Le Pouvoir par la ruse ou par le sang : Le légitimer par le sacre.

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‘Othmâne ben ‘Affân le 3ème Khalife de l’Islam a succédé à des prédécesseurs prestigieux : Abou Bakr Essedik, d’abord, qui a achevé la conquête de la péninsule Arabique, Omar Ibn El Khattab, ensuite, qui a conquis la Palestine, la Mésopotamie, l’Égypte et la Perse avant d’être assassiné en 644 dans une mosquée où il se recueillait.

La famille des Omeya accuse ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib (656-661), de complicité dans ce meurtre.

La société médinoise est en ébullition. L’embrasement guettait. L’élite locale demanda alors à ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib, cousin et gendre du prophète Mohamed, un homme reconnu pour sa sagesse, sa pondération et sa grande érudition de devenir le quatrième Khalife.

Pour rappel et pour une meilleure compréhension de ce qui va suivre, il est utile de savoir que l’assassinat à Médine du Khalife Othman, un vieillard de 80 ans, par une foule de musulmans en colère le 17 juin 656 est à l’origine de la plus grave crise de l’islam.

Quels sont les griefs à l’encontre du Khalife Othman pour que ce soit une mutinerie de soldats qui l’achève ?

Le Khalifat du martyr Othman (644-656) coïncide avec la foudroyante expansion des armées musulmanes au Moyen Orient à la mort du Prophète Mohamed. Durant cette période, il a pu bénéficier d’une part considérable de tributs qu’on lui reproche d’avoir mis pour une bonne part au service de sa famille.

Fait notable à souligner : c’est de son époque que date l’achèvement de la recension de la Révélation divine, le Coran. C’est Othman en effet qui établit la version définitive du texte coranique.

Sous son Khalifat, Othman a poursuivi les conquêtes à l’ouest vers l’Afrique du Nord et à l’Est vers la Perse tandis que Rhodes et la Crète étaient également conquises sur l’Empire byzantin ; une partie de la Sicile était occupée vers 650 à la suite d’une victoire sur la flotte byzantine en Méditerranée.

La communauté musulmane reconnaît que le Khalife Othman a continué durant les douze années de son ministère à poursuivre l’œuvre de ses prédécesseurs en matière d’organisation politique et administrative. Plus que cela d’après les sources consultées, elles sont nombreuses, « il s’est beaucoup concentré sur la réussite économique : – son règne est effectivement une période de grande prospérité ».

L’assouplissement de la discipline très stricte mise en place par Omar a conduit à un relâchement préjudiciable et le manque d’institutions politiques a ravivé les rivalités inter tribales du passé qui avaient disparu sous ses prédécesseurs.

Le pouvoir central, lui-même en vint à être remis en cause ! A cela s’ajoute « l’impopularité générale de ‘Othmân ben ‘Affân en raison de son action dans plusieurs provinces, où il nomme les gouverneurs de manière arbitraire, favorisant sa famille, et les laissant libres de leurs mouvements, ce qui conduisit à la mise en place de potentats locaux perçus comme illégitimes et tyranniques » .Ce seraient là les causes essentielles de son assassinat.

Elles ne sont assurément pas suffisantes. Son âge, quatre-vingt ans, a sûrement lancé la course au pouvoir…

L’opposition à ‘Othmân ben ‘Affân est importante, elle compte en son sein ‘Amr ibn al-‘As compagnon du Prophète Mohamed gouverneur d’Egypte et son armée ainsi qu’ ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib gendre du Prophète. Le malheureux Khalife Othman, a vu sa maison envahie de soldats qui le tuent alors qu’il lisait le Coran à l’aube. C’est le premier d’une longue série de meurtres politiques qui vont ébranler le Khalifat de l’Islam.

Le jour même où Othman est assassiné, ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib est proclamé Khalife de Médine par un comité de notabilités. Ce ne fut pas facile pour l’imam ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib d’accepter cette lourde charge dans une situation ressemblant à une veille de guerre civile, mais ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib répondit à l’appel du devoir et accepta cette haute charge. Certains Compagnons du Prophète ne font pas allégeance à ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib, non par défiance mais par attentisme, opportunisme…

Les habitants de Médine révulsés par la mort d’ ‘Othmân ben ‘Affân ne suivent pas tous le nouveau Khalife ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib. Il est par contre consolé par le soutien des vieux croyants fidèles à la famille du Prophète. Ses piliers à Médine et La Mecque s’étiolent, mais il en retrouve de plus solides en Mésopotamie (Irak actuel), dans les places fortes de Bassorah, Koufa et Fostat (nom ancien du Caire). En fait cette désignation sera controversée et jamais acceptée par les parents et partisans d’ ‘Othmân ben ‘Affân.

Très vite, une conspiration dont le noyau part de Mu’āwiya gouverneur de Damas et neveu d’ ‘Othmân ben ‘Affân se met en place contre le Khalife proclamé ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib, mettant en cause sa légitimité devant son hésitation à venger le meurtre de son oncle selon la vieille coutume arabe. Afin de pouvoir affronter ses rivaux, le Khalife ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib quitte Médine avec ses troupes et s’établit à Koufa, en Mésopotamie. Ainsi prend fin l’importance politique de Médine et de La Mecque, ces oasis qui ont vu naître et s’épanouir l’Islam et qui ne seront plus désormais que des villes de pèlerinage, même si celui-ci a pris une dimension mondiale…!

Deux camps vont se former autour de cette désignation. Si la personne intrinsèque d’ ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib ne souffre d’aucune contestation, l’attitude à adopter face aux meurtriers d’Othmân ben ‘Affân divise. Dans l’esprit de la religion musulmane les parents de la victime ont droit à réparation. Cela passe par le jugement en bonne et due forme des meurtriers. ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib le nouveau Khalife voulant éviter coûte que coûte la guerre civile obtempéra. Il est convaincu que toute autre décision ne manquera pas de déchirer la nation à peine naissante. L’attente fut longue pour les parents et alliés d’‘Othmân ben ‘Affânle Khalife martyre. La discorde- la fitna- s’installe.

Le gouverneur de Damas Mu’āwiya ibn ‘Abī Sufyān, est de ceux qui réclamaient la sentence immédiate contre les meurtriers, condition majeure pour faire allégeance au nouveau Khalife. Comme dans pareils cas, des instigateurs mal intentionnés accentuèrent le différend, allant même jusqu’à faire naître dans l’esprit de Mu’āwiya qu’‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib était parmi les commanditaires du meurtre de son prédécesseur ‘Othmân ben ‘Affân, où il fallait voir la raison pour laquelle il ne peut actionner la loi de talion qui était à l’époque de rigueur.

Poursuivant sa quête de respect et d’obéissance, ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib exige la reconnaissance immédiate de son autorité califale sans quoi elle sera vide de sens et le prive des moyens d’exercice de la mission dont il a été chargé, contre son gré, par les Compagnons du prophète.. La fameuse bataille de Siffin opposant ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib à Mu’āwiya s’enclenche. Les deux armées, celles du Khalife et du gouverneur de Damas vont s’affronter, après d’ultimes et vains conciliabules.

Face aux 80 000 partisans de Mu’āwiya, ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib aligne 50 000 hommes. Les attentistes opportunistes attendront le verdict des armes pour s’aligner sur l’un ou sur l’autre. Passons sur le fracas des armes, sur les têtes tranchées, les râles des blessés.

L’histoire retiendra cette bataille de Siffin de 657 où pour la seule journée du 20 juillet (19 juillet pour d’autres sources) on dénombre 40.000 morts et des milliers de blessés. Un véritable carnage ! Au moment où la bataille semblait tourner en faveur des partisans du Khalife ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib, ‘Amr ibn al-‘As, qui a conquis l’Égypte dix années auparavant et commande l’armée de Mu’āwiya, eut l’idée d’accrocher aux lances de ses soldats des feuillets du Coran. Personne ne voulant se battre contre le Livre Sacré, le combat cessa.

Ce subterfuge convainquit, et ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib fut contraint par le parti pieux du camp d’accepter un arbitrage qui met en cause sa légitimité. C’est le temps des hommes de paix qui veulent mettre fin à cette folie meurtrière fratricide.

‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib, confiant ou manquant de perspicacité politique, accepte un arbitrage proposé par son rival Mu’āwiya. Une partie des troupes de ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib refuse ce qu’elle considère comme une ruse pour fuir la volonté de Dieu, se fondant sur ce verset du Coran « « Si deux partis de croyants se combattent, Rétablissez la paix entre eux, Si l’un se rebelle encore contre l’autre, Luttez contre celui qui se rebelle, Jusqu’à ce qu’il s’incline devant l’ordre de Dieu », Le Coran, « les Appartements » XLIX, 9.

‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib perd le meilleur de ses partisans lesquels considèrent toujours que l’arbitrage humain fait outrage à la justice divine. Ils provoquent le premier schisme de l’islam et forment la secte des kharidjites (les dissidents).Cette secte va prospérer un temps en Mésopotamie avant de s’épanouir chez les Berbères d’Afrique du Nord…

Selon eux, une fois accepté par Dieu, le Khalife n’avait pas le droit de se laisser remettre en question par des humains et Mu’āwiya aurait dû s’incliner devant Dieu…

L’arbitrage eut lieu. Bien que les sages qui composaient le comité aient opté pour la désignation d’un nouveau Khalife « afin que la communauté musulmane puisse aborder un nouveau tournant… », Le commandant des troupes de Mu’āwiya, ‘Amr ibn al-‘As s’interpose et propose Mu’āwiya Khalife.

Se fondant sur cet échange au cours de l’arbitrage, Mu’āwiya annonce en janvier 658 : « Je suis le nouveau Khalife ».C’est un coup de force !‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib, en l’acceptant, a renoncé à l’autorité qui lui revient en qualité de Khalife pour le bien de sa communauté. Mu‘awiya s’impose et instaure en 661 le premier Khalifat héréditaire du monde islamique.

La première décision politique forte du premier Khalife de la dynastie omeyyade, l’ancien gouverneur Mu’āwiya vainqueur au final du conflit qui l’opposait à ‘Alī ibn ‘Abī est la fixation en 661 de sa capitale à Damas, à 2000 kilomètres du berceau de l’Islam, Médine. L’implantation du Khalifat témoigne d’une volonté de rupture avec les communautés arabes du Hedjaz, toujours animées d’hostilité après la prise du pouvoir par la famille omeyyade.

Le choix de s’installer dans l’espace syrien, anciennement byzantin et majoritairement chrétien, détermine l’orientation d’un art islamique naissant ; cette influence laissera une empreinte profonde et durable, à mesure que se développera cet art, avec les apports successifs des empires qui embrasseront l’islam ; au-delà de l’art, c’est toute une culture islamique qui diffusera dans la société ce parfum des origines, de Damas capitale des Omeyyades.

Quelques mois plus tard, Mu’āwiya s’empare de la province d’Égypte et renforce sa position. En 661, ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib est assassiné par un kharidjite.

Mu’âwiya convainc ensuite Hassan, le fils ainé d’ ‘Alī ibn ‘Abī Ṭalib, le premier petit-fils du Prophète Mohamed à renoncer à ses droits ; la voie du trône est libre, elle sourit à Mu’āwiya l’ex gouverneur de Damas, qui étend alors son pouvoir sur tout l’Empire et fonde la dynastie des Omeyyades.

 

Karim Younes
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