Il y a quelques années, dans une émission de notre télévision nationale, le ministre des affaires religieuses, Ghoulamallah, nous a raconté une anecdote. Il se trouvait en Syrie, en tant qu’étudiant. C’était durant la guerre de libération nationale et c’était en plein ramadhan. Lui et ses camarades recevaient le colonel Ouamrane. Celui-ci fut offusqué de voir des syriens contrevenir au jeun.
On lui expliqua que ceux-là n’étaient pas musulmans. Le bouillonnant chef de la révolution algérienne ne fut pas entièrement convaincu et il l’exprima. On ne peut pas être arabe et non musulman. Deux faits sont à relever dans cette réaction. Le premier est cette propension à réagir à un comportement religieux différent du sien propre. Le second est de refuser aux membres de sa propre communauté d’avoir une autre religion que celle qu’ils devraient, ordinairement, avoir et surtout celle que l’on pense soit même être la leur.
Ouamrane venait d’une région où règne une seule religion, du moins sur les nord-africains en général et les Algériens en particulier. Et où l’idée d’appartenir au vaste empire islamique est assez vivace. Il était en Syrie qui appartenait à cette espace, donc ses habitants devaient être musulmans et rien d’autre. Pour un observateur neutre, cette attitude relève au moins de l’intolérance et au pire de la non reconnaissance des non musulmans.
En Egypte se présente une autre situation, en apparence. Les Baha’is ne peuvent obtenir de papiers d’identité que s’ils déclarent appartenir à l’une des religions reconnues. Islam, judaïsme et christianisme. Trois religions contre les autres. On ne peut pas être différent de ce qui est officiellement reconnu. Ce phénomène n’a pas été observé dans les grandes religions dites païennes et cela quelle que soit la période historique concernée. Le bouddhisme n’est pas conquérant ni inquisiteur et l’hindouisme ignore pareillement le prosélytisme.
C’est dans les religions monothéistes qu’on trouve le plus les germes de l’exclusion de toute croyance contraire à l’orthodoxie. Cela commence avec le judaïsme qui applique à la lettre ce commandement de Yahvé : « Nul ne tiendra devant toi, jusqu’à ce que tu les aies exterminés » (Deutéronome. 7, 24). L’Histoire des Israélites est jalonné de massacre des goyim pour le simple fait qu’ils le sont. C’est-à-dire, non descendants de la lignée de Jacob. Il aura fallu que le royaume d’Israël soit détruit, pour que cette religion s’installe dans une relative tolérance vis-à-vis des autres.
Le Christianisme persécuté par les juifs et par les Romains, durant une très longue période, finira lui-même lorsqu’il accédera au rang de religion de pouvoir, par se transformer en une idéologie totalitaire, qui va semer la mort et la désolation au nom de dieu y compris au sein des populations chrétiennes. Pour sorcellerie, pour satanisme, pour hérésie, pour schisme dans le dogme. Cette violence finira par s’estomper, mais le pouvoir religieux ne sera séparé du pouvoir politique qu’après des révolutions sociales qui vont renvoyer la religion à la sphère privée. Le Christianisme se replie dans l’adoration et la charité tout en développant, au gré des périodes historiques, des velléités de revenir sur la scène. Les évangélistes étatsuniens en sont le dernier avatar, ainsi que leur instrumentalisation par le gouvernement néoconservateurs de Bush.
L’Islam ne sera pas en reste. Très fortement persécutés, au début de la révélation, les musulmans sont poussés à l’exil, par les Koraïchites qui n’ont pas accepté que leur croyance soit remise en cause et qu’une communauté différente de la leur puisse menacer le dogme dominant. Plus tard, l’Islam, pourtant victorieux et triomphant contre les oppresseurs d’alors, verra se développer des luttes sanglantes entre les différents courants qui sont nés de divergences soit politiques, soit religieuses.
Ces luttes continueront de trouver un prolongement jusqu’à nos jours et prennent une tournure particulièrement violente en Irak où sunnites et chiites s’entretuent quotidiennement. Parce que le sentiment religieux qui draine des rancœurs millénaires peut être, encore, exploité à des fins de pouvoir, on constate que la raison reste impuissante devant l’hystérie de tueurs convaincus de leur bon droit et de la récompense divine qu’ils recevront en massacrant leurs coreligionnaires.
Ceci se produit quand depuis 1948 le monde entier se réfère officiellement à l’ article 18 de la déclaration universelle des droits de l’homme qui stipule que “ Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte ou l’accomplissement des rites. » Conformément à cet article presque toutes les constitutions reconnaissent et garantissent les libertés d’opinion et de religion. Cela ne se passe pas toujours comme c’est écrit.
Au Maroc, l’an denier, des jeunes ont revendiqué publiquement le droit de ne pas observer le jeun du ramadhan. Ils se sont donné rendez-vous dans un endroit retiré pour exécuter, en réunion, leur intention. La police les a arrêtés avant qu’ils n’arrivent au lieu prévu. La même année, en Algérie, plusieurs arrestations sont opérées pour rupture indue du jeun. Un fait précédent a concerné l’interpellation et l’assignation en justice d’une jeune fille trouvée en possession de livres religieux chrétiens.
Ces réalités qui contredisent frontalement les principes fondamentaux des Etats procèdent, en fait, de la volonté de réduire toute aspérité idéologique dans la société. Au mépris du risque que la répression pousse à la clandestinité les cultes minoritaires et que se développe des mouvements qui pourraient devenir, un jour, incontrôlables. Au mépris aussi du fait que la pensée ne peut jamais être contrôlée. Les réponses données aux critiques de ces actions tournent toutes autour de la notion d’ordre public et de respect de la religion. Les réfractaires seraient des provocateurs qui viseraient à jeter le trouble dans la société et menaceraient la cohésion nationale. Le non respect des préceptes en vigueur auraient, aussi, pour but de détourner les musulmans de leur religion. Autant d’arguments qui révèlent la croyance en une seule et même réalité. Celle qui était déjà en vigueur.
Ailleurs, en Angleterre par exemple, où en 1602 un ministre d’Elisabeth 1ère déclarait : « L’État n’est jamais en sûreté, quand il y a tolérance de deux religions ». Le problème est que, chez nous, nous nageons en pleine contradiction. Si on dit que les Algériens sont très majoritairement musulmans, on doit se demander comment des minorités infinitésimales pourraient leur porter préjudice. A moins qu’il y ait un doute sur la question qui justifierait cette surveillance tatillonne du moindre écart de conduite. A moins, encore, qu’on devance une volonté populaire qui n’accepte pas la déviation.
Mais est-ce le rôle de l’Etat ? Ce n’est pas en tout conforme à l’image de force qui veut être donnée d’un pays qui a chèrement payé sa libération de l’oppression et qui a mobilisé autour de sa cause des centaines de milliers de partisans de la liberté des hommes, de toutes opinions et de toutes religions. L’image de force est reflétée plutôt par la sérénité que l’ont affiche en matière de reconnaissance de ce qui est différent.
Ahmed Halfaoui




