Yann Cleuziou

James C. Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne. Paris, Éditions Amsterdam, 2009, 270 p.

Excellemment traduit mais publié en français dix-sept ans après sa première édition aux États-Unis, l’ouvrage intitulé La domination et les arts de la résistance est capital en ce qu’il propose une nouvelle approche des situations de domination. L’idée que développe James C. Scott, professeur de science politique et d’anthropologie à l’Université Yale, résulte des recherches sur les rapports de classe qu’il a effectuées dans un village de Malaisie. Il observe alors la manière dont, chez les Malais, les relations de pouvoir infléchissent le discours. Il isole un jeu discursif fondamental : « Il me sembla que les pauvres jouaient une partition particulière en présence des riches et une autre lorsqu’ils étaient entre eux. De même, les riches parlaient de manière différente selon qu’ils étaient devant les pauvres ou bien entre eux. » (P. 9)

2L’auteur en conclut que l’attitude adoptée en public par les dominés et les dominants ne peut être comprise que si on la compare avec l’attitude qui est la leur hors des situations de pouvoir. Par défaut, ce qui relève du simulacre, du rôle à jouer dans des situations instituées, ou encore ce qui procède de la stratégie, pourrait passer pour une attitude transparente où les motivations et les conduites sont en parfaite adéquation. Selon James C. Scott, cette science indigène de la représentation et du pouvoir pourrait ouvrir une nouvelle porte aux sciences sociales parce que son observation permettrait de prendre les « façades » pour ce qu’elles sont, « un texte public », sans risquer de confusion avec ce qui se dit et se pense en coulisse, « le texte caché » : « L’analyse des textes cachés des puissants et des subordonnés nous donne accès à une science sociale qui met en lumière des contradictions et des possibilités, qui projette son regard bien au-delà de la surface placide que les accommodements publics à la distribution existante du pouvoir, des richesses et des statuts laissent souvent paraître. » (P. 29)

3James C. Scott fonde sa démarche sur la distinction entre « texte caché » et « texte public ». Il élabore à partir d’elle un modèle pour penser les relations dominants-dominés : « Tout groupe dominé produit, de par sa condition, un “texte caché” aux yeux des dominants, qui représente une critique du pouvoir. Les dominants, pour leur part, élaborent également un texte caché comprenant les pratiques et les dessous de leur pouvoir qui ne peuvent être révélés publiquement. La comparaison du texte caché des faibles et des puissants, et de ces deux textes cachés avec le texte public des relations de pouvoir permettra de renouveler les approches de la résistance à la domination. » (P. 12)

4C’est à partir de cette observation sur la manière dont les dominants et les dominés produisent un texte caché et un texte public que l’auteur a voulu développer, de manière systématique, une réflexion sur les situations de domination et de dépendance. Son analyse s’appuie sur le présupposé selon lequel « des formes de domination structurellement similaires partageront les unes avec les autres un certain air de famille » (p. 11).

5En l’espèce, James C. Scott choisit comme principaux terrains d’étude l’esclavage, la féodalité, la colonisation et le système des castes. C’est-à-dire des modes de domination où les dominés n’ont ni droits civiques ni moyens légitimes pour résister au statut qui leur est imposé par la naissance – l’auteur expliquera d’ailleurs en annexe en quoi cela peut limiter l’analyse portant sur la domination dans les démocraties libérales.

6James C. Scott commence par souligner que le texte public entraîne une théâtralisation de la vie sociale. Dominants et dominés sont également soumis à la nécessité d’apparaître, aux yeux du public, tels qu’ils doivent être dans l’ordre des choses qui légitime cette hiérarchie sociale. Loin de défendre l’idée d’une quelconque naturalité des positions sociales, Scott montre à quel point celles-ci sont le produit de prises de rôles performatifs dont les relations asymétriques entre dominants et dominés sont le théâtre privilégié. À chacun de bien jouer son rôle, de l’interpréter comme un comédien, sous peine de graves conséquences : « Si la subordination rend nécessaire une interprétation crédible d’humilité et de déférence, la domination exige ainsi, de son côté, une interprétation crédible de supériorité et de grandeur. » (P. 25) Faute de quoi, le dominant sera ridicule et le dominé, licencié ou fouetté.

7La duplicité est alors la règle mais James C. Scott montre les conditions qui peuvent la faire varier. Les rôles du serf dévoué, de l’esclave déférent ou du serviteur idiot sont d’autant plus stéréotypés et ritualisés que le pouvoir est menaçant. À l’inverse, plus le pouvoir s’érode moins les dominés dissimulent leur défiance et plus ils introduisent de jeu dans leur rôle afin de suggérer la distance qu’ils mettent vis-à-vis des formes auxquelles ils se conforment. C’est d’ailleurs pour cette raison que les dominants doivent veiller à ce que, publiquement, ils ne semblent pas entrer en contradiction avec ce sur quoi ils fondent leur prétention au pouvoir. L’auteur rappelle que Richard Nixon a chèrement payé la diffusion des conversations enregistrées dans le bureau ovale de la Maison Blanche. Chaque forme de pouvoir doit donc s’attacher à dissimuler « sa scénographie particulière, mais aussi son linge sale » (p. 25).

8Si chaque acteur a accès au texte public et au texte caché de son groupe, il n’a toutefois pas accès au texte caché des autres groupes, qui devient alors l’enjeu capital des relations entre groupes : « Finalement, écrit Scott, il est évident que la frontière entre les textes publics et privés forme une zone de lutte constante entre dominants et subordonnés mais ne constitue pas un mur solide. La capacité des groupes dominants à l’emporter – qui n’est jamais totale – en définissant et en décidant ce qui compte pour texte public et ce qui est maintenu à l’arrière-scène est […] une bonne indication de leur pouvoir. La lutte sans relâche organisée autour de ces frontières est peut-être l’arène la plus fondamentale des formes ordinaires de conflit et de lutte des classes. » (P. 28)

9Les classes protagonistes cherchent à protéger leur texte caché et à anéantir le texte caché du groupe adverse soit en le démasquant et en le sanctionnant soit en contrevenant aux conditions de sa diffusion. James C. Scott rédige deux chapitres très stimulants dans lesquels il décrit les armes auxquelles recourent les uns et les autres. Du côté des dominants, il s’agit, entre autres, d’entretenir le secret sur les ressorts réels de la politique, d’user d’euphémismes, de produire un puissant texte public de légitimation de leur pouvoir par de grandes liturgies politiques ou religieuses, et, bien sûr, de surveiller les dominés et d’atomiser leur groupe. Du côté des dominés, il s’agit davantage d’autodiscipline, d’actions clandestines, de vols, de sabotages, d’ironie, de sarcasme, etc. Bien sûr, ces actions demeurent plus ou moins voilées. Et, lorsque le « cordon sanitaire » entre les différents « textes » s’érode ou se rompt, la situation se fait explosive parce que l’arbitraire de la domination apparaît au grand jour et que la subordination des dominés se montre telle qu’elle est : une feinte.

10Il existe donc, pour les dominés, plusieurs niveaux de discours, de pratiques et de rôles. Le premier est le texte public, défini par les légitimations de la domination, c’est-à-dire « les images flatteuses que les élites produisent d’elles-mêmes » (p. 32). Le deuxième est le texte caché que partagent en coulisse les dominés là où ils sont à l’abri du pouvoir et donc en mesure de le dénoncer. Le troisième niveau se situe de manière stratégique entre les deux premiers : « c’est la politique du déguisement et de l’anonymat [qui] se déroule aux yeux de tous mais est mise en œuvre soit à l’aide d’un double sens soit en masquant l’identité des acteurs » (p. 33), ainsi, par exemple, tout un ensemble de contes et de chansons qui, sous couvert d’histoires mettant en scène des animaux rusés et vengeurs, valorisent les attitudes de filouterie et de résistance des subordonnés. À ce troisième niveau s’exerce l’infrapolitique des dominés, c’est-à-dire « une grande variété de formes discrètes de résistance qui n’osent pas dire leur nom » (p. 33) et qui se développent faute de pouvoir agir à l’encontre des dominants. James C. Scott, avec une attention très fine, décrit les multiples voies plus ou moins informelles que cette infrapolitique peut emprunter : depuis l’action anonyme jusqu’au rituel d’inversion en passant par « le parler dans sa barbe » et le conte fripon. Scott offre là une analyse de la culture populaire et de l’oralité très stimulante.

11Un des apports essentiels de James C. Scott est sa critique des thèses de « la fausse conscience » (de Antonio Gramsci et de Pierre Bourdieu entre autres) selon laquelle les dominés seraient aliénés par l’hégémonie culturelle des dominants. Ils en viendraient à croire que leur position est naturelle et juste. Scott réfute cette thèse avec une argumentation à la fois très convaincante et riche d’exemples tout à fait pertinents. Selon lui, l’hypothèse qui veut que l’incorporation de l’idéologie des dominants par les groupes subalternes diminue la conflictualité sociale est fragile. En effet, il montre que la conflictualité est très prégnante dans les sociétés très hiérarchisées et il suggère de poser la question de façon inverse : comment se fait-il que les groupes subalternes se soient si souvent révoltés alors que le rapport de force leur était très défavorable et que leurs chances de succès étaient quasi nulles ?

12Comme premier élément de réponse, James C. Scott note que si le texte public dominé par l’élite tend effectivement à « naturaliser » la domination, dans le même temps des influences contraires s’emploient à la « dénaturaliser ». Certes, le caractère apparemment fatal de la domination ne la rend pas nécessairement légitime. L’auteur montre que, dans les situations de domination, les dominés, s’ils ne planifient pas une autre société, peuvent néanmoins imaginer un renversement de la hiérarchie, voire une absence totale de hiérarchie. Pour illustrer son propos, Scott se lance dans une très intéressante étude des religiosités populaires en montrant la place capitale qu’y occupent les utopies messianiques ou millénaristes d’un renversement de l’ordre du monde. Il retrouve là des pistes qu’Henri Desroche avait ouvertes dans Sociologie de l’espérance [1973] et Les religions de contrebande [1974]. Les intuitions de ces deux auteurs se rejoignent sur le rôle capital que, lorsqu’elles investissent l’univers populaire, les thématiques religieuses jouent dans la genèse des processus révolutionnaires.

13Si les dominés sont donc toujours aptes à imaginer le renversement de l’ordre établi, les raisons de l’assentiment et de l’obéissance doivent pouvoir s’expliquer autrement que par l’hégémonie culturelle. Ici, la thèse du texte caché montre encore toute sa fécondité. Car, selon Scott, les théories de l’aliénation ne font que prendre pour argent comptant le texte public et négligent le double jeu des subordonnés : « Dans des circonstances ordinaires, les dominés ont ainsi un intérêt particulier à éviter toute démonstration explicite d’insubordination. Ils ont aussi, bien sûr, un intérêt particulier à résister afin de réduire au maximum le travail à accomplir et les exactions et humiliations dont ils sont victimes. La synthèse de ces deux objectifs qui peuvent au départ sembler contradictoires est rendue possible précisément par la poursuite de formes de résistance qui évitent toutes confrontations ouvertes avec les structures de l’autorité à laquelle on s’oppose. » (P. 101) Ainsi l’image du paysan irréprochable n’est que ce que le texte public permet de retrouver dans les archives car les résistances très discrètes des subordonnés, tels le chapardage, le braconnage ou la fraude fiscale, ne laissent que peu de traces dûment répertoriées. James C. Scott constate que « jusqu’à fort récemment, la plus grande partie de la vie politique active des groupes dominés a été ignorée parce qu’elle a lieu à un niveau qui est rarement reconnu comme politique » (p. 214).

14Proche des thèses développées par Michel de Certeau dans L’invention du quotidien [1980], Scott montre également la valeur d’usage de l’hégémonie par les dominés. Dans bien des cas, les subordonnés habillent leur résistance de rituels de subordination afin de déguiser leurs objectifs et d’atténuer les conséquences d’un éventuel échec (p. 111). Le mythe du « tsar prodigue » en Russie en est un bon exemple : le monarchisme des paysans russes qui se rebellaient contre leurs maîtres au motif que ceux-ci faisaient obstruction à l’abolition du servage souhaité par le tsar est moins naïf qu’il n’y paraît. En appeler au souverain pour justifier la révolte contre son administration était un moyen de faire valoir leurs revendications – y compris de façon violente –, ce qui rendait la répression plus délicate car elle aurait pu entamer le capital de sympathie dont le tsar semblait bénéficier au sein de la population. Chaque justification de l’ordre dominant est donc une sorte de talon d’Achille symbolique qui rend les dominants vulnérables : « C’est ainsi au niveau des symboles à travers lesquels son autorité est la plus lourdement investie que chaque groupe dominant dispose de la plus faible marge de liberté. » (P. 120) Prolongeant cette idée, James C. Scott, toujours soucieux de réagir aux objections possibles, affirme même que les dominés qui semblent confirmer la thèse de l’hégémonie culturelle par leur adhésion au texte public sont potentiellement des contestataires. En effet, quand apparaissent des contradictions entre la légitimation et le texte caché des dominants, ces « croyants », sûrs de leur bon droit, se sentent trahis et se révoltent. Paradoxalement, conclut Scott, « le système a ainsi probablement plus à craindre des subordonnés chez lesquels les institutions de l’hégémonie ont été les plus efficaces » (p. 121). Au terme d’une démonstration passionnante de bout en bout, la théorie de la fausse conscience apparaît « pauvre comme Job », pour reprendre une formule de l’auteur (p. 97).

15Ayant établi l’existence d’une infrapolitique des dominés, James C. Scott discute une objection formulée par Barrington Moore : « Les fantasmes de libération et de revanche peuvent contribuer à préserver la domination en dissipant les énergies collectives par une rhétorique et des rituels relativement inoffensifs. » (Cité p. 201). C’est l’interprétation que Scott qualifie d’« hydraulique » : autrement dit, les discours et les pratiques de résistance joueraient le rôle de soupape de sécurité.

16S’appuyant sur divers exemples, Scott démontre que, au contraire, certains rituels d’inversion, comme le carnaval, ont été à l’origine de révoltes et qu’on ne peut donc leur prêter aucune fonction cathartique. La limite de la thèse de Moore tient, selon Scott, à ce qu’elle repose sur « un idéalisme sophistiqué fondamental » : l’idée qui voudrait que les formes de résistance en coulisse aboutissent à maintenir le statu quo. Ce n’est pas le cas, parce que le texte caché est à la fois discours de délégitimation et pratique clandestine d’appropriation : « Le lien étroit entre domination et appropriation fait qu’il est impossible de séparer les idées et le symbolisme de la subordination du processus d’exploitation matérielle. De la même manière, il est impossible de séparer la résistance symbolique voilée à la domination des luttes matérielles visant à soulager ou interrompre l’exploitation. Tout comme la domination, la résistance mène ainsi une guerre sur deux fronts. Le texte caché n’est pas que rumination et grognements en coulisse ; il donne lieu à une série de stratagèmes discrets et pratiques visant à minimiser l’appropriation. Chez les esclaves, par exemple, ces stratagèmes ont traditionnellement inclus le chapardage, le maraudage, l’ignorance feinte, le travail bâclé, le tirage au flanc, le troc et la production souterraine, le sabotage des récoltes ou des machines voire celui des bêtes, les incendies volontaires, la fuite, etc. Chez les paysans, le braconnage, l’occupation illégale des terres, le glanage non autorisé, le versement de loyers en nature inférieurs au dû, le défrichement de champs clandestins et le manquement aux impôts seigneuriaux ont constitué des stratagèmes courants. » (P. 204) Pour James C. Scott, plus qu’un substitut, le texte caché est un « adjuvant » à la résistance.

17Cette rupture avec l’approche fonctionnaliste conduit à déplacer le problème et à formuler une nouvelle question : quelles sont les conditions de possibilité du passage de l’insubordination voilée à la révolte ouverte ? Premier point : James C. Scott constate que le rapport des forces n’est jamais connu avec exactitude et que dominants et dominés cherchent donc constamment à tester l’équilibre en place pour le connaître. Afin de topographier ce « no man’s land » indéterminé, chaque groupe recherche les points faibles de l’adversaire, par des sondages successifs (un vol plus audacieux, un mot « limite » lourd de provocation implicite, un ordre plus arbitraire), des comportements plus courants que ne le sont les assauts frontaux mais non moins subversifs : « Les avancées qui réussissent – qu’elles aient ou non rencontré une opposition – ont de grandes chances de susciter d’autres avancées plus nombreuses et plus audacieuses, à moins qu’une riposte décisive ne vienne les stopper. Les limites du possible ne sont trouvées qu’à travers un tel processus empirique de tests et de sondages. » (P. 209)

18Tout relâchement de la surveillance ou des sanctions du dominant peut ouvrir une brèche dans l’hégémonie. Tirer au flanc peut deve-nir « grève déclarée », les contes populaires devenir « chansons publiques et ouvertement sarcastiques », l’espérance millénariste être traduite en politique égalitaire. Dans le dernier chapitre de l’ouvrage consacré aux « saturnales du pouvoir », c’est-à-dire aux premières déclarations publiques du texte caché, on re-tiendra une analyse très intéressante de l’importance du texte caché pour la production sociale du charisme. Car, en définitive, c’est parce que quelqu’un a, à un moment donné, le courage ou la folie de lancer à la face du pouvoir le texte caché de son groupe que sa parole est reconnue comme parole collective. C’est, ainsi, en raison de la grande circulation clandestine du texte caché qu’un geste isolé de révolte peut provoquer une mobilisation collective très rapide : « Ce n’est que lorsque ce texte caché est déclamé ouvertement que les dominés peuvent reconnaître pleinement dans quelle mesure leurs revendications, leurs rêves et leurs colères sont partagés par d’autres dominés avec lesquels ils n’ont jusqu’alors pas eu de contact direct. » (P. 240) Si les révoltes sont si tumultueuses, désordonnées et chaotiques, c’est alors peut-être, pense Scott, « parce que les sans-pouvoirs sont si rarement présents sur la scène publique, et parce qu’ils ont tant à dire et tant à faire une fois qu’ils parviennent à s’y hisser » (p. 243).

19Qu’on ne se méprenne pas sur les conséquences de cet ouvrage : c’est l’objet et la définition de la science politique qui se trouvent bousculés et déplacés. Si, selon l’auteur, la question de la domination doit rester centrale, il faut en revanche abandonner les problématiques dérivées du concept d’aliénation et se décentrer des formes instituées de la participation politique pour aller explorer les pratiques informelles de l’infrapolitique : « En adoptant une perspective historique plus large, on voit que le luxe de pouvoir mener une opposition politique ouverte dans des conditions de sécurité relativement correctes est à la fois rare et récent. La vaste majorité des gens ont été et continuent d’être non pas des citoyens mais des sujets. Tant que notre conception de ce qu’est le politique se réduit aux activités déclarées ouvertement, nous sommes amenés à conclure que les groupes dominés n’ont pas de vie politique, ou bien que la vie politique qu’ils peuvent avoir se borne aux moments exceptionnels d’explosion populaire. Une telle perspective manque l’immense terrain idéologique qui s’étend entre l’inertie et la révolte et qui, pour le meilleur ou pour le pire, constitue l’environnement politique des classes assujetties. C’est se concentrer sur l’arbre visible du politique et ne pas apercevoir la forêt qui s’étend au-delà. » (P. 216)

20Ce programme de recherche nécessite une réflexion profonde sur la méthode. On aimerait savoir ce que pense James C. Scott des enquêtes quantitatives, le questionnaire étant très proche d’un rituel de déférence. En revanche, l’histoire sociale ou l’ethnographie semblent des médias plus propices à l’exploration à laquelle l’auteur nous invite. On ne sera pas surpris de trouver, dans l’ouvrage, des références aux travaux de Maurice Agulhon et de Yves-Marie Bercé. Il convient aussi de noter que James C. Scott use de la littérature d’une manière très pertinente, alors que celle-ci reste une source encore très suspecte dans bien des champs des sciences sociales.

Référence électronique

Yann Cleuziou, « James C. Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne. », Études rurales [En ligne], 186 | 2010, mis en ligne le 11 mars 2013, consulté le 05 août 2020. URL : http://journals.openedition.org/etudesrurales/9330