mercredi, septembre 22, 2021

Robert F. KENNEDY: Pourquoi les Arabes ne veulent pas de nous en Syrie ?

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Pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants du chaos qui déchire le monde arabe…

Par Robert F. KENNEDY, Jr.[1]  (Traduit par Amir NOUR[2])

Ils ne haïssent pas ‘nos libertés’. Ils haïssent le fait que nous ayons trahi nos idéaux dans leurs propres pays – pour le pétrole.

En partie parce que mon père a été assassiné par un Arabe, je me suis efforcé de comprendre l’impact de la politique américaine au Moyen-Orient et en particulier les facteurs qui motivent parfois des réponses sanguinaires du monde islamique contre notre pays. En concentrant notre attention sur la montée de l’État islamique et en recherchant la source de la sauvagerie qui a coûté la vie à tant de victimes innocentes à Paris et à San Bernardino, nous pourrions aller au-delà des explications commodes de la religion et de l’idéologie. Nous devons examiner les raisons plus complexes de l’histoire et du pétrole – et comment elles font souvent pointer un doigt accusateur en direction de nos propres rivages.

Le registre peu reluisant des interventions violentes de l’Amérique en Syrie – peu connues du peuple américain mais bien connues des Syriens – a constitué un terrain fertile pour le djihadisme islamique violent qui rend aujourd’hui compliquée toute réponse efficace par notre gouvernement au défi posé par l’EIIL[3]. Tant que le public et les décideurs américains ne sont pas conscients de ce passé, d’autres interventions ne feraient qu’aggraver la crise. Le Secrétaire d’Etat John Kerry a annoncé cette semaine un cessez-le-feu « provisoire » en Syrie. Mais puisque l’influence et le prestige des Etats-Unis en Syrie sont minimes – et que le cessez-le-feu n’inclut pas des combattants clés tels que l’État islamique et al-Nusra, celui-ci ne peut être, au mieux, qu’une trêve fragile. De même, l’intensification de l’intervention militaire décidée par le président Obama – des frappes aériennes américaines ont ciblé en Libye un camp d’entraînement de l’Etat islamique la semaine dernière – est de nature à renforcer plutôt qu’à affaiblir les radicaux. Comme rapporté par le New York Times[4] à la une de son édition du 8 décembre 2015, les responsables politiques et les planificateurs stratégiques de l’Etat Islamique cherchent à provoquer une intervention militaire américaine. Ils savent par expérience que cela inondera leurs rangs de combattants volontaires, noiera les voix de la modération et unifiera le monde islamique contre l’Amérique.

« Bien avant que notre occupation de l’Irak en 2003 déclenche l’insurrection sunnite qui s’est maintenant transformée en Etat islamique, la CIA avait nourri le djihadisme violent  en tant qu’arme de la guerre froide… »

Afin de comprendre cette dynamique, nous devons regarder l’histoire du point de vue des Syriens et en particulier les racines du conflit actuel. Bien avant que notre occupation de l’Irak en 2003 déclenche l’insurrection sunnite qui s’est maintenant transformée en Etat islamique, la CIA avait nourri le djihadisme violent en tant qu’arme de la guerre froide et alourdi les relations américano-syriennes de charges toxiques.

Cela ne s’est pas fait sans controverse chez nous. En Juillet 1957, suite à un coup d’Etat avorté de la CIA en Syrie, mon oncle, le sénateur John F. Kennedy, a provoqué l’ire de la Maison Blanche d’Eisenhower, des dirigeants des deux partis politiques et de nos alliés européens en prononçant un discours historique dans lequel il appuya le droit à l’autogouvernance dans le monde arabe et la fin de l’ingérence impérialiste de l’Amérique dans les pays arabes. Tout au long de ma vie, et en particulier au cours de mes fréquents voyages au Moyen-Orient, d’innombrables Arabes m’ont rappelé affectueusement ce discours considéré comme la déclaration la plus claire de l’idéalisme qu’ils attendaient des Etats-Unis. Le discours de Kennedy fut un appel pour réengager l’Amérique envers les valeurs élevées que notre pays a défendues dans la Charte de l’Atlantique[5], dont la promesse formelle que toutes les anciennes colonies européennes auraient le droit à l’autodétermination après la Seconde Guerre mondiale. Franklin D. Roosevelt avait forcé la main de Winston Churchill et des autres dirigeants alliés pour signer la Charte de l’Atlantique en 1941, et ce comme condition préalable au soutien des Etats-Unis dans la guerre européenne contre le fascisme.

Mais, en grande partie à cause d’Allen Dulles et de la CIA, dont les intrigues de politique étrangère étaient souvent en contradiction directe avec les politiques énoncées par notre nation, la voie suivie n’était pas celle, idéaliste, décrite dans la Charte de l’Atlantique. En 1957, mon grand-père, l’Ambassadeur Joseph P. Kennedy, fit partie d’un comité secret chargé d’enquêter sur les méfaits clandestins de la CIA au Moyen-Orient. Le rapport dit  «Bruce-Lovett Report»[6], dont il était signataire, a décrit les tentatives de coup d’Etat de la CIA en Jordanie, en Syrie, en Iran, en Irak et en Egypte, toutes bien connues de l’opinion publique arabe, mais pratiquement inconnues du peuple américain qui prit pour argent comptant les dénégations de son gouvernement. Le rapport a blâmé la CIA pour l’anti-américanisme rampant qui commença ensuite mystérieusement à s’enraciner «dans de nombreux pays dans le monde aujourd’hui». Le rapport Bruce-Lovett a fait remarquer que de telles interventions étaient contraires aux valeurs américaines et avaient compromis le leadership international et l’autorité morale de l’Amérique, à l’insu du peuple américain. Le rapport a également indiqué que la CIA n’a jamais considéré la façon dont nous traiterions pareilles interventions si un quelconque gouvernement étranger venait à les concevoir contre notre pays.

Ceci est l’histoire sanglante que les interventionnistes modernes comme George W. Bush, Ted Cruz et Marco Rubio perdent de vue quand ils débitent leur trope narcissique selon lequel les nationalistes moyen-orientaux «nous haïssent pour nos libertés». Ce n’est pas le cas pour la plupart d’entre eux ; au contraire, ils nous haïssent pour la façon dont nous avons trahi ces libertés – nos propres idéaux – à l’intérieur de leurs frontières.

* * *

Pour que les Américains comprennent vraiment ce qui se passe, il est important d’examiner quelques détails de cette histoire sordide mais si peu retenue. Durant les années 1950, le président Eisenhower et les frères Dulles – le directeur de la CIA, Allen Dulles, et le Secrétaire d’État, John Foster Dulles – repoussèrent les propositions soviétiques de faire du Moyen-Orient une zone neutre dans la guerre froide et de laisser les Arabes gouverner l’Arabie. En revanche, ils ont monté une guerre clandestine contre le nationalisme arabe – qu’Allen Dulles a assimilé au communisme – en particulier lorsque l’indépendance arabe a menacé les intérêts des concessions pétrolières. Ils octroyèrent une aide militaire américaine secrète aux tyrans en Arabie Saoudite, en Jordanie, en Irak et au Liban, en favorisant des marionnettes véhiculant des idéologies djihadistes conservatrices qu’ils considéraient comme un antidote fiable au marxisme soviétique. Lors d’une réunion à la Maison Blanche entre le directeur de la planification à la CIA, Frank Wisner, et John Foster Dulles, en septembre 1957, Eisenhower conseilla l’agence en disant : «Nous devons tout faire pour mettre l’accent sur l’aspect ‘guerre sainte’», selon un mémo consigné par son secrétaire personnel, le général Andrew J. Goodpaster.

La CIA a commencé son ingérence active en Syrie en 1949, un an à peine après la création de l’agence. Les patriotes syriens avaient déclaré la guerre aux Nazis, expulsé leurs dirigeants coloniaux français de Vichy et conçu une démocratie laïque fragile basée sur le modèle américain. Mais en mars 1949, le président démocratiquement élu de la Syrie, Shukri al-Quwatli, hésita à approuver le «Trans-Arabian Pipeline», un projet américain destiné à relier les champs pétrolifères de l’Arabie Saoudite aux ports du Liban via la Syrie. Dans son livre «Legacy of Ashes»[7], l’historien de la CIA Tim Weiner raconte qu’en représailles au manque d’enthousiasme manifesté par al-Quwatli pour le pipeline américain, la CIA fomenta un coup d’Etat visant à remplacer al-Quwatli par un dictateur trié sur le volet, ayant fait l’objet d’une condamnation pour escroquerie, appelé Husni al-Za’im. Al-Za’im eut à peine le temps de dissoudre le Parlement et d’approuver le projet de pipeline américain qu’il fut déposé par ses compatriotes, quatre mois et demi après son accession au pouvoir.

Suite à plusieurs contre-coups d’Etat dans le nouveau pays déstabilisé, le peuple syrien a, à nouveau, tenté la démocratie en 1955, en réélisant al-Quwatli et son Parti National. Al-Quwatli était encore un neutraliste de la guerre froide, mais, piqué par l’implication américaine dans son éviction, il penche vers le camp soviétique. Cette posture a amené le directeur de la CIA Dulles à déclarer que «la Syrie est mûre pour un coup d’Etat» et à envoyer à Damas ses deux magiciens des coups d’Etat, Kim Roosevelt et Rocky Stone.

Deux ans plus tôt, Roosevelt et Stone avaient orchestré un coup d’Etat en Iran contre le président démocratiquement élu Mohammed Mosaddegh, après que celui-ci ait tenté de renégocier les termes de contrats déséquilibrés de l’Iran avec le géant pétrolier britannique Anglo-Iranian Oil Company (BP actuellement). Mosaddegh fut le premier dirigeant élu durant les 4000 ans d’histoire de l’Iran et un champion populaire de la démocratie dans le monde en développement. Mosaddegh expulsa tous les diplomates britanniques après avoir découvert une tentative de coup d’Etat fomentée par des agents des services de renseignement britanniques travaillant de concert avec BP. Mosaddegh, cependant, a fait l’erreur fatale de résister aux supplications de ses conseillers d’expulser également la CIA qu’ils soupçonnaient, à juste titre, d’être complice dans le complot britannique. Idéalisant les États-Unis comme un modèle pour la nouvelle démocratie de l’Iran, Mosaddegh croyait les Américains incapables de telles perfidies. Malgré les agissements de Dulles, le président Harry Truman avait interdit à la CIA de se joindre activement à l’aventure britannique pour renverser Mosaddegh. Lorsque Eisenhower prit ses fonctions en Janvier 1953, il a immédiatement donné les coudées franches à Dulles. Après l’éviction de Mosaddegh dans «l’Opération Ajax», Stone et Roosevelt installèrent le Shah Reza Pahlavi, qui favorisa les sociétés pétrolières américaines mais dont les deux décennies de sauvagerie parrainée par la CIA et dirigée contre son propre peuple du haut de son trône du Paon allaient finalement déclencher la révolution islamique de 1979 qui tourmente notre politique étrangère depuis 35 ans.

Ragaillardi par son «succès» dans l’Opération Ajax en Iran, Stone arriva à Damas en avril 1957, avec 3 millions de dollars en poche dans l’objectif d’armer et d’inciter les militants islamistes et de corrompre les officiers militaires et les dirigeants syriens en vue de renverser le régime laïc démocratiquement élu d’al-Quwatli, selon le livre de John Prados «Safe for Democracy : the Secret Wars of the CIA»[8]. Travaillant avec les Frères musulmans grâce à des millions de dollars, Rocky Stone complota pour assassiner le chef des services de renseignement de la Syrie, le chef de son état-major et le chef du Parti communiste et organisa des «conspirations nationales et diverses provocations brutales» en Irak, au Liban et en Jordanie, susceptibles d’être imputées aux baasistes syriens. Tim Weiner décrit dans «Legacy of Ashes» comment le plan de la CIA devait déstabiliser le gouvernement syrien et créer un prétexte pour une invasion de la Syrie par l’Irak et la Jordanie, dont les gouvernements étaient déjà sous contrôle de la CIA. Kim Roosevelt prédit que le gouvernement fantoche nouvellement installé par la CIA s’appuierait «d’abord sur des mesures répressives et un exercice arbitraire du pouvoir», selon des documents déclassifiés de la CIA cités par le journal britannique The Guardian[9].

« Même au moment où l’Amérique envisage d’engager une nouvelle intervention violente au Moyen-Orient, la plupart des Américains ne sont pas conscients des nombreuses façons dont le ‘retour de bâton’ de précédentes bévues de la CIA a aidé à façonner la crise actuelle »

Mais tout cet argent de la CIA n’a pas réussi à corrompre les officiers militaires syriens. Ces derniers informèrent le régime baathiste des tentatives de corruption de la CIA. En réaction, l’armée syrienne investit l’ambassade américaine et captura Stone. A l’issue d’un sévère interrogatoire, Stone fit une confession télévisée au sujet de son rôle dans le coup d’Etat iranien et dans la tentative avortée de la CIA pour renverser le gouvernement légitime de la Syrie. Les Syriens expulsèrent Stone et deux membres du personnel de l’ambassade des Etats-Unis. Ce fut là, la première fois qu’un diplomate du Département d’Etat américain était déclaré persona non grata dans un pays arabe. La Maison Blanche d’Eisenhower rejeta vainement les confessions de Stone, les qualifiant de «fabrications» et de «calomnies», des dénégations gobées entièrement par la presse américaine, emmenée par le New York Times, et crues par le peuple américain, qui partageait la vision idéaliste qu’avait Mossadegh du gouvernement des Etats-Unis. La Syrie procéda à une purge de tous les politiciens sympathisants des États-Unis et exécuta, pour trahison, tous les officiers militaires associés au coup d’Etat. En représailles, les États-Unis envoyèrent la Sixième Flotte en Méditerranée, agitèrent la menace de guerre et poussèrent la Turquie à envahir la Syrie. Les Turcs massèrent 50.000 soldats aux frontières avec la Syrie et ne firent machine arrière que devant l’opposition unanime de la Ligue des Etats Arabes dont les leaders étaient furieux de l’intervention des Etats-Unis. Même après son expulsion, la CIA a poursuivi ses efforts secrets visant à renverser le gouvernement baathiste démocratiquement élu de la Syrie. La CIA complota avec le MI6 britannique pour former un «Comité pour la Syrie Libre» et arma les Frères musulmans afin d’assassiner trois fonctionnaires du gouvernement syrien qui avaient aidé à démasquer «le complot américain», selon Matthew Jones dans «The ‘Prefered Plan’: The Anglo-American Working Group Report Covert Action in Syria, 1957»[10]. Le «méfait de la CIA a eu pour conséquence d’éloigner davantage encore la Syrie des États-Unis et de la pousser vers des alliances prolongées avec la Russie et l’Egypte.

Après la deuxième tentative de coup d’Etat en Syrie, des émeutes anti-américaines ont secoué le Moyen-Orient, du Liban à l’Algérie. Parmi les répercussions enregistrées fut le coup d’Etat du 14 juillet 1958, dirigé par la nouvelle vague d’officiers militaires anti-américains qui renversèrent le monarque pro-américain de l’Irak, Nouri al-Said. Les leaders du coup d’Etat publièrent des documents secrets du gouvernement, affichant Nouri al-Said comme une marionnette grassement payée par la CIA. En réponse à la trahison américaine, le nouveau gouvernement irakien invita des diplomates et des conseillers économiques soviétiques en Irak et tourna le dos à l’Occident.

Ayant aliéné l’Irak et la Syrie, Kim Roosevelt fuit le Moyen-Orient pour aller travailler en tant que cadre dans l’industrie pétrolière qu’il avait si bien servie au cours de sa carrière dans la fonction publique au sein de la CIA. Le remplaçant, nommé par Roosevelt, comme chef de station de la CIA, James Critchfield, tenta sans succès d’assassiner le nouveau président irakien en utilisant un mouchoir empoisonné, selon Weiner. Cinq ans plus tard, la CIA a finalement réussi à destituer le président irakien et à installer le parti Baath au pouvoir en Irak. Un jeune meurtrier charismatique nommé Saddam Hussein figurait parmi les dirigeants éminents de l’équipe baathiste de la CIA[11]. Le Secrétaire du Parti Baath, Ali Saleh Sa’adi, qui prit ses fonctions aux côtés de Saddam Hussein, dira plus tard: «Nous sommes arrivés au pouvoir à bord d’un train de la CIA», selon «A Brutal Friendship: The West and the Arab Elite»[12] de Said Aburish, journaliste et auteur. Aburish raconte que la CIA a fourni à Saddam et à ses acolytes une liste de personnes qui «devaient être éliminées immédiatement afin d’assurer le succès escompté». Tim Weiner écrit que Critchfield a reconnu plus tard que la CIA avait, essentiellement, «créé Saddam Hussein». Pendant les années Reagan, la CIA a accordé à Hussein des milliards de dollars destinés à financer la formation, le soutien aux forces spéciales, l’achat d’armes et l’obtention de renseignements concernant le champ de bataille, en sachant qu’il utilisait du gaz moutarde et innervant ainsi que des armes biologiques – y compris de l’anthrax obtenu du gouvernement américain – dans sa guerre contre l’Iran. Reagan et son directeur de la CIA, Bill Casey, considéraient Saddam comme un ami potentiel pour l’industrie pétrolière américaine et un rempart solide contre la propagation de la révolution islamique de l’Iran. Leur émissaire, Donald Rumsfeld, offrit à Saddam des éperons de cow-boy en or et un choix d’armes biologiques, chimiques et conventionnelles, à l’occasion d’un voyage à Bagdad en 1983. Dans le même temps, la CIA fournissait illégalement à l’ennemi de Saddam, l’Iran, des milliers de missiles anti-chars et anti-aériens pour combattre l’Irak, un crime rendu célèbre par le scandale Iran-Contra. Des Jihadistes des deux côtés utilisèrent ultérieurement plusieurs de ces armes livrées par la CIA, en les retournant contre le peuple américain.

Même au moment où l’Amérique envisage encore une autre intervention violente au Moyen-Orient, la plupart des Américains ne sont pas conscients des nombreuses façons dont le «retour de bâton» de précédentes bévues de la CIA a aidé à façonner la crise actuelle. Les répercussions de décennies de manigances de la CIA continuent de faire écho à travers le Moyen-Orient aujourd’hui, dans les capitales nationales, depuis les mosquées et les écoles coraniques, dans un paysage de naufrage de la démocratie et de l’islam modéré que la CIA a aidé à oblitérer.

Une procession de dictateurs iraniens et syriens, y compris Bachar al-Assad et son père, ont invoqué l’histoire des coups sanglants de la CIA comme prétexte pour leur régime autoritaire, pour leurs tactiques répressives et pour leur besoin d’une forte alliance russe. Ces histoires sont donc bien connues des populations de la Syrie et de l’Iran qui interprètent, tout naturellement, le débat sur une intervention des Etats-Unis dans le contexte de cette histoire.

Alors que la docile presse américaine répète comme un perroquet le récit que notre soutien militaire à l’insurrection syrienne est purement humanitaire, beaucoup d’Arabes voient la crise actuelle comme une nouvelle guerre par procuration motivée par les pipelines et la géopolitique. Avant de s’engouffrer plus profondément dans la déflagration, il serait sage pour nous de considérer les faits abondants soutenant cette thèse.

Du point de vue des Arabes, notre guerre contre Bachar al-Assad n’a pas commencé avec les protestations civiles pacifiques du printemps arabe en 2011. Elle a commencé en 2000 [2009 ?] plutôt, lorsque le Qatar proposa de construire un gazoduc[13] long de 1500 kilomètres, d’une valeur de 10 milliards $, passant à travers l’Arabie Saoudite, la Jordanie, la Syrie et la Turquie. Le Qatar partage avec l’Iran le champ gazier de South Pars/North Dome, le plus riche dépôt de gaz naturel au monde. Jusqu’à récemment, l’embargo sur le commerce international interdisait à l’Iran de vendre du gaz à l’étranger. Pendant ce temps, le gaz du Qatar peut atteindre les marchés européens à la condition qu’il soit liquéfié et transporté par voie maritime, une route qui limite le volume d’exportation et augmente les coûts de manière significative. Le gazoduc proposé aurait lié le Qatar directement aux marchés énergétiques européens par l’intermédiaire de terminaux de distribution en Turquie, qui empocherait d’importants revenus liés aux taxes de transit. Le gazoduc Qatar/Turquie donnerait aux royaumes sunnites du Golfe Persique la possibilité d’une domination décisive des marchés mondiaux de gaz naturel et renforcerait le Qatar, l’allié le plus proche de l’Amérique dans le monde arabe. Le Qatar accueille deux énormes bases militaires américaines et abrite le siège du Commandement Central des Etats-Unis au Moyen-Orient.

L’Union Européenne, dont 30% des importations de gaz proviennent de la Russie, était tout aussi avide de ce gazoduc, qui aurait approvisionné ses membres en énergie à bon marché en les soulageant de l’influence économique et politique étouffante dont dispose Vladimir Poutine. La Turquie, qui est le deuxième plus important client gazier de la Russie, a été particulièrement soucieuse de mettre fin à sa dépendance à l’égard de son ancien rival et de se positionner comme une plaque tournante lucrative pour les carburants asiatiques à destination des marchés européens. Le gazoduc qatari aurait servi les intérêts de la monarchie conservatrice sunnite d’Arabie Saoudite en lui permettant de prendre pied dans une Syrie dominée par les chiites. L’objectif géopolitique des Saoudiens est de contenir la puissance économique et politique du principal rival du royaume, l’Iran, un Etat chiite et proche allié de Bachar al-Assad. La monarchie saoudienne considérait la prise de contrôle chiite en Irak, soutenue par les Etats-Unis (et, plus récemment, la fin de l’embargo commercial imposé à l’Iran), comme une rétrogradation de son statut de puissance régionale, alors qu’elle était déjà engagée dans une guerre par procuration contre Téhéran au Yémen, une guerre mise en évidence par le génocide saoudien contre la tribu des houthie soutenue par l’Iran.

Bien sûr, les Russes, qui exportent 70 pour cent[14] de leur gaz vers l’Europe, considèrent le gazoduc Qatar/Turquie comme une menace existentielle. De l’avis de Poutine, le gazoduc qatari est un complot ourdi par l’OTAN afin de modifier le statu quo, de priver la Russie de son seul point d’appui au Moyen-Orient, d’étrangler l’économie russe et de mettre fin à l’influence russe sur le marché énergétique européen. En 2009, Bashar al-Assad annonça qu’il refuserait de signer l’accord permettant de faire passer le gazoduc par la Syrie, et ce pour «protéger les intérêts de notre allié russe».

Assad enragea davantage encore les monarques sunnites du Golfe en endossant un «gazoduc islamique»[15] approuvé par les Russes et s’entendant du côté iranien du champ de gaz aux ports du Liban à travers la Syrie. Le gazoduc islamique ferait de l’Iran chiite, et non pas du Qatar sunnite, le principal fournisseur du marché énergétique européen et accroîtrait considérablement l’influence de Téhéran au Moyen-Orient et dans le monde. Israël aussi était, de façon compréhensible, déterminé à faire échouer le projet du gazoduc islamique, qui enrichirait l’Iran et la Syrie et renforcerait vraisemblablement leurs mandataires, le Hezbollah et le Hamas.

Les télégrammes et les rapports secrets des agences de renseignement américaine, saoudienne et israélienne indiquent qu’aussitôt qu’Assad a rejeté le projet de gazoduc qatari, les responsables militaires et du renseignement chargés de la planification se mirent rapidement d’accord sur le fait que fomenter un soulèvement sunnite en Syrie pour renverser le récalcitrant Bachar al-Assad était une voie possible pour la réalisation de l’objectif commun de finalisation du projet de connexion gazière entre le Qatar  et la Turquie. En 2009, selon WikiLeaks, peu après que Bachar al-Assad eut rejeté le gazoduc qatari, la CIA a commencé à financer des groupes d’opposition en Syrie[16]. Il est important de noter que cela intervint bien avant le soulèvement contre Assad né du Printemps arabe.

« L’idée de fomenter une guerre civile entre sunnites et chiites pour affaiblir les régimes syrien et iranien, afin de maintenir le contrôle de l’approvisionnement en produits pétrochimiques en provenance de cette région, n’était pas une notion nouvelle dans le lexique du Pentagone »

La famille de Bachar al-Assad est alaouite ; une secte musulmane largement perçue comme alignée sur le camp chiite. «Bachar al-Assad n’a jamais été censé être président», m’a dit le journaliste Seymour Hersh dans une interview. «Son père l’a ramené de l’école de médecine à Londres quand son frère aîné, l’héritier présumé, a été tué dans un accident de voiture». Avant le début de la guerre, selon Hersh, Assad s’apprêtait à libéraliser le pays. «Ils avaient l’Internet, des journaux et des distributeurs automatiques et Assad voulait se tourner vers l’Occident. Après Septembre 2001, il a communiqué des milliers de fichiers précieux à la CIA sur les radicaux djihadistes, qu’il considérait comme un ennemi commun». Le régime d’Assad était délibérément laïc et la Syrie impressionnante par sa diversité. Le gouvernement et l’armée Syrienne, par exemple, étaient à 80 pour cent sunnites. Assad a préservé la paix entre ses diverses populations au moyen d’une armée forte et disciplinée fidèle à la famille Assad, d’une allégeance garantie par un corps d’officiers jouissant d’estime au plan national et très bien payés, d’un appareil de renseignement froidement efficace et un penchant pour la brutalité qui, avant la guerre, était plutôt modérée par rapport à celle pratiquée par d’autres dirigeants du Moyen-Orient, y compris nos alliés actuels. Selon Hersh, «Assurément, il ne décapitait pas les gens tous les mercredis comme les font les Saoudiens à la Mecque».

Un autre vieux routier du journalisme, Bob Parry, fait écho à cette évaluation : «Personne dans la région n’a les mains propres ; mais en matière de torture, de massacres, de [suppression] des libertés civiles et de soutien au terrorisme, Assad est bien meilleur que les Saoudiens». Personne ne croyait que le régime était vulnérable au point de sombrer dans l’anarchie qui avait déchiré l’Egypte, la Libye, le Yémen et la Tunisie. Jusqu’au printemps de 2011, il y avait de petites manifestations pacifiques à Damas contre la répression pratiquée par le régime d’Assad. Elles étaient surtout des ramifications du printemps arabe qui s’était propagé de manière virale à travers les Etats de la Ligue arabe, l’été précédent. Les télégrammes révélés par WikiLeaks indiquent toutefois que la CIA était déjà présente sur le terrain syrien.

Mais les royaumes sunnites, en raison des vastes pétrodollars en jeu, voulaient un engagement beaucoup plus profond de l’Amérique. Le 4 Septembre 2013, le Secrétaire d’État John Kerry a affirmé, lors d’une audition devant le Congrès[17], que les royaumes sunnites avaient offert de régler la facture d’une invasion américaine de la Syrie pour renverser Bachar al-Assad. «En fait, certains d’entre eux ont dit que si les États-Unis sont prêts à accomplir tout le travail, comme nous l’avons fait auparavant dans d’autres endroits [Irak], ils prendraient en charge les coûts ». Kerry a confirmé cette information à la Congresswoman républicaine Ileana Ros-Lehtinen en lui disant que «S’agissant de l’offre de pays arabes de supporter le coût (d’une invasion américaine) pour renverser Assad, la réponse est assurément oui ; ils l’ont faite. L’offre demeure sur la table».

Malgré la pression des républicains, Barack Obama rechigna à embaucher de jeunes Américains pour mourir comme mercenaires au nom d’un conglomérat gazier. De manière tout à fait sage, Obama ignora les clameurs des républicains en faveur de l’envoi de troupes au sol en Syrie ou de l’allocation de plus de fonds aux «insurgés modérés». Mais vers la fin de l’année 2011, la pression républicaine et nos alliés sunnites avaient réussi à pousser le gouvernement américain à se jeter dans la mêlée.

En 2011, les États-Unis se joignirent à la France, le Qatar, l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Royaume-Uni pour former la Coalition des Amis de la Syrie, qui a demandé officiellement le retrait d’Assad. La CIA a fourni 6 millions $ à Barada, une chaîne de télévision britannique, pour produire des émissions implorant l’éviction d’Assad. Des documents des services de renseignement saoudiens, publiés par WikiLeaks, montrent que vers 2012, la Turquie, le Qatar et l’Arabie Saoudite armaient, formaient et finançaient des combattants radicaux jihadistes sunnites de Syrie, d’Irak et d’ailleurs pour renverser le régime chiite d’Assad. Le Qatar, qui avait le plus à y gagner, a investi 3 milliards $[18] dans l’organisation de l’insurrection et a invité le Pentagone à former les insurgés dans les bases américaines installées au Qatar. Selon un article[19] de Seymour Hersh, daté d’avril 2014, les circuits d’acheminement des armes de la CIA étaient financés par la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar.

L’idée de fomenter une guerre civile entre sunnites et chiites pour affaiblir les régimes syrien et iranien, afin de maintenir le contrôle de l’approvisionnement en produits pétrochimiques en provenance de cette région, n’était pas une notion nouvelle dans le lexique du Pentagone. Un rapport accablant de la Rand Corporation[20], daté de 2008 et financé par le Pentagone proposait un plan précis pour ce qui allait se produire. Ce rapport fait observer que le contrôle des gisements de pétrole et de gaz du Golfe Persique restera, pour les Etats-Unis, «une priorité stratégique» qui «va interagir fortement avec la nécessité de poursuivre la longue guerre». La Rand recommanda d’utiliser «l’action secrète, les opérations d’information, la guerre non conventionnelle» pour appliquer une stratégie du «diviser pour régner». Les «Etats-Unis et leurs alliés locaux pourraient utiliser les djihadistes nationalistes pour lancer une campagne par procuration» et «les dirigeants des États-Unis pourraient également choisir de capitaliser sur la trajectoire durable du conflit chiite-sunnite en prenant le parti des régimes sunnites conservateurs contre les mouvements d’autonomisation chiites dans le monde musulman… possiblement en aidant les gouvernements sunnites autoritaires contre un Iran continuellement hostile».

« Si notre objectif est la paix à long terme au Moyen-Orient, l’autonomie gouvernementale des nations arabes et la sécurité nationale des Etats-Unis, nous devons entreprendre toute nouvelle intervention dans la région avec un oeil sur l’histoire et un désir intense d’apprendre ses leçons »

Comme prévu, la réaction excessive d’Assad à la crise préfabriquée à l’étranger de fabrication étrangère – en larguant des barils explosifs sur les bastions sunnites et en tuant des civils – polarisa la fracture chiite/ sunnite de la Syrie et permit aux décideurs américains de vendre au peuple américain l’idée que la lutte autour du gazoduc était une guerre humanitaire. Lorsque les soldats sunnites de l’armée syrienne ont commencé à faire défection en 2013, la coalition occidentale arma l’Armée Syrienne Libre dans le but de déstabiliser davantage la Syrie. Le portrait fait par la presse, présentant l’Armée Syrienne Libre comme des bataillons organisés de Syriens modérés, était délirant. Les unités dissoutes se regroupèrent dans des centaines de milices, indépendantes les unes des autres, dont la plupart étaient commandées par, ou alliés avec, des militants djihadistes qui étaient les combattants les plus engagés et les plus efficaces. Pendant ce temps, les armées sunnites d’Al-Qaïda en Irak traversaient la frontière de l’Irak avec la Syrie et unissaient leurs forces avec les escadrons de déserteurs de l’Armée Syrienne Libre, dont beaucoup étaient formés et armés par les Etats-Unis.

En dépit du portrait fait par les médias dominants d’un soulèvement arabe modéré contre le tyran Assad, les responsables de la planification auprès des services de renseignement américains savaient dès le départ que leurs mandataires liés au projet de gazoduc étaient des jihadistes radicaux qui se tailleraient probablement un nouveau califat islamique dans la région sunnite de la Syrie et de l’Irak. Deux ans avant que les égorgeurs de l’EIIL n’apparaissent sur la scène mondiale, une étude[21] de sept pages, datée du 12 août 2012, élaborée par la Defense Intelligence Agency des Etats-Unis, obtenue par le groupe de droite Judicial Watch, avait averti que grâce au soutien continu accordé par la Coalition américano-sunnite aux djihadistes radicaux sunnites, «Les Salafistes, les Frères musulmans et Al-Qaida en Irak (aujourd’hui appelée EIIL), sont les principales forces qui dirigent l’insurrection en Syrie ». Utilisant des fonds octroyés par les États-Unis et les Etats du Golfe, ces groupes avaient transformé les manifestations pacifiques contre Bachar al-Assad en les orientant vers «une direction clairement sectaire (chiites contre sunnites) ». Le document note que le conflit était devenu une guerre civile sectaire soutenue par «des puissances religieuses et politiques» sunnites. Il dépeint le conflit syrien comme une guerre mondiale pour le contrôle des ressources de la région avec «l’Occident, les pays du Golfe et la Turquie soutenant l’opposition [à Assad], tandis que la Russie, la Chine et l’Iran soutiennent le régime». Les auteurs de ce rapport de sept pages du Pentagone semblent approuver l’avènement prédit du califat de l’EIIL: «Si la situation se dénoue, il existe une possibilité d’établissement d’une principauté salafiste, déclarée ou non, dans l’est de la Syrie (Hasaka et Der Zor) ; ce qui correspond exactement à ce que les puissances soutenant l’opposition veulent afin d’isoler le régime syrien». Le rapport du Pentagone avertit que cette nouvelle principauté pourrait s’étendre, à travers la frontière irakienne, vers Mossoul et Ramadi et  «proclamer la naissance d’un Etat islamique à travers son union avec d’autres organisations terroristes en Irak et en Syrie».

Bien sûr, c’est précisément ce qui s’est produit. Et ce n’est pas par coïncidence, les régions de la Syrie occupées par l’État islamique englobent exactement le tracé proposé du pipeline qatari.

Mais en 2014, nos mandataires sunnites horrifièrent le peuple américain en coupant des têtes et en causant le déplacement d’un million de réfugiés vers l’Europe. «Les stratégies fondées sur l’idée que l’ennemi de mon ennemi est mon ami peuvent être une sorte d’aveuglement», dit Tim Clemente, qui a présidé la Joint Terrorism Task Force du FBI de 2004 à 2008 et a servi d’agent de liaison en Irak entre le FBI, la police nationale irakienne et l’armée américaine. «Nous avons commis la même erreur lorsque nous avons formé les moudjahidin en Afghanistan. Dès que les Russes sont partis, nos prétendus amis ont commencé à démolir des antiquités, à asservir les femmes, à mutiler les corps et à tirer sur nous», m’a dit Clemente dans une interview.

Lorsque « Jihadi John » de l’Etat islamique a commencé à assassiner des prisonniers en les filmant à la télévision, la Maison Blanche fit volte-face, parlant moins de la destitution d’Assad et plus de stabilité régionale. L’administration Obama a alors commencé à prendre ses distances à l’endroit de l’insurrection que nous avions financée. La Maison Blanche pointa un doigt accusateur vers nos alliés. Le 3 Octobre 2014, le vice-président Joe Biden a dit à des étudiants, au forum John F. Kennedy Jr. de l’Institut des sciences politiques de Harvard, que «nos alliés dans la région étaient notre plus grand problème en Syrie». Il a expliqué que la Turquie, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis étaient «tellement déterminés à abattre Assad», qu’ils avaient lancé une «guerre sunnite-chiite par procuration» canalisant «des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armes à quiconque se battrait contre Assad. Sauf que les personnes qui étaient approvisionnées appartenaient à al-Nusra et al-Qaïda» – les deux groupes qui ont fusionné en 2014 pour former l’Etat islamique. Biden semblait furieux de ne pas pouvoir compter sur nos «amis» de confiance pour suivre l’agenda américain.

Au Moyen-Orient, des dirigeants arabes accusent régulièrement les États-Unis d’avoir créé l’Etat islamique. Pour la plupart des Américains, de telles accusations semblent insensées. Cependant, pour beaucoup d’Arabes, les preuves de l’implication des Etats-Unis sont si abondantes qu’ils concluent que notre rôle dans la promotion de l’Etat islamique doit avoir été délibéré.

En réalité, nombre de combattants de l’État Islamique et leurs commandants sont, du point de vue idéologique et organisationnel, des successeurs aux djihadistes que la CIA n’a eu de cesse d’entretenir pendant plus de 30 ans, de la Syrie à l’Egypte et de l’Afghanistan à l’Irak.

« Tout comme les Syriens fuyant vers l’Europe, aucun Américain ne veut envoyer son enfant mourir pour un gazoduc »

Avant l’invasion américaine, il n’y avait pas d’Al-Qaïda dans l’Irak de Saddam Hussein. Le président George W. Bush a détruit le gouvernement laïc de Saddam, et son vice-roi, Paul Bremer, dans un acte monumental de mauvaise gestion, a effectivement créé l’armée sunnite, appelée aujourd’hui l’Etat islamique. Bremer a porté les chiites au pouvoir et interdit le Parti Baath de Saddam, licenciant par là même quelque 700.000 responsables gouvernementaux et du parti, majoritairement sunnites, depuis les ministres jusqu’aux maîtres d’école. Il a ensuite dissous l’armée, forte de 380.000 hommes, qui était à 80 pour cent sunnite. Les actions de Bremer ont eu pour effet de dépouiller un million de sunnites irakiens de leur rang, de leurs  propriétés, de leur richesse et de leur pouvoir; donnant ainsi naissance à une sous-classe, désespérée et en colère, constituée de Sunnites instruits, capables, formés et lourdement armés n’ayant plus grand-chose à perdre. L’insurrection sunnite s’est donnée le nom d’Al-Qaïda en Irak. À partir de 2011, nos alliés ont financé l’invasion de la Syrie par les combattants de l’AQI. En Avril 2013, après être entrée en Syrie, AQI changea son nom en EIIL. Selon Dexter Filkins du New Yorker, «L’EIIL est dirigé par un conseil d’anciens généraux irakiens… Beaucoup sont membres du parti Baath laïc de Saddam Hussein qui se sont convertis à l’islam radical dans les prisons américaines». Les 500 millions $ d’aide militaire des Etats-Unis qu’Obama a effectivement envoyés en Syrie ont presque certainement fini par profiter à ces militants djihadistes. Tim Clemente, l’ancien président du groupe de travail conjoint du FBI, m’a dit que la différence entre les conflits en Irak et en Syrie réside dans les millions d’hommes en âge de combattre qui fuient le champ de bataille pour aller en Europe au lieu de rester dans leur pays et se battre pour défendre leurs communautés. L’explication évidente est que les modérés de la nation fuient une guerre qui n’est pas la leur. Ils veulent tout simplement éviter d’être écrasés entre l’enclume de la tyrannie d’Assad soutenue par la Russie et le vicieux marteau djihadiste sunnite, que nous avons aidé à faire brandir dans le cadre d’une bataille mondiale pour des pipelines concurrents. Vous ne pouvez pas blâmer le peuple syrien pour son refus d’adhérer pleinement à un plan pour leur nation concocté à Washington ou à Moscou. Les superpuissances n’ont laissé aucun autre choix s’agissant d’un avenir idéaliste pour lequel des Syriens modérés pourraient envisager de se battre. Et personne ne veut mourir pour un gazoduc.

* * *

Que faire alors? Si notre objectif est la paix à long terme au Moyen-Orient, l’autonomie gouvernementale des nations arabes et la sécurité nationale des Etats-Unis, nous devons entreprendre toute nouvelle intervention dans la région avec un oeil sur l’histoire et un désir intense d’apprendre ses leçons. Ce n’est que lorsque les Américains comprendront le contexte historique et politique de ce conflit que nous serons en position d’exercer un contrôle approprié sur les décisions de nos dirigeants. Utilisant les mêmes images et le même langage ayant soutenu notre guerre contre Saddam Hussein en 2003, nos dirigeants politiques ont conduit les Américains à croire que notre intervention en Syrie est une guerre idéaliste contre la tyrannie, le terrorisme et le fanatisme religieux. Nous avons tendance à rejeter comme simple cynisme les opinions de ceux parmi les Arabes qui voient la crise actuelle comme une répétition des mêmes vieux complots liés aux pipelines et à la géopolitique. Mais, si nous voulons avoir une politique étrangère efficace, nous devons reconnaître que le conflit syrien est une guerre pour le contrôle des ressources, indissociable de la myriade de guerres du pétrole, clandestines et non déclarées, que nous avons menées au Moyen-Orient depuis 65 ans. Et seulement lorsque nous considérerons ce conflit comme une guerre par procuration pour un gazoduc les évènements deviendront-ils compréhensibles. C’est le seul paradigme qui explique pourquoi le Parti républicain au Congrès et l’administration Obama font toujours une fixation sur le changement de régime plutôt que sur la stabilité régionale ; pourquoi l’administration Obama ne peut pas trouver de modérés syriens pour mener la guerre ;  pourquoi l’EIIL a fait sauter un avion de ligne russe ; pourquoi les Saoudiens viennent juste d’exécuter un puissant chef religieux chiite et avoir leur ambassade brûlée à Téhéran ; pourquoi la Russie est en train de bombarder des combattants autres que ceux de l’EIIL et pourquoi la Turquie est allée jusqu’à abattre un avion russe. Les millions de réfugiés qui se déversent actuellement sur l’Europe sont des réfugiés qui résultent d’une guerre des gazoducs et des bévues de la CIA.

Clemente compare l’EIIL aux FARC de Colombie – un cartel de la drogue avec une idéologie révolutionnaire pour inspirer ses fantassins. «Vous devez considérer l’EIIL comme un cartel pétrolier», dit Clemente. «En fin de compte, l’argent est la justification principale. L’idéologie religieuse est un outil qui inspire ses soldats et les motive à donner leur vie pour un cartel pétrolier».

Une fois que nous avons dépouillé ce conflit de sa patine humanitaire et reconnu le conflit syrien comme une guerre du pétrole, notre stratégie de politique étrangère devient claire. Tout comme les Syriens fuyant vers l’Europe, aucun Américain ne veut envoyer son enfant mourir pour un gazoduc. Notre première priorité devrait être plutôt celle dont on ne parle jamais – nous devons nous débarrasser de notre addiction au pétrole du Moyen-Orient, un objectif de plus en plus réalisable étant donné que les États-Unis deviennent plus indépendants en matière d’énergie. Ensuite, nous avons besoin de réduire considérablement notre profil militaire dans le Moyen-Orient et de laisser les Arabes gouverner l’Arabie. Hormis l’aide humanitaire et la garantie de la sécurité des frontières d’Israël, les États-Unis n’ont aucun rôle légitime dans ce conflit. Si les faits prouvent que nous avons joué un rôle dans la création de la crise, l’histoire montre que nous disposons de peu de pouvoir pour la résoudre.

En contemplant l’histoire, il est stupéfiant de constater la constance étonnante avec laquelle pratiquement chaque intervention violente entreprise par notre pays au Moyen-Orient depuis la Seconde Guerre mondiale a abouti à un échec misérable et à un retour de manivelle horriblement coûteux. Un rapport[22] du Département américain de la Défense de 1997 a conclu   que «les données montrent une forte corrélation entre les actions américaines à l’étranger et une augmentation des attaques terroristes contre les Etats-Unis». Avouons-le, ce que nous appelons la «guerre contre le terrorisme» n’est en fait qu’une autre guerre du pétrole. Nous avons dilapidé 6000 milliards de dollars dans trois guerres à l’étranger et pour la sécurité nationale d’un Etat belliqueux, depuis que le pétrolier Dick Cheney a déclaré la «longue guerre» en 2001. Les seuls gagnants ont été les entrepreneurs militaires et les compagnies pétrolières qui ont empoché des profits historiques, les agences de renseignement qui se sont développées de façon exponentielle en puissance et en influence au détriment de nos libertés et les djihadistes qui ont utilisé invariablement nos interventions comme leur outil de recrutement le plus efficace. Nous avons compromis nos valeurs, massacré notre propre jeunesse, tué des centaines de milliers de personnes innocentes, bafoué notre idéalisme et dilapidé nos trésors nationaux dans des aventures infructueuses et coûteuses à l’étranger. Dans la foulée, nous avons aidé nos pires ennemis et transformé l’Amérique, jadis un modèle de liberté pour le monde, en un Etat de surveillance en matière de sécurité nationale et un paria moral au plan international.

« Il est temps pour les Américains de détourner l’Amérique de ce nouvel impérialisme et de la remettre sur la voie de l’idéalisme et de la démocratie »

Les pères fondateurs de l’Amérique ont mis en garde les Américains contre les armées permanentes, les imbroglios à l’étranger et, selon le mot de John Quincy Adams, contre la tentation d’«aller à l’étranger en quête de monstres à détruire». Ces hommes sages ont compris que l’impérialisme à l’étranger est incompatible avec la démocratie et les droits civils au pays. La Charte de l’Atlantique a fait écho à leur idéal américain séminal que toute nation devrait avoir le droit à l’autodétermination. Au cours des sept dernières décennies, les frères Dulles, le gang Cheney, les néoconservateurs et consorts ont détourné ce principe fondamental de l’idéalisme américain et déployé notre appareil militaire et de renseignement au service des intérêts mercantiles des grandes entreprises et, en particulier, les compagnies pétrolières et les entrepreneurs militaires qui se sont littéralement enrichis de ces conflits.

Il est temps pour les Américains de détourner l’Amérique de ce nouvel impérialisme et de la remettre sur la voie de l’idéalisme et de la démocratie. Nous devrions laisser les Arabes gouverner l’Arabie et diriger nos énergies vers la grande œuvre de construction de la nation américaine. Nous devons commencer ce processus, non pas en envahissant la Syrie, mais en mettant fin à la dépendance ruineuse vis-à-vis du pétrole qui a perverti la politique étrangère des Etats-Unis depuis un demi-siècle.

 

*          *

                                             *

 

[1] Article paru sous le titre “Why the Arabs Don’t Want Us in Syria” dans l’édition du 22 février 2016 du magazine américain «Politico». Pour lire l’article en version originale :

http://www.politico.com/magazine/story/2016/02/rfk-jr-why-arabs-dont-trust-america-213601

[2] Traduction réalisée, avec la permission de l’auteur, par Amir NOUR, chercheur algérien en relations internationales, auteur du livre « L’Orient et l’Occident à l’heure d’un nouveau ‘Sykes-Picot’» paru aux éditions Alem El Afkar en septembre 2014.

[3] L’Etat Islamique en Irak et au Levant (ou Etat Islamique/EI, depuis le 29 juin 2014).

[4]U.S. Seeks to Avoid Ground War Welcomed by Islamic State” (La volonté des Etats-Unis d’éviter une guerre terrestre, bien accueillie par l’Etat Islamique) :

http://www.nytimes.com/2015/12/08/world/middleeast/us-strategy-seeks-to-avoid-isis-prophecy.html?_r=0

[5] Le texte de la Déclaration, en langues anglaise et française, est accessible à l’adresse :

http://www.nato.int/cps/en/natohq/official_texts_16912.htm?selectedLocale=fr

[6] Voir le document original à l’adresse suivante : http://59810216.weebly.com/the-bruce-lovett-report.html

et lire également “Official Reports By The US Government On The CIA – 1956 Bruce-Lovett Report”(Rapports officiels par le Gouvernement américain sur la CIA- Rapport Bruce-Lovett de 1956):

http://www.liquisearch.com/official_reports_by_the_us_government_on_the_cia/1956_bruce-lovett_report

[7] Tim Weiner, “Legacy of Ashes: The History of the CIA” (Héritage de cendres: l’histoire de la CIA), publié en juin 2007 par Doubleday.

[8] John Prados, “Safe for Democracy: The Secret Wars of the CIA” (Sûr pour la démocratie: les guerres secrètes de la CIA), publié par Ivan R. Dee, en septembre 2006.

[9] Lire l’article de Ben Fenton: “Macmillan backed Syria assassination plot: Documents show White House and No 10 conspired over oil-fuelled invasion plan” (Macmillan a soutenu le complot d’assassinat en Syrie: des documents montrent que la Maison Blanche et le 10 Downing Street ont conspiré au sujet du plan d’invasion motivé par le pétrole), The Guardian, 27 septembre 2003, à l’adresse :

 http://www.theguardian.com/politics/2003/sep/27/uk.syria1

[10] «Le ‘plan préféré’ : Le rapport du groupe de travail anglo-américain sur l’action clandestine en Syrie, 1957» ; accessible à l’adresse :

 https://edge.apus.edu/access/content/group/a125dc7a-c07d-45e4-ac5c-41bf3162775a/%20Covert%20Action%20Course%20Materials%20Folder/CovertActionSyria.pdf

[11] Consulter l’article de UPI en date du date du 10 avril 2003, intitulé “Exclusive: Saddam key in early CIA plot” (Exclusif : Saddam, un élément clé dans le complot de la CIA), à l’adresse :

http://www.upi.com/Business_News/Security-Industry/2003/04/10/Exclusive-Saddam-key-in-early-CIA-plot/65571050017416/

[12] Said K. Aburish, “A Brutal Friendship: The West and The Arab Elite” (Une amitié brutale : l’Occident et l’élite arabe), publié par St. Martin’s Griffin, en juillet 1998.

 

[13] Lire aussi l’article de la revue américaine Foreign Affairs, du 14 octobre 2015, intitulé «Putin’s Gas Attack» (L’attaque de Poutine pour le gaz).

[14] Voir le rapport du Département américain de l’énergie:

 https://www.eia.gov/beta/international/analysis_includes/countries_long/Russia/russia.pdf

[15] Lire aussi l’article intitulé «Why Syria? An Examination of the Iran-Iraq-Syria Pipeline» (Pourquoi la Syrie ? Un examen du gazoduc Iran-Irak-Syrie), publié par FTMdaily du 27 août 2013:

  http://ftmdaily.com/what-jerry-thinks/whysyria/

[16] Lire l’article, daté du 17 avril 2011, du Washington Post: “U.S. secretly backed Syrian opposition groups, cables released by WikiLeaks show” (Les Etats-Unis ont soutenu secrètement des groupes d’opposition, révèlent des télégrammes publiés par Wikileaks):

https://www.washingtonpost.com/world/us-secretly-backed-syrian-opposition-groups-cables-released-by-wikileaks-show/2011/04/14/AF1p9hwD_story.html

 

[17] Consulter le document du Département d’Etat américain intitulé « Syria: Weighing the Obama Administration’s Response» (Syrie : évaluer la réponse de l’administration Obama):

 http://www.state.gov/secretary/remarks/2013/09/213787.htm

[18] Lire l’article du Washington Post, daté du 4 septembre 2013, intitulé “The House’s Syria hearing: Live updates” (l’audition au Congrès concernant la Syrie) , à l’adresse:

https://www.washingtonpost.com/blogs/post-politics-live/liveblog/the-houses-syria-hearing-live-updates

[19] Lire l’article intitulé The Red Line and the Rat Line” (La ligne rouge et les réseaux d’approvisionnement) dans la London review of Books du 17 avril 2014, à l’adresse: http://www.lrb.co.uk/v36/n08/seymour-m-hersh/the-red-line-and-the-rat-line

[20]  Consulter le document “Unfolding the Future of the Long War: Motivations, Prospects, and Implications for the U.S. Army” (Révéler l’évolution de la Longue Guerre: motivations, perspectives et implications pour l’armée américaine), à l’adresse: 

http://www.rand.org/content/dam/rand/pubs/monographs/2008/RAND_MG738.pdf

[21] Accessible à l’adresse:

https://www.judicialwatch.org/wp-content/uploads/2015/05/Pg.-291-Pgs.-287-293-JW-v-DOD-and-State-14-812-DOD-Release-2015-04-10-final-version11.pdf

 

[22] Lire “The Defense Science Board 1997 Summer Study Task Force on DoD Responses to Transnational Threats, Volume II Force Protection Report” (Etude du Comité scientifique de la défense sur les réponses du département de la défense aux menaces transnationales, 1997):

 https://www.hsdl.org/?view&did=439554

Source: L’Echo d’Algérie (http://lechodalgerie-dz.com/pour-mieux-comprendre-les-tenants-et-les-aboutissants-du-chaos-qui-dechire-le-monde-arabe-pourquoi-les-arabes-ne-veulent-pas-de-nous-en-syrie-1er-partie/

Pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants du chaos qui déchire le monde arabe… Pourquoi les Arabes ne veulent pas de nous en Syrie ? (2eme partie)

 

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