des droits de l’Homme (LADH). 

Quelques heures plus tôt, l’ONG RSF, qui mène une campagne internationale pour la libération immédiate de Khaled Drareni, prévenait qu’« une condamnation à une peine de prison serait la preuve d’une dérive autoritaire du pouvoir algérien ». « Elle confirmerait que le pouvoir algérien a tourné le dos aux idéaux de l’indépendance du pays », assénait le secrétaire général de RSF Christophe Deloire.

La semaine dernière, dans une tribune publiée dans plusieurs médias de part et d’autre de la Méditerranée, il avait appelé à libérer Khaled Drareni « par fidélité aux idéaux de l’indépendance algérienne » aux côtés notamment de Pierre Audin, le fils de Maurice Audin, le célèbre mathématicien et militant pour l’indépendance de l’Algérie, assassiné par l’armée française en juin 1957 en pleine bataille d’Alger.

A l’heure où les présidents français et algérien entendent travailler sur la mémoire endolorie par les décennies de colonisation et les années de guerre, la tribune rappelait la répression de la presse par les autorités françaises pendant la guerre d’indépendance en Algérie.

« Cette décision soulève le coeur et l’esprit par son caractère arbitraire, absurde et violent, a tweeté ce lundi Christophe Deloire. Il s’agit clairement d’une persécution contre un journaliste qui est l’honneur de son pays. Une justice aux ordres vient de faire de Khaled Drareni un symbole qui va susciter une mobilisation et une indignation mondiales »

La condamnation de Khaled Drareni à trois ans de prison ferme est un signal envoyé à l’ensemble des journalistes qui exercent déjà difficilement leur métier en Algérie (classée 146e sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse) : soit vous rentrez dans le rang à la solde du pouvoir, soit vous finissez en prison…

Je republie ci-dessous le billet de blog que j’avais publié le 19 mai dernier en plein confinement tant il reste tristement d’actualité et donne des clés pour comprendre cet acharnement contre un journaliste qui évoque pour beaucoup en Algérie, une dérive autoritaire et répressive « à l’égyptienne » : Khaled Drareni, symbole d’une presse de plus en plus opprimée en Algérie.

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Khaled Drareni croupit en prison depuis 52 jours. Pour avoir fait son métier de journaliste en Algérie. Il couvre depuis les premières manifestations en février 2019 le hirak, le soulèvement populaire qui a emporté l’indéboulonnable Abdelaziz Bouteflika et qui réclame depuis plus d’un an le départ du « système », l’avènement d’une « Algérie libre et démocratique », d’un état de droit.

Bien connu des médias internationaux, fondateur du site d’information libre Casbah Tribune, correspondant de TV5 Monde, de l’ONG Reporters sans frontières, Khaled Drareni est devenu malgré lui le symbole d’une répression de la presse de plus en plus oppressante en Algérie. Arrêté le 7 mars dernier alors qu’il couvrait une manifestation réprimée par la police, il a été placé en garde à vue pendant trois jours, puis inculpé des chefs d’« incitation à attroupement non armé » et d’« atteinte à l’intégrité du territoire national ». 

D’abord placé sous contrôle judiciaire, les autorités ont annulé cette décision moins de trois semaines plus tard le 25 mars pour le mettre en détention provisoire. Il a été arrêté par la police au lendemain du procès inique en appel de l’opposant politique Karim Tabbou, l’une des voix les plus en vue du Hirak, qui est emprisonné depuis septembre 2019 et dont la peine a été doublée à la veille de sa libération (ndlr: Karim Tabou a été libéré …). 

Depuis des mois, avec une nette accélération depuis l’irruption du coronavirus en mars et le confinement, le pouvoir algérien réprime tous azimuts des journalistes aux côtés de militants pour la démocratie mais aussi de n’importe quel citoyen pour un simple post Facebook. Un recul résumé en un dessin magistral par le dessinateur algérien Dilem.

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Plusieurs médias indépendants, qui couvrent le Hirak, tous francophones, ont été récemment censurés et ne sont plus accessibles que par VPN, un réseau virtuel privé : deux sites du groupe Interface Médias, Maghreb Émergent et la radio Web Radio M, le site d’information généraliste Interlignes (lire ici ou encore nos articles) ou encore dernièrement L’Avant-garde, un journal des « luttes progressistes » en Algérie, basé à Paris.

« Jamais on avait connu un tel recul de la presse ces vingt dernières années et surtout de la liberté sur internet », témoigne un activiste sous couvert d’anonymat dans notre article consacré à la disparition soudaine du seul et unique journal satirique algérien El Manchar scié à son tour par la répression. Ce dernier n’a pas été censuré par les autorités, il a été stoppé net par ceux-là même qui le faisaient, trois personnes qui se sont auto-censurées car elles n’en pouvaient plus « du climat inquisitorial, de vivre en permanence avec la peur de se faire arrêter ». 

Leur décision n’est pas sans lien avec le flicage accentué sur les réseaux sociaux ainsi que la série de lois adoptées le 19 avril, en plein coronavirus et à toute vitesse dans un hémicycle vide, qui criminalisent « la diffusion de fake news » portant « atteinte à l’ordre public et à la sûreté de l’État » ou encore « les discours de haine ». Des textes dénoncés par les militants des droits humains qui craignent leur instrumentalisation pour légaliser la répression en cours de la presse, des opposants, des citoyens, un autre tour de vis contre les libertés.

« Sincèrement on a l’impression de vivre le scénario égyptien », confie un journaliste algérien qui exhume la « une » du site parodique El Manchar lorsque le 2 avril 2019 Abdelaziz Bouteflika a été déposé par le chef des armées : « Ils avaient titré : « Al Sissi félicite Gaïd Salah et le met en garde contre toute dérive démocratique ». Bah on y est ». 

Khaled Drareni a fêté ses 40 ans le 10 mai dernier derrière les barreaux de la prison de Koléa dans la région de Tipaza. Il y a été transféré après avoir été détenu à El Harrach, dans la banlieue d’Alger, où dort une partie du clan Bouteflika, une ribambelle d’anciens ministres et d’oligarques déchus. Ses demandes de liberté ont jusqu’à présent toutes été rejetées

En Algérie et au-delà, les voix s’élèvent pour réclamer sa libération. Plusieurs ONG se mobilisent et mènent des campagnes comme Reporters sans frontières ou encore Amnesty International à l’origine de la vidéo ci-dessous où une trentaine de journalistes du monde entier, dont Edwy Plenel et moi-même, appelle à libérer Khaled Drareni ainsi que tous les journalistes emprisonnés depuis plusieurs mois en Algérie, Sofiane Merakchi, Said Boudour, Abdessami Abdelhaï, car le journalisme n’est pas un crime mais un droit des citoyens.  Des journalistes du monde entier appellent à la libération de Khaled Drareni © Amnesty International Algérie

Les autorités démentent toute entrave quand bien même elles seraient démenties par les faits et par le dernier classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (l’Algérie recule encore et figure à la 146e place sur 180). Le ministre de la communication, Ammar Belhimer, un ex-journaliste, assure que l’État algérien soutient « puissamment » la liberté de la presse. 

« Il y a 8 000 journalistes et pour trois ou quatre d’entre eux qui ne font pas partie de la presse nationale mais de la presse étrangère, financée par l’étranger, il y a eu tout un boucan autour d’atteintes à la liberté de la presse », s’est fendu le président Abdelmadjid Tebboune lors d’une rencontre avec des médias nationaux, accusant sans prendre aucun gant le journaliste Khaled Drareni et ses confrères d’être des espions à la solde de mains étrangères. « Nous parlons de souveraineté nationale. Ils ramènent des financements étrangers pour casser des institutions. Quels sont les pays développés, les pays démocratiques qui acceptent cela […] pourquoi devrions-nous l’accepter ? », a-t-il martelé.

Pour la politologue Louisa Dris Aït-Hamadouche, ces accusations constituent un grave précédent : « Le recours à la conspiration et à la théorie du complot n’est pas nouveau. Il est souvent utilisé pour discréditer les adversaires politiques et pis, les excommunier, explique dans un entretien à Mediapart la professeure en sciences politiques à l’université d’Alger. La particularité du cas Drareni réside d’abord dans le fait qu’il s’agit d’un journaliste, et pas d’un acteur engagé dans une relation de rivalité politique. Les accusations portées par le président ne figurent absolument pas dans le dossier judiciaire. Non seulement, donc, il y a ingérence de l’exécutif dans la justice, mais l’aggravation des charges suggère une condamnation avant même que le procès n’ait eu lieu »

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