Pour la petite histoire, j’ai fait de la figuration dans le film réalisé par Gianni Amelio sur Camus, Le Premier homme, dont une partie avait été tourné à Mostaganem. Cela m’a amusé de figurer sur la même pellicule que ma fille qui avait été choisie pour faire quelques apparitions.
Camus aimait certainement la terre d’Algérie, ce qui contrariait cet attachement c’est la conscience qu’il avait sans doute – on ne peut pas se mentir à soi-même- qu’elle appartenait d’abord à ses autochtones! cette évidence passait mal chez Albert Camus d’autant que ces »arabes » présentés la tare d’être trop nombreux, trop miséreux pour ne pas être trop visibles. Alors, Albert Camus semble s’être fait une raison mais en prenant le soin de réifier les habitants de cette Algérie qu’il aurait certainement aimé encore plus s’il n’y avait pas ces empêcheurs d’aimer en rond que sont les algériens.
Alors Camus sioniste? je ne connaissais pas son hymne à » l’exemplaire Israël ». cependant, je ne suis pas étonné qu’il « trouve juste et bon » que les fils des victimes du nazisme « se créent une patrie ». Ce qui m’étonne, me révolte même, c’est ce complexe qu’ont beaucoup de pseudo-intellectuels algériens qui les inhibe pour poser un regard plus critique sur, si n’est l’oeuvre, sur les opinions politiques de l’homme. Cet à-plat-ventrisme devant la notoriété littéraire et philosophique de ce fils de sa mère qui trouvait que « l’anticolonialisme est prétexte trop commode » pour denier à Israël le droit de s’accapare les terres d’un autre peuple. Et là aussi le palestinien n’a pas d’existence qui justiferait d’en prononcer le nom. Je dirais donc, Camus et le sionisme, un même combat, presque.
Je commencerais par avouer pour relativiser mon propos que j’ai plus lu sur camus que je ne l’ai lu. Je ne reproche pas à Camus d’être né en Algérie; encore moins d’aimer l’Algérie. En revanche, C’est un fait qu’il ne s’est pas senti algérien jusqu’au bout! Mouloud Feraoun, dont on peut pas dire qu’il n’avait pas de l’amitié et de la considération pour Albert Camus, souligne la dimension physique de l’Algérianité de Camus.
« Etranger », Camus à fait le choix de le rester pour les autres algériens. On peut compatir à sa difficulté « de voir clair » en lui-même, comme le note Feraoun ( http://www.youtube.com/watch?v=MIhNVjNYlws&feature=related ).L’ambiguïté qu’il a eu d’assumer pleinement son algérianité et le déchirement qui en a résulté est certes émouvant mais peut-on exiger du « colonisé » dont le statut n’a été qu’une litanie d’injustices de se complaire à voir en Camus qu’une » gloire algérienne » sans nulle autre observation. En choisissant sa mère à la justice,Camus montre qu’il a été globalement plus un produit de cette culture et civilisation occidentale qui a voulu se donner des ressorts moraux à son expansion en expropriant des peuples de leurs terres, les brimant dans leur propre pays et pour mieux « controler la situation » finir par les cantonner dans une misère à la merci de la faim, de l’ignorance et de la maladie.
Son silence assourdissant sur les crimes et les injustices subis par ma mère, à moi, puis son choix sentencieux et définitif pour la sienne amène un questionnement qui me semble aussi légitime que grave. je serais toujours du coté de ma mère, mon chemin vers le paradis passe par là, tant que son comportement ne met pas en péril les fondements et les valeurs qui déterminent le sens de ma vie. Or lui, son choix a été de donner un blanc-seing à sa mère; au détriment de la mienne, qui plus est.
Quoique, je suis impressionné par le charme à la Humphrey Bogart sur lequel il jouait bien consciemment, je n’accepte pas que l’on me toise, qui c’est celui-là?, pour ne pas pas se mettre en adoration devant « les absurdités » de l’enfant prodige d’Algérie et prix Nobel. Qu’aurait-il dit en 1838, sur ces Indiens Cherokees (et esclaves) qui furent déportés de la Géorgie (la « terre enchantée », berceau territorial de leur peuple) pour l’Oklahoma, à l’ouest du Mississippi, afin de rejoindre les territoires qu’on leur avait « réservés »? Cet exode forcé fut retenu par l’histoire sous le nom évocateur de » sentier des larmes » ( Trail of Tears ), tant les peines et les souffrances endurées par les peuples amérindiens le long de ce long périple étaient incroyablement inhumaines. aurait-il considéré que le rêve de ces braves européens bâtisseurs justifiait la dépossession des peuples amérindiennes de leurs terres et leur déplacement à plus de 1500 km de leurs territoires? Or en apportant sa caution enthousiaste à la création d’un pays pour les victimes de la Shoah et en occultant l’existence du peuple palestinien chassé de ses terres, on répondrait par l’affirmative à sa place que l’on se tromperait pas de beaucoup.
L’immense talent littéraire de Camus ne confère pas à ses opinions une sorte de primauté sur celles d’autres algériens. Je constate simplement qu’en tant qu’algériens que dans le « conflit algéro-français », l’expression est employée par Camus lui-même, il avait clairement choisi son camp. J’invite les algériens de naissance et de cœur à ne pas verser sans nuance dans le pédantisme adulateur pour Camus . Je respecte, ce que retient de lui Onfray , le « révolté » , ou le « libéral et humaniste », comme le résume dit Jean-Pierre Duteuil, mais que l’on puisse rappeler son refus exprimé de signer le manifeste des 121.
Il s’est beaucoup plus illustré à s’opposer au totalitarisme soviétique qu’à dénoncer le militarisme et la torture avec lesquelles la puissance coloniale opprimait le peuple algérien au nom du peuple français; Ce que firent courageusement bien d’autres intellectuels et artistes français.Les signataires du manifeste des 121 ont pris acte de la tournure gravissime qui mettait à mal les institutions démocratiques de leur pays. Ils ont tenus à alerter l’opinion nationale française et internationale. Ils concluent leur manifeste en affirmant clairement leur solidarité aux français qui refusent de prendre les armes contre le peuple algérien et à ceux qui apportent soutien et protection aux algériens soumis à l’oppression coloniale.
Enfin, ils y déclarent sans ambages que la lutte du peuple algérien sonnait le glas de l’ordre coloniale. La cause du peuple algérien y est reconnue comme étant celle de tous les hommes libres. Camus ne l’était pas assez? Ses tergiversations sur la question soulèvent la question. Il était pourtant le mieux placé pour militer en faveur de l’émergence d’un monde nouveau emprunt de paix et d’amitié entre les peuples.il aurait marchait dans le sens des deux cultures des deux peuples. Le peuple français qui venait de faire la difficile expérience de l’occupation allemande était certainement réceptif aux aspirations de liberté du peuple algérien. A l’entendre parler du « choc des civilisations », les civilisations colonisées émergentes contre les civilisations colonisatrices (http://www.youtube.com/watch?v=1pl7APX_E7M), on s’aperçoit combien il a été visionnaire. Et on comprend moins qu’il soit resté figé dans sa position timorée.Avec beaucoup de largesses, certains ont vu dans cette posture, un homme soumis à des déchirements quand, probablement, il n’y avait qu’un manque de lucidité.
« Grâce à Albert Camus, j’ai la nostalgie, chaque fois que je vais en Algérie, de ne pas être né en Afrique du Nord », Sarkozy regrettant de ne pas être né algérien, voilà qui est plutôt sympathique de la part de quelqu’un qui l’est beaucoup moins! Quand, dans une stratégie de récupération, Nicolas Sarkozy a exprimé son souhait de faire entrer Camus au Panthéon, il le justifia par l’envergure de l’homme, un « Symbole extraordinaire » avait-il argumenté. C’est cousu de fil blanc, ça ne suscite pas en moi davantage de suspicion vis-à-vis de Camus.
J’avais subodorer que Nicolas Sarkozy recherchait la cohérence qui existe de fait entre l’humaniste qui refuse de se rebeller contre l’ordre coloniale que fût l’auteur de l »Étranger » et l’auteur du discours de Dakar. Devenu président de La république française,Sarkozy veut nous refaire le coup « du bilan globalement positif », en entérinant les crimes coloniaux sous un fatras de prétendus « bienfaits du colonialisme. » Je crois que consacrer Camus aux cotés de Victor Hugo, d’Émile Zola, d’André Malraux et bien d’autres personnalités françaises illustres était une tactique aussi idoine que machiavélique pour faire cautionner la démarche négationniste sur les crimes coloniaux.
Abdelouahab Mokhbi
Algerie Network




