alvin toffler

La paix, on nous l’avait promis, serait l’avenir du monde. Ces prédictions, semées dans l’euphorie de la disparition du communisme soviétique, on sait, depuis, ce qu’elles valaient. Voilà plus d’un quart de siècle qu’Alvin Toffler nous alerte sur le sens des mutations en cours dans nos sociétés. La civilisation industrielle est entrée dans sa phase terminale. Celle du futur s’édifiera à partir des seules ressources du savoir et de l’intelligence humaine et technique.

«Le Choc du futur», «La Troisième Vague», «Les Nouveaux Pouvoirs», diffusés à des millions d’exemplaires, jalonnaient cette réflexion. La révolution du savoir ne change pas seulement notre façon de créer des richesses, mais aussi la nature des conflits militaires tels qu’ils se mèneront demain – perspective que la lucidité exige de prendre en compte – et des armes elles-mêmes, comme l’expliquent Alvin et Heidi Toffler dans «Guerres et contre-guerres. Survivre à l’aube du xxie siècle» (Fayard). La planète est désormais entrée en effervescence. De la connaissance de la guerre dépend notre capacité à l’éviter.

L’EXPRESS: Dans un contexte marqué par la guerre et la multiplication des menaces, votre réflexion prend une acuité singulière. En quoi les guerres du futur seraient-elles différentes de celles d’autrefois?
ALVIN TOFFLER: Les mêmes forces qui transforment nos économies et nos sociétés sont en train de modifier radicalement la nature de la guerre. Nous en avons pris conscience il y a une douzaine d’années. A l’origine, il y eut une sonnerie de téléphone et, à l’autre bout de la ligne, un général du Pentagone, Don Morelli, qui demandait à nous rencontrer, Heidi et moi. C’était en 1982. Il nous apprit, à notre grande surprise, que les militaires avaient reçu l’ordre de se plonger dans « La Troisième Vague », un livre que nous avions publié deux ans plus tôt – pourtant sans rapport direct avec leur domaine.

– Est-ce parce qu’il leur indiquait le sens des évolutions technologiques et sociales?
– On comprend, je crois, mieux l’importance de ces évolutions en se replaçant sur la longue durée. Dans l’analyse des grands changements qui ont marqué l’histoire de l’humanité, nous tenons au concept de vague. Suggérant le mouvement, il indique que ces changements n’ont pas lieu dans tous les pays en même temps. La première est intervenue il y a dix mille ans, avec la révolution agricole. La deuxième, il y a trois siècles, avec la révolution industrielle. A présent, depuis le milieu des années 50, la troisième commence à apparaître. Elle se fonde sur les idées, l’information, les images, les symboles, autrement dit sur tout ce que nous appelons culture et savoir, et qui forme désormais la base même du développement. Voilà qui inverse la théorie marxiste d’une superstructure culturelle engendrée par l’économie! Cette révolution contemporaine modifie notre manière de créer des richesses. Et, du même coup, notre façon de faire la guerre – ou de livrer des « contre-guerres » qui évitent le déclenchement des hostilités.

– L’armée en avait-elle conscience?
– A cette époque, elle était encore sous le coup du traumatisme vietnamien. Mais, à l’intérieur du Pentagone, une équipe, à laquelle appartenait Morelli, avait été chargée de conceptualiser la guerre du futur. En 1991, les images télévisées de la guerre du Golfe nous ont frappés, comme tout le monde, mais bien au-delà du choc visuel: ce dont nous avions entendu parler une décennie plus tôt se réalisait sous nos yeux. La nuit où Bagdad a été bombardé, quand nous avons vu les frappes stupéfiantes de précision des missiles de croisière, nous avons compris que la doctrine de l’ « AirLand Battle » formalisée par Morelli et le général Donn Starry en 1981 venait de trouver sa première application.

– N’avait-elle pas un rapport, à l’origine, avec la défense de l’Europe?
– En effet. L’ironie de l’histoire, c’est que ses concepteurs songeaient à la sécurité des pays européens de l’Alliance atlantique, qui, eux, l’ont prise pour une preuve de l’agressivité américaine. Que faisait l’Union soviétique, tandis que les Etats-Unis s’occupaient de perdre la guerre du Vietnam? Elle modernisait son arsenal conventionnel, renforçait sa présence en Europe. Au milieu des années 70, le déséquilibre des forces avait de quoi faire frémir. En cas d’attaque soviétique, les plans de l’Otan pour la défense de l’Allemagne avaient tous, ou presque, recours au nucléaire.

– Dans un but dissuasif…
– Admettons. Mais la menace existait néanmoins. Qui plus est, ces armes de courte portée auraient provoqué, de toute façon, des dommages majeurs à l’ex-RFA. J’entends encore Starry: « Personne ne peut utiliser le nucléaire: ce serait le saut dans l’inconnu. » Il avait alors acquis la conviction que la victoire était possible autrement.

– Au nom de quels arguments?
– La guerre de Kippour. En octobre 1973, personne n’aurait pu être en pire situation que les Israéliens. Attaqués par 45 000 Syriens, blindés à l’appui, dont les meilleurs modèles soviétiques du moment, ils alignent à la hâte 6 000 hommes. On les croit perdus. Quatre jours plus tard, à Kuneitra, sur les hauteurs du Golan, ils remportent une victoire éclatante. Pourquoi? Parce que, avec des renforts, ils sont passés à l’offensive, au lieu de s’enliser dans une guerre d’usure. Autrement dit, les rapports de forces initiaux ne déterminent pas l’issue d’un conflit.

Si Israël venait à bout de l’agresseur syrien, l’Otan pouvait alors tenir tête aux armées du pacte de Varsovie – à condition de redéfinir la doctrine. Starry préconisait l’élargissement du champ de bataille et les frappes en arrière du front, de façon à interdire aux échelons de réserve ennemis de passer à l’action. La destruction des systèmes de communication – pour isoler le commandement des troupes – et des centres névralgiques du pouvoir. Ce programme exigeait l’intégration des opérations aériennes et terrestres et, surtout, un renseignement d’excellente qualité. L’équipe que dirigeait Starry a défini les besoins en armes de haute précision, celles que l’on retrouvera durant la guerre du Golfe, du système de radar aéroporté au missile Patriot. L’ « AirLand Battle » était fondée sur des principes d’initiative, de profondeur, de rapidité et de synchronisation – ceux-là mêmes qui ont dirigé l’opération Tempête du désert, du moins dans sa phase la plus spectaculaire. Elle ne fut en effet que partiellement une guerre de troisième vague.

– Pourquoi cette réserve?
– Saddam Hussein s’apprêtait à un affrontement typique de l’ère industrielle. Avec champs de mines, tranchées et déploiement massif de troupes. La coalition a lancé deux opérations aériennes. L’une, de bombardements intenses et meurtriers, était en tout point conforme aux méthodes de la destruction de masse. Elle n’apparut guère sur les écrans de télévision – contrairement à l’autre, qui mettait en scène non plus des bombes aveugles, mais des armes intelligentes, lestées d’informatique, de détecteurs, de radars. Les engins téléguidés, tout comme les satellites d’écoute et de surveillance, ont eu un rôle déterminant. On a souvent attribué la victoire aux forces aériennes. Elles ont eu, certes, la primauté sur les forces terrestres – seule différence avec l’ « AirLand Battle », on était en Irak, non en Europe. Mais la guerre a été gagnée par l’information, par les technologies de l’information, le savoir, l’intelligence humaine et technique. Le jour n’est pas loin où les armées auront plus de logiciels que de fusils.

– Quelles conclusions peut-on d’ores et déjà en tirer?
– Tout comme l’économie, la guerre utilisera de plus en plus la force cérébrale plutôt que la force brute. Elle engagera moins d’hommes en opérations. L’avenir s’ouvre aux guerriers robotiques, tels ces engins téléguidés qui ont assuré des missions de reconnaissance en Irak et au Koweït. On envisage déjà de leur confier le déminage, la pose de détecteurs ou la neutralisation des radars ennemis. Israël s’est d’ailleurs servi de robots au cours d’opérations antiterroristes.

– Peut-on envisager l’élimination du risque humain?
– C’est la tendance, en effet. Confirmée par l’intérêt accru pour les armes non létales, qui paralysent l’ennemi sans le tuer. L’Otan vient d’ailleurs de passer un contrat de recherche avec un groupe d’experts français pour le développement d’armes de ce type, interdisant un espace aérien à l’aviation ennemie. Au lieu d’abattre les indésirables, on se contentera de manipuler électroniquement leurs programmes de navigation. C’est un exemple, tiré d’une liste d’applications interminable. La non-létalité ne se contente pas de mettre hors service le matériel. Elle agit sur l’homme. A l’aide d’ondes électro-magnétiques ou de basses fréquences, on provoque maux de tête, nausées ou diarrhées temporaires. Une foule haineuse ou des preneurs d’otages peuvent ainsi être neutralisés. Des tests de générateurs d’infrasons ont déjà été réalisés dans quelques pays, dont la France.

– Mais ces armes donneraient à des régimes répressifs un pouvoir insensé!
– Vous ne croyez pas si bien dire! Et songez à l’usage qu’en feraient des guérilleros urbains. D’autant que la non-létalité de certains de ces appareils est modulable: au maximum de leur puissance, ils tuent. Il est indispensable qu’un débat démocratique ait lieu sur ces armes, avant qu’elles ne soient disponibles. C’est la position de Janet Reno, notre ministre de la Justice – et celle que j’ai soutenue lors d’une audition au Congrès. Depuis l’affaire Waco, qui s’est soldée par un bain de sang, elle a entrepris, en toute vigilance pour les libertés publiques, une croisade en faveur de la non-létalité. Avec un argument fort: si les gouvernements disposaient de ces armes, elles permettraient de gagner du temps entre un ultimatum et l’ouverture des hostilités, afin que les diplomates puissent calmer les esprits.

– Notre arsenal technologique actuel permettrait-il d’éviter la guerre?
– Nous avons des preuves sérieuses que le conflit dans l’ex-Yougoslavie fut largement fabriqué par des télévisions sous le contrôle de leaders régionaux. Par conséquent, dès le début des tensions, on aurait pu contrer ces appels à la violence par les mêmes moyens: un émetteur installé en Grèce ou sur le pont d’un navire aurait rendu la parole aux modérés, partout réduits au silence. Et puis, enfin, à quoi servent les systèmes de brouillage? Ce n’était pas difficile de décréter l’embargo sur la propagande haineuse. Non, Américains et Européens ont attendu qu’il y ait au moins 2 millions de réfugiés et quelque 200 000 morts et blessés pour agir. Cette attitude revenait à envoyer collectivement un message à 1 milliard de musulmans.

– Et lequel?
– Le pire qui soit: à savoir, nous ne faisons aucune distinction entre, d’un côté, des fondamentalistes fanatiques et, de l’autre, des musulmans laïcs, modernes et ouverts aux valeurs occidentales. La vérité, c’est que, happés par la dynamique de la troisième vague, nous sommes démunis de toute stratégie de savoir. Il serait temps de comprendre aussi que le savoir n’est pas à notre usage exclusif. Il n’appartient à personne. Nos vieilles définitions de la propriété et du capital sont à revoir. Nous baignons dans une « infosphère » immatérielle, relayée par des logiciels visibles et des connexions mentales invisibles. Nos pays deviennent, par ailleurs, de plus en plus dépendants de leurs infrastructures électroniques, mais ne se préoccupent guère d’en garantir la sécurité.

Simple anecdote: un pirate est parvenu en juin 1993 à intercepter les appels de l’entourage du secrétaire d’Etat Warren Christopher – destinés à avertir plusieurs dirigeants du monde du tir de missiles contre le QG des services secrets irakiens! Il est désormais à la portée d’un « info-terroriste », de Hyderabad ou d’ailleurs, d’infliger des dommages considérables à nos systèmes. Un ancien officier du renseignement m’a d’ailleurs confié que, avec 1 million de dollars et une vingtaine d’agents compétents, il se faisait fort de paralyser totalement les Etats-Unis, système bancaire et Bourse compris. Or, dans les entreprises, comme au combat, l’information précise, là où il faut, quand il faut, celle qu’on a et que l’autre n’a pas, fait toute la différence.

– Un luxe réservé au club des pays riches, non?
– Détrompez-vous. On trouve en Inde des programmes d’excellente qualité et peu coûteux, que la Silicon Valley utilise volontiers… Dans quelques années, il sera possible à des gouvernements de nations pauvres d’acquérir, pour une poignée de dollars, un « cerveau » capable de donner une extrême subtilité à des Scud stupides. La prolifération des technologies qui servent à fabriquer des armes devient plus importante que les armes proprement dites. Ajoutons que le nombre des produits à usage tant civil que militaire se multiplie. Même si certains pays ne développent pas une économie de troisième vague, ils développeront leur armée.

– L’arsenal nucléaire de l’ex-URSS est-il, à présent, mieux contrôlé?
– A cause de l’accord de dénucléarisation russo-ukrainien? Je doute fort qu’il contribue à la sécurité du monde, en dépit des satisfactions américaines. Livrer davantage de matériel nucléaire à une Russie qui pourrait être dirigée un jour par un Jirinovski, alors que la récente Constitution centralise le pouvoir dans les mains du président, me paraît une erreur grave. Il existe un autre type de risque: aujourd’hui, sur le territoire de l’ex-Union soviétique, des milliers de « petites » armes nucléaires tactiques sont entreposées dans des granges, des garages, bref, des dépôts qui n’ont pas été conçus à cet usage, gardés par des unités qui n’ont même pas un salaire décent. Imaginez le résultat si certains activistes parvenaient à se procurer ces engins, des militants d’extrême droite en Afrique du Sud, par exemple.

– Vous avez d’autres scénarios de cataclysme?…
– Ces ogives nucléaires, comme les armes chimiques ou bactériologiques, sont les armes ultimes de deuxième vague. De même que nous avons eu une production de masse – aujourd’hui en phase terminale et génératrice de chômage – nous avons eu des engins de destruction de masse, qui restent aujourd’hui en circulation. L’émergence de la guerre de troisième vague ne signifie pas qu’il n’y aura plus de conflits de deuxième ou de première vague, ou même des combinaisons mixtes, comme on le voit dans l’ex-Yougoslavie. S’attendre aujourd’hui à une décennie ou deux de tranquillité relève du délire planant d’un fumeur de marijuana. Nous vivons dans un monde dangereux.

– Et qui risque de le rester?
– Pour vingt ou trente ans au moins. La métaphore des vagues permet de comprendre que des dynamiques de changement distinctes et antagonistes peuvent opérer simultanément dans un même pays. C’est ainsi que nous avons pu élaborer une théorie des conflits. L’émergence d’une vague modifie la forme dominante du pouvoir dans les sociétés. La révolution industrielle a dressé les anciennes élites de la terre contre la nouvelle bourgeoisie des manufactures et des usines. Mais, à présent, c’est à l’échelle de la planète que les cartes se redistribuent.

Dans nos pays, ou d’autres de la région Asie-Pacifique, la troisième vague façonne une nouvelle manière de travailler, de créer des richesses. L’information se substitue peu à peu aux matières premières, à la main-d’oeuvre peu coûteuse, aux ressources que pouvaient offrir nos partenaires de la première et de la deuxième vague. Ford Motors, par exemple, vient de transférer aux Etats-Unis une usine installée au Brésil, malgré la faible rémunération des employés locaux, payés 10% du salaire américain: il fallait six mois de délai pour une commande exécutée en six semaines aux Etats-Unis. Ce qui signifie que, à terme, nombre des liens actuels entre nos économies et celles des pays moins développés risquent de se distendre.

– En clair, une montée des tensions?
– Il y a toutes les raisons de le penser. Nous sommes d’ores et déjà dans un monde divisé en trois groupes d’Etats – chacun ayant ses intérêts propres, ses crises, ses élites sur le qui-vive et ses objectifs. Et ce clivage en trois se retrouve à l’intérieur même des sociétés, ce qui donne une idée des conflits à venir. La révolte des Chiapas, au Mexique, est le début d’une longue chaîne d’explosions du même genre dans le monde entier. On peut être partisan de la libéralisation des économies, et je le suis, mais pas au point de se figurer que cette politique a la vertu d’éradiquer la pauvreté. Il y aura d’autres soulèvements des pauvres, mais, ce que personne ne semble avoir remarqué, c’est qu’on risque d’assister aussi à une révolte des riches.

Au Brésil, où plusieurs dizaines de millions de paysans, dans le Nord, ont à peine de quoi vivre, le prospère Etat du Rio Grande do Sul, dans le Sud, a vu naître quatre mouvements séparatistes. Ils se plaignent de subventionner le Nord, accusant le gouvernement central d’entraver leur propre développement. On a vu des guerres civiles commencer pour moins. L’Europe occidentale elle-même, de l’Ecosse à l’Italie du Nord, voit s’affirmer les revendications régionalistes, les volontés séparatistes. Il n’est pas exclu que, à terme, le même phénomène ait lieu en Chine. Cela ne signifie pas que les Etats nations sont au bord de l’éclatement, mais qu’ils perdent leur position d’acteurs clefs.

L’économie naissante de la troisième vague ignore les frontières, elle forme de vastes alliances transnationales, une sorte d’archipel high-tech constamment en mouvement. Nous entrons dans un système mondial complexe de régions, de sociétés, de religions, d’organisations non gouvernementales et de mouvements politiques, tous rivaux, défendant des intérêts différents, et plus ou moins interactifs. Et, dans ce contexte hautement explosif, l’espoir que fait naître la nouvelle civilisation ne saurait s’accomplir sans une stratégie de paix.

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