Ahmed Halfaoui
Une fois pour toutes, ils ont fabriqué un cursus historique qui défie les vérités les plus saillantes et établit un profil socioculturel du peuple algérien qui heurte de façon insoutenable les réalités sociales et linguistiques. La culture populaire est ravalée au rang de folklore et les langues populaires à celui de survivances dialectales. Obsédés par la « préservation de l’unité de la nation », ils ont refusé de reconnaître l’évidence des inepties professées par toutes les institutions mobilisées dans la fabrication de l’homoalgérianus, conçu et homologué dans leurs laboratoires politico-idéologiques. Dont l’incompétence n’a d’équivalent que la facilité à se dédire et avec laquelle ils ont inventé des concepts de substitution pour absorber, au fur et à mesure, les revendications culturelles et linguistiques, dans une perpétuelle fuite en avant.
Au départ, la « noble »intention reposait sur la certitude que l’on pouvait fabriquer un citoyen uniformisé par le simple fait de le couler dans un moule unique. Le projet avait même des ambitions inouïes, dont la Charte Nationale de 1976 nous livre les attendus. Elle prévoit « qu’en retrouvant son propre équilibre à travers l’expression de son identité l’Algérie contribuera, beaucoup mieux, à enrichir la civilisation universelle tout en profitant, à bon escient, de ses apports et expériences. » Feu Houari Boumediene se justifiait en arguant qu’il fallait que nos frères arabes nous comprennent et que nous les comprenions.
Depuis, on ne se comprend toujours pas avec nos frères et on sait ce qu’il en est, de l’identité nationale, elle-même,comme du rayonnement culturel du pays. Quand 34 ans après on interroge un ex président de la république sur la question de l’identité culturelle du pays, il y a de quoi s’interroger sur le résultat des politiques menées. Chadli ose une définition de lui-même. Un amazigh arabisé par l’Islam. Comprenne qui pourra. Mais on ne peut s’empêcher de trouver une similitude avec ce qu’écrivait Allal El Fassi, à propos desMarocains berbérophones : « l’Islam des berbères est superficiel » (in « Al-Harakat al-istiqlaliyya bi lmagherib al-‘arabi» (p.152.). Il faut donc les arabiser est la conclusion logique de cet attendu. On pourrait, ainsi, y trouver l’explication du fait que l’opération est menée contre les langues endémiques et non contre la langue de l’occupant, qui continue de dominer dans les principales sphères de la société, notamment dans celles de la décision économique et de l’élaboration des politiques gouvernementales.
Pourtant, la résolution portant proclamation de l’Etoile Nord Africaine, lue par Messali Hadj, dénonçait le fait que toutes les traditions, les coutumes, toutes les aspirations des populations indigènes sont foulées aux pieds (par le colonialisme). Les langues populaires ont résisté, malgré tout, et sont plus vivantes que jamais, quand elles expriment la société réelle et qu’elles servent la création artistique et la transmission du patrimoine entre les générations. Alors même qu’elles ont été victimes de l’ostracisme dans les médias lourds et minorées. Au mieux, les œuvres en langue populaire, principalement l’Algérien subissent une pour les expurger des termes dont les origines sont étrangères. Une obsession qui échappe souvent à ceux qui l’ont nourrie.
Le Jacobinisme,emprunté comme méthode de construction de l’Etat Nation a eu beau ne pas trouver ses marques, l’entêtement n’en a pas été altéré. Certainement inspiré des Français, il n’a pas tenu compte que la langue de l’Ile de France, prolixe en intellectuels et en scientifiques, promue parmi les langues les plus répandues hors de leurs frontières, n’a pas pu asseoir son hégémonie sur les particularismes et les terroirs régionaux,qui ont résisté et continuent de le faire. Chez nous, ce type de réaction a pu produire des situations dramatiques,à l’encontre de tous les arguments qui plaidaient en faveur du renforcement de l’unité nationale. Cette dernière s’est trouvée, immédiatement, menacée non du fait des « différences » qui font la société algérienne, mais de celui de leur négation.
Durant la colonisation, ces « différences » se sont fondues dans une unité que personne ne peut nier et qui est venue à bout de la férocité coloniale. Si elles se manifestent, sous des formes opportunistes aggravées, c’est parce que « l’unité », telle qu’imposée par le pouvoir, n’a pas fonctionné et que, pire, elle a suscité les menaces hostiles à la cohésion nationale, par l’exclusion en poussant à leur radicalisation. Non reconnues, les différences finissent par ne plus reconnaître. « Tout ce qui est réel est rationnel et tout qui est rationnel est réel » a dit Hegel.
Cela ne semble pas avoir interpellé un tant soit peu les maîtres de notre destinée. En niant l’Histoire et les Hommes, au profit de mensonges démagogiques, dépassés par les événements, les décideurs pourront croire avoir raison devant ce que leur renvoie la force institutionnelle. Ils s’évertueront à ignorer les convictions populaires qu’ils ne peuvent percevoir, mais qui sont livrées à toutes les alternatives possibles.
Les dernières ouvertures opérées, à petites doses, sont des réponses inappropriées qui ne compensent pas le matraquage centrifugeur qui perdure, à l’école et à la télévision et dans le discours dominant. C’est dire que l’arabisation est encore et toujours vécue comme étant menacée par la vérité historique et par la manifestation de l’amazighité, sur quelque espace que ce soit. Cette thèse ne peut plus tenir. Elle ne tient plus dans les faits. Il est temps que la mise à plat se fasse, avant que des fissures irrémédiables ne se produisent sous le poids insupportable d’une arrogance qui n’a plus, véritablement, les moyens de les colmater, sauf ceux de les aggraver.




