mercredi, juin 23, 2021

« L’EMIR Abdelkader. Vaincu mais triomphant ». Par Boualem  Bessaïh.

Must Read

LA PAGE DE TROP.

Par Mohamed-Senni.  Contact : mohamedsenni@yahoo.fr

1,Introduction.

Depuis quelques temps, j’ai eu à compulser des textes de différents auteurs qui ont eu à  écrire  sur l’Emir pour des motivations diverses, chacune se singularisant des autres et  toutes émargent à un même dénominateur commun : l’Emir est instrumentalisé comme un simple ingrédient dans toutes les sauces que voulaient concocter ces auteurs. Nous donnons, dans ce qui suit, un rappel de quelques écrits auxquels nous avons eu à répondre, à l’attention des aimables lecteurs avant d’aborder le thème annoncé en titre :

-1.1. Les 23, 24 et 25 novembre 2004 a été organisé, à Oran, sous l’égide de la Fondation Emir Abd-El-Kader, un colloque ayant pour thème « l’Emir Abd-El-Kader : source d’authenticité, précurseur de modernité » où, selon le programme distribué, quinze conférences étaient prévues.        Le premier jour six conférenciers se sont succédé. Une intervention portant  le titre « L’engouement de l’Emir Abd-El-Kader pour Sidi Boumédiène » fut lue, exclusivement en arabe, par un conférencier, Monsieur Baghli  Mohamed, ingénieur de formation, pour mettre en exergue sa ville natale, Tlemcen.  Il se base pour cela sur un vers du Saint Patron de Tlemcen cité par l’Emir dans son livre  « Les Haltes ». Lorsqu’il se résolut-enfin !- à remettre le texte de sa conférence à la Fondation presque quatre années plus tard, c’est tout autre chose  que je découvris : rien de ce qui avait été dit lors de la conférence n’apparaît. Ajoutez à cela que ce n’est pas en arabe que le texte fut remis mais en français !! Il est curieux, voire malheureux de constater que la Fondation ne s’en soit même pas rendue compte. Tous les détails de cette imposture se trouvent dans la deuxième partie de notre article « On ne badine pas avec l’histoire » publié sur « La Voix de l’Oranie » des 23, 24, 25, 26, 27 et 28 août 2008 et repris le 30 octobre 2011 sur le Net en quatre parties. Là, l’auteur a fait, sans vergogne, une odieuse récupération de l’aura de l’Emir pour les besoins de ce qui peut-être assimilé à un nombrilisme facétieux et à un vulgaire tribalisme, tant primaire que de bas aloi.

1.2.-Le 1er juin 2008, parut, sur une page entière du Quotidien d’Oran, sous la plume de Monsieur Boukherissa Kheïreddine, Président de la Fondation du 8 mai 1945,  aujourd’hui disparu, un article surréaliste attaquant, sans les moindres scrupule et réserve  l’homme sur lequel, il y a, de la part de certains, affichage hypocrite inqualifiable d’unanimité de façade qui leur fait  dire et écrire qu’il s’agit « d’un symbole national » ou du « Père Fondateur de l’Etat Algérien » alors que leurs réelles convictions sont tout autres. Quelle a été la réaction des autorités ? Rien avec cette particularité que ce rien  ressemble étrangement à un blanc seing cautionnant ce que l’auteur a écrit et invitant par là, indirectement, les veules, les pleutres, les médisants et les contempteurs à venir grossir les rangs. Plus grave et tout aussi inqualifiable qu’impardonnable fut le mutisme de la Fondation Emir Abd-El-Kader. Rien ou si peu à travers un article anodin qui la met en porte- à -faux par rapport au noble  but qui se doit d’être le sien. Les 24, 25 et 26 juin 2008, je publie une réponse sous le titre de « Halte à l’infamie ! » de trois pages sur les colonnes de la « Voix de l’Oranie ».

-1.3.Le 24 mars 2011, le quotidien « L’Expression », publie sur une page entière, un article intitulé « D’Ibn Arabi à l’Emir Abdelkader », signé de Mustapha Chérif, ancien ministre de l’Enseignement Supérieur, ancien ambassadeur au Caire et prétendant être l’initiateur du dialogue islamo- chrétien. Le « copier-coller » dominait dans le texte où l’auteur s’est servi de cinq  mystiques (Ibn Arabi, Sidi Boumédiène, Abderrahmane Thaâlibi, Sidi Ahmed Tidjani et l’Emir) pour leur adjoindre Sidi Ahmed Benyoucef (de Miliana) d’où est originaire ce ministre. Sa méconnaissance du thème abordé est flagrante et non moins inquiétante  puisqu’elle nous  impose de penser que la gangrène qui s’est emparée de notre Université n’est pas une vue de l’esprit et les dégâts que nous avons eu tout loisir, récemment, de mesurer avec dépit, en sont la preuve. Les 23, 24, 25 et 26 mars 2011, une réponse sortit sur la « Voix de l’Oranie » après être parue sur  la Toile sous le titre « D’Ibn Arabi à l’Emir Abdelkader : quand l’assurance nuit à la connaissance ».

2,Le Livre de Monsieur Boualem Bessaïh.

De format 14*21,5 cm et comptant 292 pages, le livre est un résumé de l’itinéraire de l’Emir ponctué par des textes de correspondances inédites dont l’auteur a obtenu des copies  probablement à la faveur de ses pérégrinations professionnelles internationales. Rappelons que l’auteur, docteur ès lettres et sciences humaines a été ambassadeur dans six pays différents, secrétaire général du Ministère des Affaires Etrangères,  quatre fois Ministre : de l’Information et de la Culture, des Postes et Télécommunications, de la Culture et du Tourisme et Affaires étrangères. Puis il occupa, jusqu’à il y a quelques semaines, le poste de Président du Conseil Constitutionnel.

2.1. Examen du contenu.

J’ai donc parcouru le livre « L’Emir Abdelkader vaincu mais triomphant », écrit par Monsieur Boualem Bessaïh et publié par Casbah Editions en 2 009. Avant d’aller plus loin, je me dois de dire qu’ayant eu à feuilleter des ouvrages sur notre histoire, dans l’acception la plus large de ce terme, j’ai été acculé à observer une certaine méfiance sur les écrits qui commencent à foisonner sur le sujet où des historiens-vrais ou supposés- n’écrivent pas sans faire un clin d’œil à ceux qui sont dans l’air du temps. C’est ce que j’appelle l’union de la girouette et du vent.  Je ne lis pas non plus les livres édités à compte d’auteurs ou subventionnés par les Institutions concernées à l’occasion d’événements auxquels on colle des titres pompeux mais dont le déroulement laisse dubitatifs plus d’un. Le livre dont je me propose d’épiloguer m’a attiré par l’antinomie qui apparaît dans son titre « vaincu mais triomphant ». Seule une plongée profonde dans le texte, une prospection sereine de son contenu et une tentative soutenue d’en saisir le sens m’ont permis d’appréhender l’opportunité de cette antinomie que je trouve idoine résumant à elle seule les heurs et malheurs de notre Emir. Le parcours du texte devient dès lors nécessaire. Les remarques relevées seront présentées avec les sources les plus sûres possibles. Ayant relevé certains détails, je me limiterai à en citer trois.

Et je commencerai par la page 7 où l’auteur reprend un jugement du Maréchal Soult sur trois grands hommes de l’Islam. Il y est écrit : « Il n’y a présentement dans le monde que trois hommes auxquelles (sic) on accorde légitimement la qualification de grands, et tous appartiennent à l’islamisme (sic) : ce sont Abdelkader, Mohamed Ali et Chamyl ». La citation réelle, reprise par beaucoup de sources, est : « Il n’y a présentement dans le monde que trois hommes auxquels on puisse légitimement accorder la qualification de grands et tous trois appartiennent à l’Islam. Ce sont Abd El Kader, Mèhémet Ali et Chamyl ». Si je passe de bonne grâce sur la faute d’orthographe qui a dû interpeller nombre de lecteurs, je me questionne sur la présence du mot « islamisme » à la place d’ « Islam » qui a été usité par le Maréchal Soult dans son acception géographique alors qu’à l’époque, le mot islamisme, qui sous-entend prosélytisme, n’existait pas ou très peu. Il en est de même de presque la totalité des mots terminés par « isme », qui ont foisonné au XXème siècle. « Ce Maréchal est né en 1769 à Saint–Amans-la-Bastide devenue Saint-Amans-Soult dans le Tarn, et vécut jusqu’en 1851. Napoléon le qualifia de premier manœuvrier de l’Europe pour ses prouesses à Austerlitz. Il fut gouverneur de la vieille Prusse. Il s’empara de Burgos (1808), la Corogne (1809), envahit le Portugal la même année. Il est victorieux à Ocana, prend Séville et l’Andalousie (1810), Badajoz (1811) freina l’avancée du Duc de Wellington en 1814 au cours des batailles d’Orthez et de Toulouse. Il fut ministre de la guerre en 1814 et 1815, qualifia Napoléon d’usurpateur. Il devint Major Général de l’armée. Banni en 1815, il rentre dans son pays en 1819, pair de France en 1827, Ministre de la guerre de 1830 à 1832. Enfin Président du conseil en 1832, 1839 et de 1840 à 1847 ». (Encyclopédie Larousse, 22 volumes-1982- et dictionnaire encyclopédique en 12 volumes-1980- du même éditeur). Ce parcours du Maréchal n’est cité que pour montrer l’importance de sa carrière qui pèsera de tout son poids sur le jugement-juste- qu’il émit, tout à l’honneur de l’Emir et des deux autres hommes que ce dernier aura l’occasion de bien connaître.

En page 148, l’auteur écrit que c’est le 25 décembre que l’Emir embarqua pour Toulon à bord de « l’Asmodée ». Or l’Emir fut embarqué le vendredi 24 décembre 1847 sur le « Solon » pour Oran d’où il quitta définitivement l’Algérie le lendemain, soit  le jour de Noël, à bord de la frégate « l’Asmodée » qui arriva à Toulon dans l’après-midi du mercredi 29 décembre 1847. Trente-six ans d’exil entamés par cinq d’emprisonnement allaient commencer pour lui.

3,La page de trop.

Page 263. Tel un cheveu sur la soupe, une « Lettre de l’Emir au Chef des Tidjania », écrite le 23 Dhoul Kaada 1254 (1838) vient s’insérer dans le texte où l’on saisit mal son apport comparativement au contenu du livre d’autant plus que l’auteur ne l’étaye d’aucune manière. Un silence lourd, total et générateur d’une grande perplexité sur sa présence implique une foultitude de supputations : pourtant nous n’en retiendrons aucune, l’histoire, mue par la déontologie entre autres, ne pouvant s’en accommoder. Mais il est important d’en parler et de tenter de saisir les motivations de sa présence.

Cette lettre aurait été écrite par l’Emir au petit-fils du Cheïkh Ahmed Tidjani, Mohamed Es-Seghir, dans laquelle il fait amende honorable pour le siège de Aïn Madhi qui eut lieu en 1838. Dans son « Histoire de l’Algérie Contemporaine, tome 1, page 190 », Charles André Julien écrit que l’Emir « arrivé devant le Ksar, le 25 juin 1838… » pendant que l’énigmatique Léon Roches qui a participé au siège aux côtés de l’Emir dit dans son « Dix ans à travers l’Islam », pages 115 et suivantes que l’Emir était devant Aïn Madhi le 22 juin après avoir pris le départ le 12 du même mois. Dans « La Perle du Chercheur » (تحفة الزائر), le fils de l’Emir, Mohamed, écrit, en page 301 que son père «  prit le départ vers Aïn Madhi le 18 Rabie I 1254 correspondant au 12 juin 1838 à la tête de 6 000 cavaliers, 3 000 fantassins avec trois canons ». Cette lettre aurait donc été écrite exactement  cinq mois après l’ouverture des hostilités le 2 juillet et le siège de Aïn Madhi fut levé le 2 décembre. L’Emir avait obtenu satisfaction pour les besoins de la cause nationale et, comme entendu avec Mohamed Tidjani, il se replia à une distance, convenue au préalable, accordant quarante jours à son malheureux adversaire de réunir ses biens et ceux de sa suite puisqu’il avait décidé d’aller vers Laghouat El Ghraba pour se réfugier chez un autre ennemi de l’Emir. Peut-on imaginer qu’il eût pu écrire une telle lettre alors que son ennemi était entre ses mains, lettre où il se serait en plus discrédité après avoir  pris sa décision de faire le siège dans la stricte observance des textes sacrés?

3.1. Analyse de la lettre.

3.1.1. L’Ecriture.

N’ayant abordé aucun aspect de cette lettre (à l’exception de sa réécriture en caractères modernes et sa traduction en français), l’auteur, dont le livre est convenablement articulé, s’est tu totalement à ce niveau là. Il doit avoir ses raisons mais il n’en demeure pas moins que ses vastes connaissances  lui auraient dicté de ne donner aucun crédit à cette lettre. En effet, l’écriture n’est pas celle de l’Emir. Il suffit de comparer celle des cinquante pages qu’il a écrites de sa main dans son autobiographie (qui en compte 226), avec celle de ses milliers de lettres dont l’une se trouve en page 267 du livre-même de Monsieur Bessaïh pour affirmer de manière catégorique que cette lettre n’a pas été écrite de sa main. Nous citons un simple exemple : la composition arabe donnant لا est toujours écrite par l’Emir sous la forme approximative d’un V légèrement penché sur sa droite.

De plus, la lettre ne commence pas par les formules d’usage telles بسم الله ou الحمد لله ce que ne se serait jamais permis d’omettre l’Emir.

Enfin, le cachet ne correspond à aucun de ceux, connus, utilisés par lui. Au contraire, celui qui figure en début de la lettre semble être vraisemblablement dessiné à la main, sûrement par l’auteur qui l’a écrite.

3.1.2. Qui a pu écrire cette lettre ?

Les soupçons pèsent d’abord sur Léon Roches qui, selon Charles André Julien, « lui servit-à l’Emir- de secrétaire en 1838 et 1839 » et qui fut connu pour « falsifier les documents ». Aurait-il écrit cette lettre lui-même à Mohamed Tidjani qu’il allait solliciter quelques mois après pour le faire accompagner par deux de ces Mokaddems à Kairouan pour obtenir une fetwa qui signifierait aux Musulmans qu’ils pouvaient vivre sous autorité chrétienne à condition que cette dernière leur fût militairement supérieure et qu’elle les laissât pratiquer librement leur religion ? Marcel Emerit apporte un cinglant démenti aux affabulations de Léon Roches quant à cette curieuse mission qui devait le mener ensuite, pour le même but, à El Azhar et à la Mecque !

A ce stade, on peut également imaginer que cette lettre a été écrite à une époque très (et même trop) proche de nous. Quelles que soient les motivations, induites malheureusement par le silence de l’auteur, cette lettre ne se trouve pas là par le fait du hasard.

En tous les cas, tous les chapitres qui traitent juridiquement du Jihad et que l’Emir maîtrisait à un point insoupçonné, ne l’autorisent pas à l’écrire. S’il avait eu à le faire, il aurait renié les commandements divins, brisé l’union de la Oumma et se serait fait désavouer par ses fidèles compagnons qui comptaient parmi eux d’éminents Fouqaha. Son fils rapporte, à la suite de la narration du siège de Aïn Madhi, la lettre que son père adressa à tous ses Khalifats où il leur explique tous les détails de ce malheureux chapitre en quelque vingt lignes. Quelques semaines après l’abandon de Aïn Madhi, il écrasa les rebelles de Laghouat El Ghraba qui durent lui payer cinq années d’arriérés de contributions à l’effort de guerre prélevé sur la Zakat : 4000 chameaux et 30 000 ovins et surtout la soumission et par voie de conséquence l’union sacrée.

Notre reconnaissance est d’ores et déjà acquise à qui peut nous apporter quelque éclairage et pensons que nul n’est mieux placé que l’auteur lui-même pour le faire. Or, ne doutant pas un instant des motivations qui l’ont animé, on peut affirmer que l’éclairage ne viendra pas de lui.

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