{"id":7508,"date":"2025-03-01T18:01:09","date_gmt":"2025-03-01T18:01:09","guid":{"rendered":"https:\/\/algerienetwork.com\/sciences-tec\/?p=7508"},"modified":"2025-03-01T18:04:50","modified_gmt":"2025-03-01T18:04:50","slug":"de-la-philosophie-et-des-sciences-entretien-avec-mario-bunge","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/algerienetwork.com\/sciences-tec\/de-la-philosophie-et-des-sciences-entretien-avec-mario-bunge\/","title":{"rendered":"De la philosophie et des sciences : entretien avec Mario Bunge"},"content":{"rendered":"<div class=\"font-family-alt-regular decouvrir__field-nge-chapeau\">\n<p>Nous republions ici un entretien r\u00e9alis\u00e9 avec le philosophe des science, Mario Bunge (1919-2020), par la journaliste Jos\u00e9e Boileau. L&rsquo;entretien a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 initia le magazine de l&rsquo;Acfas, alors d\u00e9nomm\u00e9 <a href=\"https:\/\/numerique.banq.qc.ca\/patrimoine\/details\/52327\/3174453\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>I<\/em><\/a><em>nterface<\/em>, en janvier 1995.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"decouvrir__body\">\n<p>Mario Bunge fait bande \u00e0 part. D\u00e9j\u00e0, pour le commun des mortels, son statut de philosophe le place dans une niche largement ignor\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise. Mais m\u00eame aupr\u00e8s de ses pairs, s\u2019il est certes une sommit\u00e9 respect\u00e9e, on ne s\u2019identifie pas \u00e0 lui et il n\u2019est \u00e0 la t\u00eate d\u2019aucun courant. L\u2019homme lui-m\u00eame l\u2019admet <em>tout de go<\/em> : \u00ab Je ne me sens proche d\u2019 aucun philosophe contemporain. Aucun.\u00bb Pourtant, ce fr\u00eale professeur d\u2019origine argentine, qui enseigne \u00e0 l\u2019 Universit\u00e9 McGill depuis pr\u00e8s de 30 ans et qui jouit d\u2019une renomm\u00e9e dont peu de philosophes du Qu\u00e9bec peuvent se vanter, d\u00e9range et fascine tout \u00e0 la fois. C&rsquo;est qu\u2019il a os\u00e9 l\u2019impensable en ce XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle vou\u00e9 \u00e0 la sp\u00e9cialisation : il a mis en place un syst\u00e8me complet de philosophie couvrant \u00e0 la fois la m\u00e9taphysique, la th\u00e9orie de la connaissance, la s\u00e9mantique et l\u2019\u00e9thique. Une r\u00e9flexion d\u2019 Homme universel dans la grande tradition des Aristote, Descartes et Leibniz, une fa\u00e7on de faire qui n\u2019est plus de mise de nos jours, mais qui est pourtant devenue la grande \u0153uvre de sa vie.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9videmment, fait-il dans un demi-sourire et s\u2019appuyant sur ses 75 ans bien compt\u00e9s, je ne recommanderais pas \u00e0 une jeune personne d\u2019\u00e9crire un syst\u00e8me philosophique. C\u2019est une t\u00e2che que l\u2019on peut entreprendre \u00e0 la fin de sa vie, pas au commencement! Mais au bout de quelques d\u00e9cennies de travail scientifique et philosophique, on peut aboutir \u00e0 une vue globale des choses, sans se limiter \u00e0 des g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>La<em> vue globale <\/em>de Mario Bunge compte huit volumes, qui forment son <em>Trait\u00e9 de philosophie<\/em>. Ils ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s entre 1974 et1989. Il faut y ajouter quelque 80 livres parus tant aux \u00c9tats-Unis, en Espagne, en Am\u00e9rique du Sud, en Allemagne qu\u2019au Japon; des centaines d\u2019articles; la participation \u00e0 un grand nombre de soci\u00e9t\u00e9s savantes; des conf\u00e9rences nombreuses \u00e0 travers la plan\u00e8te; et une correspondance volumineuse avec des chercheurs de partout, parmi lesquels se trouvent les figures de proue de la philosophie au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle \u2013 comme Karl Popper, avec qui il a \u00e9chang\u00e9 des id\u00e9es pendant vingt ans. Sans compter tous les auteurs qui se sont consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tude de son \u0153uvre, notamment de son fameux <em>Trait\u00e9<\/em>, d\u00e9cortiqu\u00e9 dans un recueil par 35 scientifiques et philosophes de tous les horizons.<\/p>\n<blockquote><p><strong>De la m\u00e9thodologie en sciences sociales<\/strong> : \u00ab La m\u00e9thode \u00e0 suivre en sciences sociales doit \u00eatre exactement la m\u00eame que pour les sciences pures : poser les probl\u00e8mes, faire des hypoth\u00e8ses, les soumettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve empirique. Mais comme les sujets sont diff\u00e9rents \u2013 contrairement aux atomes, les gens pensent, sentent, ont des ambitions, et il faut tenir compte d&rsquo;une mani\u00e8re compl\u00e8tement objective de ces ph\u00e9nom\u00e8nes subjectifs \u2013, les techniques doivent l\u2019 \u00eatre aussi. Ce qui n\u2019 exclut pas la rigueur : on devrait m\u00eame \u00eatre plus rigoureux en sciences sociales parce que ce que l&rsquo;on avance a des cons\u00e9quences \u00e9normes sur les gens, contrairement, par exemple, \u00e0 la cosmologie ou aux math\u00e9matiques pures. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<h4>L&rsquo;incontournable science<\/h4>\n<p>L\u2019originalit\u00e9 de Mario Bunge, ce qui lui vaut admirateurs convaincus et d\u00e9tracteurs nombreux, c\u2019est le lien absolument indissociable qu\u2019il tisse entre la philosophie et la science. Pour ce physicien de formation, qui a aussi travaill\u00e9 en sociologie, en math\u00e9matique, en biologie th\u00e9orique et en psychologie th\u00e9orique, toute r\u00e9flexion philosophique ne peut s\u2019appuyer que sur les avanc\u00e9es de la science contemporaine, et la philosophie elle-m\u00eame doit savoir se servir d\u2019outils formels, particuli\u00e8rement les math\u00e9matiques. Lui, il en use sans complexe, se tape les \u00e9crits les plus sp\u00e9cialis\u00e9s dans les domaines scientifiques les plus pouss\u00e9s, c\u00f4toie un jour des neuropsychologues, discute le lendemain avec des physiciens, travaille au quotidien avec un biologiste, et ne comprend pas que ses coll\u00e8gues philosophes ne le suivent pas davantage sur ce terrain.<\/p>\n<p>C\u2019est que loin des courants litt\u00e9raires ou psychanalytiques, qui ont largement domin\u00e9 le domaine, Mario Bunge ne jure que par une philosophie fond\u00e9e sur des choses mat\u00e9rielles ou concr\u00e8tes, que l\u2019on peut observer, des \u00e9lectrons aux \u00c9tats en passant par les cellules et la famille. Ces objets ne peuvent toutefois \u00eatre compris que comme parties de syst\u00e8mes en constante \u00e9volution, l\u2019Univers \u00e9tant le plus grand de tous. Et si on lui parle id\u00e9es, passions, esprit, tout ce qui semble tellement plus appartenir au monde des philosophes, Mario Bunge renvoie chacun \u00e0 ses classiques.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est Aristote qui disait \u00e0 Platon\u00a0: \u00ab Il n \u2019y a pas de mouvement en soi; il y a seulement des corps mouvants. \u00bb De m\u00eame, il n\u2019y a pas d\u2019esprit en soi, seulement des cerveaux qui pensent. Alors, s\u00e9parer l\u2019esprit et l\u2019 organe de l\u2019esprit, on peut le faire par abstraction. Mais ce n\u2019est pas r\u00e9aliste. On ne r\u00e9ussira jamais \u00e0 comprendre l\u2019esprit si on le d\u00e9tache des fonctions du cerveau, et cela a une importance pratique capitale si l\u2019on veut gu\u00e9rir les maladies mentales. Car ce sont les recherches scientifiques qui ont permis de contr\u00f4ler les psychoses depuis les ann\u00e9es 1950. \u00bb Le raisonnement est implacable et Mario Bunge est lui-m\u00eame in\u00e9branlable sur le sujet. Mais le hic (le drame!, dirait-il plut\u00f4t), c\u2019 est que la science n\u2019a pas bonne presse, ni dans le grand public, ni dans les facult\u00e9s dites<em> de lettres<\/em>, ni en philosophie.<\/p>\n<p>\u00ab Il y a une r\u00e9action contre la science, contre toute \u00e9tude s\u00e9rieuse, contre la Raison\u00bb, s \u2019impatiente-t-il, fid\u00e8le \u00e0 sa r\u00e9putation d\u2019homme entier et tranchant. \u00ab C\u2019est plus facile de dire qu\u2019il n\u2019y a pas de v\u00e9rit\u00e9 que de la rechercher. Nier le monde ext\u00e9rieur est plus facile que de l&rsquo;explorer. \u00bb<\/p>\n<p>Et lui qui, en d\u00e9pit de son exp\u00e9rience et de ses multiples activit\u00e9s, tient toujours \u00e0 l\u2019enseignement, se d\u00e9sole de voir d\u00e9barquer des cohortes grandissantes d\u2019\u00e9tudiants persuad\u00e9s que tout se vaut, que la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019existe pas, que la science va trop loin, trop vite. Exactement \u00e0 l\u2019image du discours ambiant dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00abIl y a toujours eu des obscurantistes, des irrationalistes, reconna\u00eet-il. Mais ce qui est vraiment inqui\u00e9tant, c\u2019est que maintenant, ils sont \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des universit\u00e9s, o\u00f9 l\u2019on trouve, m\u00eame dans mon d\u00e9partement, des professeurs qui d\u00e9clament contre la raison, qui disent qu\u2019il n&rsquo;y a pas de v\u00e9rit\u00e9, etc. Et ce qui est le plus triste et le plus ridicule, c\u2019est que ce sont souvent des gens qui se croient de gauche qui tiennent de tels discours, alors qu\u2019\u00e0 mon <em>\u00e9poque <\/em>[ann\u00e9es 1940]<em>,<\/em> les jeunes gens de gauche \u00e9taient pour la science! \u00bb<\/p>\n<blockquote><p><strong>De l&rsquo;\u00e9conomie : <\/strong>\u00ab Je crois qu\u2019on a exag\u00e9r\u00e9 le caract\u00e8re scientifique de l\u2019\u00e9conomie. De toutes les sciences sociales, j\u2019estime plut\u00f4t que c\u2019est l\u2019histoire qui est la discipline la plus rigoureuse. L\u2019\u00e9conomie est tr\u00e8s arri\u00e9r\u00e9e : depuis 1870, on n&rsquo;y a rien ajout\u00e9 et des \u00e9conomistes comme Milton Friedman s\u2019en vantent, alors que c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le signe de la non science, du dogmatisme. La science \u00e9conomique est bas\u00e9e sur des mod\u00e8les artificiels qui n&rsquo;ont rien \u00e0 voir avec la r\u00e9alit\u00e9 et elle se veut ind\u00e9pendante des autres sciences sociales, alors qu\u2019elle a un lien direct, compl\u00e9mentaire, avec la politologie, l\u2019histoire et la sociologie.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<h4>Autodidacte et engag\u00e9<\/h4>\n<p>D\u00e9j\u00e0 dans les ann\u00e9es 1940, dans son Argentine natale o\u00f9, \u00e9lev\u00e9 dans un milieu bourgeois d\u2019 ob\u00e9dience socialiste, aux racines allemandes et su\u00e9doises, le jeune Mario Bunge est cet homme qui s \u2019int\u00e9ressera \u00e0 tout. Aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un p\u00e8re \u00e0 la fois m\u00e9decin, sociologue et d\u00e9put\u00e9, fiston est vite initi\u00e9 aux grands d\u00e9bats de son temps.<\/p>\n<p>D\u00e8s l\u2019adolescence, en autodidacte, il plonge dans la lecture des philosophes, mais choisit d\u2019\u00e9tudier la physique et les math\u00e9matiques \u00e0 l\u2019universit\u00e9 afin de mieux entrem\u00ealer ses deux grandes passions : la science et la philosophie. Il accepte certes les diff\u00e9rences entre elles, mais refuse toute sa vie de les consid\u00e9rer comme des entit\u00e9s s\u00e9par\u00e9es au moment m\u00eame o\u00f9 les th\u00e9ories philosophiques \u00e0 la mode ne jurent que par une telle division.<\/p>\n<p>Peu lui chaut, Mario Bunge a et aura toujours des mots tr\u00e8s durs pour les \u00ab mauvais philosophes \u00bb \u2014 les existentialistes, les wittgensteiniens, les tenants de la philosophie linguistique, les descendants d&rsquo;Hegel, d\u2019Heidegger, de Sartre, de Freud aussi \u2014, qui pr\u00e9f\u00e8rent jouer avec les mots ou les concepts pour se rendre le plus illisibles possible, qui \u00ab ne connaissent pas beaucoup la science et ne sont pas tr\u00e8s travaillants non plus \u00bb, qui y vont de successions d\u2019affirmations dogmatiques ne s\u2019appuyant sur rien, \u00ab qui disent que la seule t\u00e2che du philosophe, c\u2019est d\u2019analyser, de critiquer, de commenter \u00bb, qui se limitent \u00e0 ergoter sur des concepts isol\u00e9s, et qui sont surtout tr\u00e8s ignorants.<\/p>\n<p>\u00ab Ce sont eux, dit-il, qui ont entra\u00een\u00e9 le d\u00e9clin de la philosophie, qui ont fait en sorte qu\u2019elle ne dit plus rien d\u2019original et qu\u2019on ne sait plus tr\u00e8s bien quelle est sa place aujourd\u2019hui. \u00bb<\/p>\n<p>Mario Bunge,lui, pratique d\u00e8s le d\u00e9part ce qu\u2019il allait plus tard pr\u00eacher : la connaissance vue comme un tout, int\u00e9grant \u00e9volution scientifique, valeurs et morale. \u00c9tudiant en physique certes, mais aussi homme de gauche convaincu qui contribue \u00e0 mettre sur pied une \u00ab universit\u00e9 populaire \u00bb pour les ouvriers. Penseur pr\u00e9occup\u00e9 des temps troubles que vit la plan\u00e8te, qui cr\u00e9e en 1944 la revue philosophique <em>Minerva<\/em> afin de d\u00e9noncer les philosophes dont l\u2019obscurantisme a conduit au nazisme.<\/p>\n<p>\u00ab Nous savions d\u00e9j\u00e0, il y a un demi-si\u00e8cle, en Argentine, que Heidegger \u00e9tait nazi, que l\u2019irrationalisme \u00e9tait la philosophie du nazisme \u00bb, fait-il, moqueur \u00e0 l\u2019endroit de ces Am\u00e9ricains et de ces Fran\u00e7ais qui viennent tout juste de faire la m\u00eame d\u00e9couverte&#8230; ou d\u2019admettre la chose publiquement.<\/p>\n<p>L\u2019audience du jeune Bunge grandit \u00e0 mesure qu\u2019avancent ses travaux sur la causalit\u00e9 et qu\u2019il apporte des contributions majeures \u00e0 la m\u00e9canique quantique. Mais il est souvent en butte aux autorit\u00e9s politiques de son pays. Le p\u00e9ronisme r\u00e8gne et Mario Bunge conteste : il sera m\u00eame cong\u00e9di\u00e9 de l\u2019universit\u00e9. Il doit donc chercher \u00e0 gagner sa vie, notamment gr\u00e2ce \u00e0 des traductions, sans pour au tant d\u00e9laisser ses recherches ou son int\u00e9r\u00eat, qui va grandissant, pour la philosophie. En 1957, il obtient la chaire de philosophie des sciences \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Buenos Aires. Sa voie est d\u00e9sormais toute trac\u00e9e.<\/p>\n<blockquote><p><strong>De la politique :<\/strong> \u00ab Je crois qu \u2019il faut s\u2019engager, en politique, \u00eatre membre d\u2019un parti pour l\u2019influencer de l\u2019int\u00e9rieur. L\u2019autre position, celle d\u2019\u00eatre au-dessus de la m\u00eal\u00e9e, c\u2019est une irresponsabilit\u00e9 civique et morale. \u00ab Moi, je suis membre du Parti lib\u00e9ral du Canada &#8211; m\u00eame si je suis tr\u00e8s d\u00e9\u00e7u des projets du ministre Axworthy \u2014 parce que je crois que le nationalisme est une erreur. Dans une autre province, je serais sans doute membre du Nouveau Parti d\u00e9mocratique. Mais il faut choisir, prendre des risques, quitte \u00e0 choisir le moindre mal, comme je le fais. Sinon, c\u2019est la mort de la d\u00e9mocratie, la dictature de la classe politique. \u00ab En fait, je suis d\u2019une gauche nouvelle qui n\u2019existe pas encore, un socialisme compl\u00e8tement r\u00e9form\u00e9, proche de ce qui avait \u00e9t\u00e9 esquiss\u00e9 il y a 150 ans par John Stuart Mill dans ses <em>Principles of Political Economy<\/em>. Je suis partisan non pas de la r\u00e9volution, comme Marx, mais d\u2019un r\u00e9formisme syst\u00e9mique. R\u00e9soudre les probl\u00e8mes sociaux un \u00e0 un, pas \u00e0 pas. Et \u00e0 chaque pas, voir tout le syst\u00e8me et introduire des r\u00e9formes qui sont \u00e0 la fois politiques, \u00e9conomiques, culturelles, etc. \u00ab Mais il est trop tard pour que je fonde mon parti, et puis j\u2019ai encore des livres \u00e0 \u00e9crire, et je n\u2019ai aucun tact, aucune diplomatie, aucune habilet\u00e9 politique! \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<h4>De la question du progr\u00e8s<\/h4>\n<p>Mais la situation politique est telle qu\u2019il doit quitter son pays en 1963, r\u00e9pondant \u00e0 des invitations d&rsquo;universit\u00e9s am\u00e9ricaines, allemandes et suisses. Les \u00c9tats-Unis lui font des offres fermes. Sauf que la guerre du Vietnam est commenc\u00e9e; elle aura sur Mario Bunge deux influences majeures. D\u2019abord, c\u2019est \u00e0 cause d\u2019elle qu\u2019il d\u00e9cidera de s\u2019installer plut\u00f4t au Canada avec sa famille \u2014 sa femme, math\u00e9maticienne cot\u00e9e, puis lui-m\u00eame sont engag\u00e9s \u00e0 McGill \u2014, histoire de ne pas donner de petits soldats \u00e0 l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Et puis, la guerre du Vietnam verra na\u00eetre la g\u00e9n\u00e9ration romantique qui, en r\u00e9action contre l&rsquo;<em>establishment<\/em>, aura pour id\u00e9ologie le rejet complet de tout rationalisme, de tout progr\u00e8s scientifique, de tout ce en quoi Mario Bunge croit.<\/p>\n<p>\u00ab Les jeunes pensaient alors que la science, la raison et la technique \u00e9taient des outils, des armes de l&rsquo;<em>establishment<\/em>, et ils ont tourn\u00e9 le dos au progr\u00e8s scientifique, sans voir que par leur attitude, ils se tiraient une balle dans la t\u00eate. Aujourd\u2019hui, ces jeunes rebelles occupent les chaires universitaires, et c\u2019est une trag\u00e9die. Car alors que la science, la technique, la m\u00e9decine se d\u00e9veloppent de plus en plus, la noirceur monte dans les facult\u00e9s de lettres. \u00bb<\/p>\n<p>[&#8230;] Il peste encore plus contre les pseudogu\u00e9risseurs des corps et des \u00e2mes, les pratiquants des m\u00e9decines douces et de la psychanalyse, et, \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9, contre tous ceux et celles qui r\u00e9futent l\u2019influence du milieu, de la condition sociale ou \u00e9conomique sur les individus. Il s\u2019emportera encore contre ceux et celles qui voient la vie, le monde, comme autant de compartiments \u00e9tanches et qui restent le nez coll\u00e9 sur leur seul petit champ d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p>Et il estime envers et contre tous que la philosophie devrait occuper une place centrale dans tout cet univers qui virevolte autour de nous.<\/p>\n<p>\u00ab Je crois, explique-t-il, que les sciences se chevauchent, qu\u2019elles sont comme une rosette et qu\u2019elles d\u00e9pendent les unes des autres. Si l\u2019on veut faire de la psychologie moderne, il faut utiliser la biologie; si l\u2019on veut faire de la biologie, il faut conna\u00eetre la chimie, et ainsi de suite. Et je crois que la philosophie est contenue dans toutes les sciences.<\/p>\n<p>\u00ab Il existe des principes philosophiques qui sont tacitement admis par tous les chercheurs. Ainsi, le principe ontologique, ou m\u00e9taphysique, selon lequel il y a un monde ext\u00e9rieur; ou celui de dire, ensuite, que ce monde est <em>l\u00e9gal<\/em>, au sens o\u00f9 il est assujetti \u00e0 des lois; celui, enfin, de croire que ce monde est connaissable. Sans de tels principes, il n\u2019y aurait pas de science.<\/p>\n<p>\u00ab Le r\u00f4le de la philosophie, c\u2019est, d\u2019une part, d\u2019alerter les gens contre la pseudoscience, les charlatans; d\u2019 autre part, d\u2019ouvrir des horizons aux scientifiques, de faire en sorte que ceux-ci ne soient pas de seuls techniciens. De toute fa\u00e7on, tout chercheur scientifique s\u00e9rieux, qui se penche sur des probl\u00e8mes difficiles, finit par \u00eatre confront\u00e9 \u00e0 des questions mi-philosophiques, mi-scientifiques : qu\u2019est-ce que l&rsquo;esprit, la soci\u00e9t\u00e9, l\u2019espace, le hasard? \u00bb<\/p>\n<p>Et puis, outre les questions classiques sur les concepts de signification, de v\u00e9rit\u00e9, de m\u00e9thode, une foule de probl\u00e8mes compl\u00e8tement nouveaux s\u2019offrent aux philosophes, particuli\u00e8rement aux \u00e9thiciens : la destruction de l\u2019environnement, la surpopulation, la surindustrialisation, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 sociale, le ch\u00f4mage&#8230; Sans oublier les avanc\u00e9es spectaculaires faites en biologie mol\u00e9culaire ou en g\u00e9n\u00e9tique, qui ram\u00e8nent immanquablement \u00e0 cette interrogation \u00e9ternelle : Qu\u2019est-ce que la vie?<\/p>\n<p>Mario Bunge est pr\u00eat \u00e0 discuter de tout, \u00e0 s\u2019arrimer aux d\u00e9couvertes de son temps pour raffiner la r\u00e9flexion. Mais jamais, au grand jamais, il n\u2019acceptera cette opinion en vogue <em>d&rsquo;arr\u00eater la science<\/em>.<\/p>\n<p>\u00ab Bien s\u00fbr, on peut le faire, commente-t-il. Mais ce n\u2019est pas une solution nouvelle, elle a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 tent\u00e9e : Hitler l\u2019a fait, Staline aussi. Ils ont eu un grand succ\u00e8s en tuant des branches enti\u00e8res de la science \u2013 Hitler en d\u00e9non\u00e7ant la r\u00e9activit\u00e9 et les quantas comme \u00e9tant des inventions juives, for\u00e7ant l\u2019exil de milliers de chercheurs; Staline en condamnant la g\u00e9n\u00e9tique, la psychologie et les sciences sociales.<\/p>\n<p>\u00ab Donc, on peut essayer encore une fois de recourir \u00e0 la barbarie, mais on ne r\u00e9sout rien du tout. Car que faire apr\u00e8s, quand on revient enfin \u00e0 la civilisation? La g\u00e9n\u00e9tique, qui se portait tr\u00e8s bien avant les grandes purges en Union sovi\u00e9tique, n&rsquo;a pas encore r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 totalement le retard qu\u2019elle a pris. Et en Allemagne, seule la chimie a fait des avanc\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est tr\u00e8s facile de tuer la culture ou la science: on peut le faire du jour au lendemain. On l\u2019a vu en Turquie, en Iran, maintenant en Alg\u00e9rie. Dans mon pays, en Argentine, en une seule ann\u00e9e, celle de 1966, le r\u00e9gime militaire a provoqu\u00e9 l\u2019exil d\u2019un millier de chercheurs scientifiques. Depuis, il n\u2019 y a presque plus de science en Argentine. Il y a bien eu le retour de la d\u00e9mocratie il y a onze ans, mais reb\u00e2tir la science, c\u2019est une tout autre chose.\u00bb<\/p>\n<figure class=\"figure align-center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"figure-img img-fluid\" src=\"https:\/\/www.acfas.ca\/sites\/default\/files\/inline-images\/MarioBunge_2.JPG\" alt=\"Marie Bunge, photographie en pied\" width=\"1385\" height=\"995\" data-entity-type=\"file\" data-entity-uuid=\"5723a8ab-c82e-42f9-98b2-058b24105b92\" \/><figcaption class=\"figure-caption\">Mario Bunge photographi\u00e9 chez lui, dans le cadre de l&rsquo;entretien. Cr\u00e9dits photographies : Yves Medam.\u00a0<\/figcaption><\/figure>\n<p>Note : pour en savoir plus sur le professeur Bunge,on peut se reporter au livre de Laurent-Michel Vacher : <em>Entretiens avec Mario Bunge : une philosophie pour l\u2019\u00e2ge de la science<\/em>, \u00c9ditions Liber, collection<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"paragraph paragraph--type--atom-text paragraph--view-mode--default\"><\/div>\n<div id=\"block-auteursdetailles\" class=\"block\">\n<div>\n<hr class=\"hr-md mt-5\" \/>\n<ul class=\"list-unstyled\">\n<li><strong id=\"author-key-0\" class=\"h5\">Mario Bunge<\/strong>\n<div class=\"text-muted small mb-2 decouvrir-auteur__field-ege-organization\">Universit\u00e9 McGill<\/div>\n<div class=\"decouvrir-auteur__field-ege-about\">\n<p>\u00ab Mario Augusto Bunge, n\u00e9 le 21 septembre 1919 \u00e0 Buenos Aires en Argentine et mort le 25 f\u00e9vrier 2020 \u00e0 Montr\u00e9al (Canada), est un physicien et philosophe canadien et argentin, fondateur de la revue <em>Minerva<\/em> en 1944. [&#8230;] Son \u0153uvre philosophique s&rsquo;inscrit dans la pens\u00e9e mat\u00e9rialiste, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans le courant \u00e9volutionniste du mat\u00e9rialisme scientifique. Ce mat\u00e9rialisme est dit scientifique au XIXe si\u00e8cle par opposition d&rsquo;une part au mat\u00e9rialisme des philosophes, et d&rsquo;autre part au mat\u00e9rialisme \u00e9thique ou moral (sens vernaculaire : attitude mat\u00e9rialiste). \u00bb Source <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mario_Bunge\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Wikip\u00e9dia<\/a>, consult\u00e9 le 16 mars 2023.<\/p>\n<\/div>\n<h2><a href=\"https:\/\/www.acfas.ca\/publications\/magazine\/2023\/03\/philosophie-sciences-entretien-mario-bunge\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">source<\/a><\/h2>\n<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous republions ici un entretien r\u00e9alis\u00e9 avec le philosophe des science, Mario Bunge (1919-2020), par la journaliste Jos\u00e9e Boileau. L&rsquo;entretien a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 initia le magazine de l&rsquo;Acfas, alors d\u00e9nomm\u00e9 Interface, en janvier 1995. Mario Bunge fait bande \u00e0 part. 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