L’Europe de la fin du 15eme siècle est en ébullition. Les 30 années qui ont suivi la date fatidique de 1492 feront du vieux continent un autre conglomérat d’Etats que celui qu’il a été pendant les sept siècles précédents… Les Musulmans ne sont plus les maîtres de l’Espagne ; les Morisques en sont désormais chassés.
Sur nos côtes, c’est la désillusion. Désormais les Espagnols sont aux portes de l’Afrique. Une politique de poursuite de leur Reconquista allait leur inspirer l’établissement sur les côtes africaines de présides, enclaves militaires et de territoires le long des littoraux pour reculer au plus loin possible les frontières de l’Islam et empêcher toute tentative de réimplantation en terre ibérique de forces musulmanes une fois reconstituées. Mellila est la première à tomber en 1497, suivie de Mers-el-Kébir en 1505, le Peñón de Vélez de la Gomera en 1508, Oran en 1509, Bejaia et Tripoli, en 1510.Toute la rive sud de la Méditerranée est sous domination de l’Espagne.
Le souci de soumission des côtes africaines ne répondait pas seulement au besoin de « sécuriser » la frontière sud de l’Espagne mais d’autres considérations politiques, militaires et économiques entraient en ligne de compte.
On notera aussi que la stratégie militaire change d’aspect : le cheval de guerre, le destrier, la cavalerie militaire, ne tiendront plus le rôle prééminent qui fut le leur et qui porta les armées musulmanes au sommet de leur gloire. Les techniques de montées sur les chevaux, leur utilisation en caravanes et surtout dans les systèmes de communications et de courriers ont fait leur temps dès le début du 15e siècle. Des nouveaux moyens de transports et de guerre ont été mis au service des puissances espagnoles et portugaises.
L’hégémonie des puissances ibériques se concrétisera dans la recherche des richesses disponibles depuis les côtes méditerranéennes jusqu’au golfe de Guinée.
Là se révèle les faiblesses des armées musulmanes dépassées par les progrès en équipement militaires de leurs adversaires. Il ne leur est plus possible d’endiguer les forces espagnoles, ni de les empêcher d’atteindre leurs objectifs stratégiques : franchir les frontières du possible en méditerranée et mettre pied sur les côtes africaines.
La reconquête de ces présides par le nouvel empire Turco-Ottoman qui venait de reprendre le Khalifat au détriment des Abbassides en 1517 revêtait une obligation stratégique : il fallait freiner les appétits de l’Espagne qui venait de découvrir « un nouveau monde ».
En effet les mêmes Espagnols allaient sur leur lancée, conquérir le monde. En 1492, Christophe Colomb va découvrir dans sa recherche de la route des Indes, les terres jusque-là inconnues d’un nouveau continent, l’Amérique, où, bientôt, les soldats du Christ et de la couronne espagnole allaient exercer leurs brutalités. Cette période faste de reprise du contrôle politique de la péninsule va avoir son prolongement dans le domaine économique.
Le développement des techniques de détermination de la latitude et des cartes marines plus précises, la mise à l’eau d’un nouveau bateau ; la caravelle, permettra la couverture de plus grandes distances favorisant la navigation.
L’Espagne ne voulait pas se laisser distancer dans la course à la découverte de nouvelles terres par les autres pays d’Europe qui montraient un grand intérêt pour de nouvelles voies de communication leur permettant d’entrer en contact direct avec les Indes et la Chine qu’ils voulaient prendre par l’Ouest d’autant que depuis déjà le XIe siècle les Musulmans contrôlaient les principales routes de commerce entre l’Orient et l’Occident et prélevaient de lourdes taxes sur les épices et les soieries.
Apres le traité de Tordesillas en 1494, conclu entre le roi Ferdinand d’Aragon et Isabelle La catholique, d’une part, et d’autre part, le Roi Portugais Jean II sur le partage de la méditerranée et de l’Afrique de l’ouest, l’apaisement entre les deux puissances ibériques devint un moteur d’expansion dans le nouveau monde.
Encouragé par « la controverse de Valladolid» qui nia, à la fois, l’âme et la dignité humaine à tout être non chrétien, Charles Quint se lancera sans retenue dans la conquête de dimension mondiale. C’est le début de l’ère de la colonisation au nom de la couronne espagnole, dans les affres de la domination de l’homme par l’homme, des crimes contre l’humanité. La Colombie en 1510, Cuba en 1511, l’immense Empire aztèque en 1521, le Pérou en 1532 qui durera quatre siècles…connaîtront le même sort. Pillage d’or et de métaux précieux sont les appâts préférés des pionniers du nouveau monde.
À partir de cette date, les Espagnols vont diffuser en Amérique les techniques et les denrées empruntées à la culture maure (les techniques d’irrigation par exemple, de plantation du café, du sucre…) . Le Portugal, pays voisin dans la péninsule, fait montre d’imagination particulière pour compenser son manque de main d’œuvre agricole. Pour l’exploitation intensive de ces produits dans les nouveaux territoires, il est le premier pays européen à inaugurer l’ère des esclaves d’Afrique : la traite des Noirs.
« Des êtres humains capturés, enchaînés, déportés, vendus comme des marchandises, exploités, torturés. Dix millions ? Vingt millions ? Le chiffre exact n’est pas connu, mais importe-t-il vraiment au regard du drame vécu par ces personnes déshumanisés, ces familles désunies, ces peuples déchirés, ce continent dépossédé de sa plus grande richesse ? » lance dans un cri d’effroi Jasmina Šopova, rédactrice à l’UNESCO
Des changements géopolitiques vont bouleverser encore une fois les cartes dans cette partie du monde. Intégrée à l’Orient au cours de son islamisation, à partir du VIIe siècle, l’Afrique du Nord va connaître un morcellement singulier pendant la période turco-ottomane. Des sous-ensembles verront le jour, la Libye, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc et les particularismes inévitables ne seront pas sans répercussion dans la nouvelle structure que nous connaîtrons bientôt sous le nom de mondialisation…
Comme un effet de balancier, la décadence du monde musulman a correspondu à l’essor de l’Europe.
L’empire musulman s’est bel et bien éteint en Méditerranée, un autre s’éveille, il est chrétien.
C’est l’heure du renouveau de l’Europe par la pensée, la réforme des institutions et surtout la rénovation des institutions dans l’artisanat qui aboutit à une révolution industrielle. Cette dernière induira une boulimie en matières premières qui conduira à des nouvelles visées expansionnistes couvrant des continents entiers, tant est pressant le besoin de s’approprier les nouvelles matières transformables.
Vers de nouvelles formes de guerres et nouveaux détours
L’histoire est ainsi redondante. Programmés froidement dans les laboratoires occidentaux, des accords secrets franco-britanniques de 1916 connus sous le nom d’Accord Sykes-Picot, « revus et corrigés » après la Première Guerre mondiale, aboutiront à la configuration géopolitique actuelle du monde musulman qui se retrouve plongé dans le chaos : de l’Afrique du Nord en Chine, le Proche-Orient, Sahel et le Monde-Orient, le Caucase et l’Asie centrale.
La prédominance de la finance dans l’ordre économique se concrétise entre les deux guerres mondiales. Les nouvelles institutions internationales nées à partir de 1945 et les dynamiques de décolonisations en Afrique, en Asie et en Amérique Latine conduiront les nouvelles puissances à repenser la guerre avec d’autres moyens. Le concept de food power s’impose ; il s’ajoute à des libertés prises par rapport aux exigences démocratiques.
Ainsi, le soutien aux dictatures, l’écrasement des prix des matières premières sur les marchés et les coups d’Etats sont de nouvelles armes aux mains des puissants. C’est ce qu’exigeront les fonds de pensions ou l’appétit de dividendes plantureux. Les anciennes colonies se retrouveront dans une forme de sujétion qui n’est plus la colonisation, mais qui en a tous les inconvénients. La décolonisation est un nouveau » cheval de Troie ». Elle a l’apparence de la liberté et de la justice, mais elle dissimule derrière l’écran du profit maximum, un manque de respect et de considération qui permettent de douter que l’humanisme soit sa philosophie fondamentale.
C’est dans ce cadre que des cartes géographiques ont été remodelées. La dernière tentative en date est en train de se dérouler sous nos yeux dans le monde dit arabe.
On lui invente un nom d’apparence flatteur le « printemps arabe ». Inutile de préciser que de grands fournisseurs de pétrole, en l’occurrence, les monarchies et émirats, issus de cette « nouvelle carte » dessinée par les occidentaux, serviront de tremplin pour mener à terme le plan de déstabilisation de toutes ces régions.
Cette stratégie de remodelage de la géographie politique passe par la destitution de l’histoire commune comme ciment national, au bénéfice de critères ethniques ou religieux qui serviraient de lignes de démarcation pour de nouvelles frontières dont font les frais les pays les plus faibles.
Il n’y a pas d’autres objectifs que le contrôle total des réserves d’énergies fossiles qui procède de l’obsession morbide de mener une fois de plus les affaires de la planète au profit d’un camp et de gouverner le monde pour faire soumettre des peuples par d’autres.
Durant plusieurs siècles, l’objectif était les richesses du sol, minières ou agricoles. Mais avec la révolution industrielle, l’accroissement de la consommation d’énergie et la perspective d’épuisement des ressources nécessaires, les hydrocarbures et toute autre source d’énergie sont devenus la richesse à posséder, à en contrôler la propriété, l’accession ou l’échange.
La première phase a consisté à maitriser les technologies d’exploitation, de transformation et de consommation, durant la première moitié du XXème siècle.
L’énergie et la sécurité énergétique sont devenues, petit à petit, durant la deuxième moitié de ce siècle, une préoccupation majeure pour les grandes puissances. Elles sont à présent au cœur de toutes les stratégies.
L’Occident connait une puissance exponentielle depuis la chute de l’Espagne andalouse au XVe siècle. Le premier empire colonial occidental, né dans la dynamique de la reconquête espagnole, émerge désormais en tant que puissance montante avec celle du Portugal au XVe et XVIe jusqu’à atteindre son firmament au XVIIIe siècle, outre-mer avec les Amériques, l’Asie et l’Afrique. Il sera supplanté par celui dominé par les Anglais à la suite de leur victoire sur Napoléon en 1814.
La Grande Bretagne et plus tard les Etats-Unis à la fin du XIXe siècle enfanteront du monde actuel, celui des grandes puissances : Grande-Bretagne, Etats-Unis, Allemagne, France, Russie, Autriche-Hongrie, Italie pour poursuivre la mainmise sur le monde, sacrifiant toute autre civilisation qui ne soit pas la leur.
Une frontière est définie, consolidée, il s’agit de rétrécir les frontières de l’Islam et d’étendre la domination de la chrétienté, entre le Nord et le Sud en enchevêtrant des mobiles religieux et des intérêts politico-économiques, en ce millénaire de l’identité.
Cette injustice des puissants occidentaux a permis l’émergence d’un islamisme radical, consolidé en Afghanistan, dans les années 1980, avec le concours des services secrets occidentaux.
Nous assistons ces dernières années à la recrudescence sans précédent de l’islamophobie impulsant la «théorie de l’ennemi commun» : le péril musulman. Le Rubicon est même franchi en faisant le parallèle entre la religion musulmane et le nazisme. Tous les pays musulmans excepté ceux protégés par les Etats-Unis sont menacés d’engloutissement, l’Algérie entre autres, l’Egypte, l’Irak, le Pakistan, l’Indonésie…
Les grandes conférences onusiennes ont misé sur un nouvel ordre international, en fait on a eu finalement droit à un système international qui attise les tensions entre les riches et les pauvres alimenté par l’insatiable appétit d’enrichissement des multinationales sous couvert d’une autre dynamique, celle de globalisation et de mondialisation
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Le XVe siècle a planté le premier jalon de la course vers la première mondialisation. Une frontière semble sortir des fonds marins méditerranéens pour séparer le nord du sud, un nord qui sait et un sud qui ne sait plus.




























