samedi, avril 13, 2024

Bonjour , la jeunesse! Et, même les pères et mères.

Pour ceux qui apprécie mes écrits, je vous invite à lire le premier passage de ,  » Survivre pour Ibiza », ceci, pour vous donner un avant goût du récit. Il est vrai qu’un critique littéraire émérite, en a fait la critique, positive, je dois dire. Cependant, avec tout le respect que je dois à ce Monsieur, le lecteur a toujours le dernier mot, selon mon point de vue. Par l’entremise , de mon personnage principal, un jeune, intelligent, déluré, ayant quitté les bancs du lycée, se raconte, et à travers lui la jeunesse Algérienne, pour laquelle, j’ai une tendresse particulière. Fiction, qui s’inspire de la réalité. Je fais un constat sans plus, en utilisant souvent le langage argotiques de nos jeunes. Mes mots ne sont pas lénifiants. Lorsque quelque chose est déplaisant, mon personnage le dit. Mais, hélas, en Algérie, et c’est mon constat, on préfère dire, tout va bien, même quand tout part en vrille. On ne devrait pas craindre de se faire diagnostiquer pour une éventuelle  »guérison ». Pour percer dans sa création et pouvoir la partager, il faut être lisse , complaisant. Est-ce ainsi qu’on entreprend un travail utile? Pour ceux qui sont disposés à consacrer 5 mns de leur temps, avec mes remerciement anticipés, pour encourager l’auteure que je suis , liker si le texte vous plaît mais de grâce! Ignorer si vous n’aimez pas .

Mes Salutations.

Le roman est évidemment protégé par l’ONDA, ceci, pour éviter le plagiat.

SURVIVRE POUR IBIZA

CHAPITRE I

Une décharge à la bedaine gargantuesque, située à la bordure d’un bois qui longe la route, n’échappe pas au regard des passants et des automobilistes. Le nez pointé insolemment au firmament, elle se languie paresseusement, jusqu’à ce que des courtisans viennent la goinfrer d’ordures. Le jeune homme s’apprêtant à l’escalader, parut un moment indécis. Planté là, devant la décharge, il regardait longuement autour de lui. Avec circonspection. Ne voyant personne dans les parages, il piétina son flanc, doucement, avec précaution. Des débris contondants jonchaient l’endroit : tessons de verre, morceaux de fer etc. Dès que la nuit enveloppent les lieux de son ténébreux manteau, un ou deux camions débouchant d’un chemin longeant les pins, viennent y déverser toutes sortes d’ordures : des gravats, des restes de chantier de construction, des seringues, des fioles, des boites de médicaments, des déchets ménagers, etc. Des individus sans état d’âme aucun, polluent ce lieu où abonde la végétation.
Un saccage écologique qui semble ne point indisposer autrui ni même les responsables de la commune. De cette décharge que l’on aperçoit de la route, sont aisément identifiables : les bidons d’huile d’un jaune éclatant, ainsi que l’amoncellement de sachets noirs, bourrés de détritus dont certains éventrés, livrent aux rats de la nourriture en putréfaction. Sans rechigner aucunement, ce jeune homme pataugeait dans cette montagne d’immondices d’une laideur, tranchant de façon criarde, avec la beauté sylvestre des grands arbres, pour la plupart centenaires. En dépit de la pestilence, l’adolescent paraissait insensible, à ce qu’il humait, ou touchait, retournant ça et là, toutes sortes déchets. De l’autre côté de la route, en face de la décharge, des bâtiments dont certains récents semblent s’accommoder avec ce décor odieux qui paraît les narguer. Vision insolite, à la périphérie de cette petite ville, affublée du sobriquet de : Bouzelouf, en raison de ses fameuses gargotes qui proposent le ragoût de Bouzelouf, concocté avec la tête de mouton, dont la laine, préalablement brûlée, donne au plat une subtile saveur.

Un adolescent, à l’allure plutôt hardie, passant près de la décharge, aperçut le fouineur courbé, qui déplaçait ça et là, les rebuts. L’ayant reconnu, Mahmoud le héla aussitôt:
– Hé, hé ! Mourad! Celui-ci redressa l’échine, se tourna en direction de la voix, et vit son ancien camarade de lycée, debout, à quelques mètres de la décharge. – Salut le lettré ! cria Mourad avec un brin d’ironie dans la voix. -Comment ça va ? hurla le jeune. Mourad dit d’un geste ample:
– On fait aller!
– Dis donc ! Ça ne te fait rien de remuer ce tas de fumier ? railla Mahmoud en laissant échapper un petit rire. Le regardant avec désinvolture, Mourad s’essuya le nez avec le revers de sa main, doucement, consciencieusement, en prenant son temps, puis lâcha brusquement d’une voix goguenarde:
– Non ! Pourquoi, donc ?
Ça chlingue drôlement! Tu ne sens rien? Cette puanteur et toute cette saleté, ne t’indisposent pas ? s’exclama Mahmoud d’un air écœuré, en secouant devant son nez une main comme un éventail, comme pour éloigner les mauvaises odeurs.
-C’est la chasse aux trésors ! Ha, ha… argua Mourad, hilare. Je récupère tous les morceaux de fer que je trouve, pour les fourguer au ferrailleur, ça me fera un peu de thunes ! C’est toujours mieux que rien ! Figure-toi, reprit-il d’un ton jovial, j’ai trouvé des seringues, des boites de médicaments et un tas d’autres bidules en bon état. Tu ne peux pas imaginer tout ce qu’on peut dégoter dans une décharge!
– Fais gaffe, crétin! Les seringues ont été utilisées! Tu vas choper des microbes !
– T’inquiète! dit Mourad, imperturbable. De toute façon, je suis un des leurs ! Certaines personnes m’appellent microbe, je m’y fais à la longue. Que fais- tu du maktoub ? ajouta-t-il avec une note d’insolence dans la voix. Je ne suis pas non plus débile ! Je fais attention, sinon ça craint ! Tu vois les deux sacs en jute, là-bas ! dit-il en montrant du doigt de vieux sacs posés dans un endroit creux de la décharge. Mahmoud les distinguait à peine.
Il y a mes fameuses trouvailles dedans, reprit-il d’une voix enjouée. Une fois chez moi, je ferai le trie, et je remettrai à neuf ce qui en vaut la peine !
– Et les médicaments? Que comptes-tu, en faire ? Tu te doutes bien qu’ils sont périmés !
-Ça, je m’en bats les couilles! Les médicaments, ça coûte les yeux de la tête ! Ce n’est pas périssable comme de la nourriture, après tout! Ma petite mine d’or, ce sont surtout les morceaux de fer et le plastique. Je suis le roi de la récupe! Quand j’aurais atteint une bonne quantité de ces matériaux, je les fourguerai au responsable d’une unité de recyclage, qui me les rachète au kilo ! Ça me fera du taffe, dit-il en se frottant ses deux paumes de mains l’une contre l’autre comme quelqu’un ayant conclut une bonne affaire. J’essaierai d’écouler le reste de mon butin à d’autres personnes, ajouta-il, d’un air tranquille.
-A qui, gredin ? Tu prends les gens pour des imbéciles! Faisant mine de réfléchir, en caressant doucement d’une main les quelques poils de barbe pointant timidement alentours, de ses joues et du menton, Mourad lâcha au bout d’une poignée de secondes avec aplomb:
– Qu’est ce que tu crois! Des pigeons, y’en a partout! Puis, scrutant, machinalement le tas d’ordures devant lui, Mourad sembla attiré par quelque chose, il s’accroupit, enfonça sa main dans le tas de détritus sans le moindre dégoût, puis se releva brusquement en brandissant triomphalement au bout de son bras tendu, une montre, qu’il exhibait avec ostentation à son camarade, comme un trophée. Du haut de son sordide perchoir, Mourad souriait béatement comme un enfant, ayant trouvé par hasard dans la rue une pièce de monnaie. Il rapprocha l’objet de son oreille. Sa mine rayonnante laissait pressentir que la montre fonctionnait. Mourad glissa sa fameuse trouvaille dans sa poche, puis alla récupérer ses deux sacs en jute, avant de s’extirper de cette île en détresse. Il rejoignit son copain. Après une chaleureuse accolade, les deux jeunes se mirent à marcher côte à côte, tout en bavardant. Arrivés, au milieu du bois, Mourad proposa à son compagnon, une petite halte sous l’ombre d’un pin, afin de poursuivre tranquillement leurs palabres. Mahmoud ôta sa veste, l’étala sur le sol et s’assit dessus. Mourad s’étendit sur le tapis d’aiguilles de pin, les coudes appuyés sur le sol, le buste penché vers l’avant, face à son compagnon. Mourad fixa soudain Mahmoud d’une façon énigmatique. Mahmoud d’un air détaché mordillait tranquillement une petite brindille, qu’il venait de ramasser sur le sol.
– Je vais aller à Ibiza ! dit brusquement Mourad avec les prunelles luisantes, comme quelqu’un transi d’amour. Mahmoud vit ce feu dans ses yeux.
-D’où te viens cette idée ?lui dit-il, posément, d’un air surpris.
– En regardant un reportage, à la télé, et pas plus tard qu’hier! J’en ai profité, pendant l’absence de mon frangin. -Ah! Pourquoi? s’exclama Mahmoud d’un air surpris. – Zinedine va bientôt se marier, alors il se conduit déjà en chef de famille! L’aîné est mort dans une embuscade, avoua -t-il avec un calme affecté. Il s’est acheté un numérique pour capter les chaînes satellitaires, et comme elles transmettent un tas de machins- chouettes qu’on ne peut pas regarder en famille ! Mahmoud, l’interrogea d’un regard, étonné.
– Tu n’as pas besoin, que je te fasse un dessin! Toutes ces choses osées, que les chaînes câblées passent, ce n’est pas dans nos mœurs, voyons! Ce n’est pas possible en famille ! argua-t-il pour appuyer son propos.
Confus, Mahmoud dit aussitôt :
– Et ta mère, ça la gêne pas de rester sans télé ?
– Elle s’en fiche, elle est tellement occupée! Il lui a promis une nouvelle télé de toute façon! Cette vieille télé lui appartient, il l’a achetée avec son pognon. « Quand ton frère sort du boulot, il doit décompresser », me dit ma mère. Parce que moi, tu vois, je compte pour du beurre ! Son visage se rembrunit soudain. Comme pour en rajouter une couche, Mahmoud dit en affectant un air candide:
– Et, ta sœur, elle ne dit rien? En général, les filles ne peuvent pas se passer de télé! Mourad sembla évasif, subitement. Avant qu’il n’eût le temps de répondre Mahmoud le prenant de cours, dit avec cet accent chantant des anciens pieds -noirs d’Algérie, « moi, ma sœur ? La télé, c’est son kiffe! Surtout au moment du feuilleton égyptien, ya hasra ! la télé, quand elle la regarde, je te jure ma parole, tu crois qu’elle va la manger ! En plus, c’est toujours la même rengaine avec ce genre de une histoire d’amour à l’eau de rose , et des acteurs qui sur- jouent leurs rôles avec des gestes emphatiques et un pathos de lamentations. Tu vois Beaucoup de malheurs ! comme si les nôtres ne nous suffisaient pas ! L’autre jour, je rapplique pile au moment du feuilleton, et qu’est ce que je vois ? Ma sœur entrain de pleurer !
-Attends! Laisse-moi terminer! dit Mahmoud d’un air important, comme s’il allait livrer la fin d’un suspense. Je jette un œil sur l’écran, juste par curiosité, tu vois! Je vise direct l’actrice qui était entrain de chialer elle aussi. Ma frangine ne s’est même pas rendu compte de ma présence. Tu penses bien, elle ne voulait pas en rater une miette! Je l’entendais qui marmonnait, « la pauvre, il l’a quittée pour une jeune. Elle n’a pas de travail, qu’est ce qu’elle va devenir ? », ma mère, je ne te dis pas, hein! Elle aussi était scotchée, devant la télé, dit-il, en avançant brusquement ses deux paumes de mains vers l’avant, comme pour pousser un meuble. Je te jure ma parole, en les voyant dans cet état, c’est comme si, c’est ma sœur qu’il a quittée ! elle n’arrêtait pas de pleurnicher, bon sang ! J’ai dit comme ça à ma frangine, « ne t’en fais pas ! Tout ça, c’est du ‘’festi’’ ! »Tu aurais vu comment, elle a sursauté! Elle ne s’attendait pas à me voir! Elle m’a regardé d’un air ahuri et, pas un mot ! Elle a aussitôt replongé son nez dans la télé. Elle est maso ma sœur, ma parole ! Toutes ces foutaises, elle y croyait vraiment! Et, ma mère, elle m’a rembarré sur le champ ! Tu sais ce qu’elle m’a dit, ma mère ? Mourad fit non de la tête. Elle m’a dit: « digage ! Laisse- nous tranquilles ! Tu ne comprends rien aux femmes ! » Je les ai regardées toutes deux d’un air dégoûté, et je suis sorti de la pièce comme un abruti. Je ne me comprends pas moi-même Ya h’bibi, comment veux tu, que je comprenne les femmes ? D’abord dans ce pays, je te jure, ma parole ! Tous les hommes, ils ne se comprennent pas eux-mêmes ! Il arrivera un jour, on va être comme les animaux du film Jurassique- Parck ! On se bouffera entre nous! Et, ce n’est pas ça le pire! renchérit -il sur un ton mi- offusqué mi -indigné, ma sœur, depuis qu’elle regarde ces feuilletons égyptiens, elle parle comme eux! Mourad prit l’expression de quelqu’un n’ayant pas saisi.
-Oui, Ya h’bibi ! Parfaitement ! s’écria Mahmoud en faisant un mouvement circulaire de sa tête. Ma sœur ponctue tous ses propos, en veux- tu, en voilà de : ‘’Macha Allah’’ , par- ci, de ‘’Ya kida ‘’, par- là, et de ‘’Ya omri’’ , ce mot-là, c’est le pompon, il me fait hérisser les poils sur ma tête.
– Je te comprends, mon vieux ! On ne sait plus qui on est vraiment dans ce pays! Et puis, c’est inévitable, on nous passe plus les films avec les acteurs comme Boubegra, Rouiched, l’inspecteur Tahar, Krikèche, Kaci tizi-Ouzou! Tu te rappelles ? Qu’est ce qu’ils nous faisaient marrer! En plus, c’était dans un humour de chez nous !
– Ma parole d’honneur, je te dis, hein! On va finir par être égyptianisés! assura Mahmoud d’un mouvement affirmatif de la tête, afin de ne laisser aucun doute sur ses prédictions. -Ma sœur n’a pas ce problème ! Elle est tellement studieuse, que ce sont ses livres que tu crois qu’elle va manger! Elle étudie le droit, dit-il vite fait. Il y eut une minute de silence. Les droits des femmes, c’est ce qui la branche !reprit-il, sur un ton mi- ironique mi- espiègle. Après tout, si elle veut y croire, c’est son affaire! Modulant tout d’un coup son timbre de voix, Mourad dit d’un ton enthousiaste: – On va arrêter de parler de nos sœurs! tu veux bien ? Moi, je veux te parler d’Ibiza. – Allez, kho! Ce n’est pas la peine de t’exciter ! lui rétorqua Mahmoud d’une petite voix contrite.

– Depuis que j’ai vu Ibiza dans le reportage. C’est fou ce qu’elle m’obsède. C’est mon délire d’y aller un jour ! confia-t-il avec un regard mi rêveur et un vague un sourire sur les lèvres. Je n’arrive plus à m’ôter cette idée de la tête, l’ami! Mourad s’interrompit quelques secondes. Ibiza, vois- tu ? reprit-il, avec une inflexion d’envie dans la voix, c’est la fête, comme jamais on ne pourra la vivre ici. Il y a une discothèque à entrée libre du côté de Bora Bora, une flopée de filles aussi craquantes les unes que les autres ! Mahmoud, les yeux élargis dit d’un ton offusqué:
– Tu veux vivre dans le péché ? Sortant aussitôt de ses gons, Mourad se redressa brusquement sur son séant, et le fustigeant d’un regard méprisant, il s’écria en agitant devant lui ses mains dans un geste d’indignation :

-Où est le mal ? Tu peux me l’expliquer, dis ! Je n’ai de compte, à rendre à personne ! Hier encore, j’ai lu sur le journal, que des militaires ont été fauchés par une explosion, dit-il d’un ton indigné en haussant la voix. C’est ça le péché! Tu imagines, comme ça doit être atroce pour leurs parents ! Mourir dans un attentat, c’est tellement inattendu, tu comprends ! Pourquoi, s’en prendre à eux ?Tous, des enfants du peuple. Pourquoi, s’en prendre au peuple ? Tu ne crois pas, qu’il galère assez ! Tout ce sang qu’on fait couler à gogo, ça me rend dingue ! Et, en plus, on ne sait même pas, pourquoi ? dit-il en hurlant comme s’il s’adressait à un sourd. Se radoucissant d’un coup, il ajouta avec infiniment de tristesse: – Mon grand frère était policier. Il s’est fait zigouillé lui aussi, pendant son service. Tu ne peux pas savoir à quel point il me manque. Ses mots s’étranglèrent dans sa gorge. Il a tellement été amoché, qu’on nous l’a livré dans un cercueil dûment scellé. On lui a décapité la tête. Depuis, je fais souvent des cauchemars. Ma mère n’a même pas pu voir son visage une dernière fois. J’en ai ma claque, de toutes ces monstruosités, on ne sait même pas pour quelle raison ! Mahmoud acquiesça doucement la tête, et abonda aussitôt dans son sens:
– La sœur à mon père a perdu son fils dans les mêmes circonstances. Sauf que lui était militaire. Ce ne sont pas seulement tous les corps de sécurité, qui ont été touchés par ces abominations, il y a aussi un nombre effarant de civils, tous âges confondus et toutes catégories sociales. Tous ont été sacrifiés ! Va savoir, pourquoi ?
– Sacrifier sur l’autel de la bêtise et de l’ignorance. Voilà la réponse, si tu veux mon avis!
– Oh, pis zut ! Moi, ça me dépasse tout ça ! lança Mahmoud, d’un ton irrité. Ma tante paternelle avait préparé des gâteaux pour fêter son retour. S’interrompant brusquement, il se raidit, puis après quelques secondes d’hésitation, lâcha: Il a été tué aux frontières dans le sud, alors qu’il lui ne lui restait qu’à peine une semaine pour terminer son service national. Tu te rends compte ! s’exclama-t-il, d’un ton effaré. -Quelle déveine ! dit Mourad, en secouant la tête d’un air indigné. – Depuis ce drame, ma tante déraille! Mourad l’écoutait sans broncher. Parfois, elle ramène toute une boîte de gâteaux à ma mère, et elle lui dit qu’elle les a préparés pour son fils mais qu’il a eu un empêchement, et qu’elle ne peut pas les manger à cause de son diabète, conclut-il la gorge nouée. Comme pour fuir l’horreur de ce récit, Mourad dit en affectant un ton badin:

– Moi, c’est décidé, mon pote! J’irai à Ibiza, quoiqu’il m en coûte ! J’oublierai toutes ces horreurs, et ce ‘’digoûtage’’, qui me pourrissent la vie. J’irais d’abord dans une discothèque, pour écouter de la musique, à me péter les tympans ! Je danserais en secouant mon corps comme un cocotier, pour me sentir exister. Etre moi, juste moi ! N’être ni toi ni un autre, tu comprends !
-Là, je ne te suis plus! Si tu n’es plus toi-même, c’est un psy qu’il te faut mais pas Ibiza!
-Ne me prends au mot! Vivre les choses comme ça me plaît, voilà ce que je veux dire! Sais-tu pourquoi, j’ai quitté le lycée?
-Non. Mais raconte !
-J’en ai marre qu’on me dise, fais pas ci, fais pas ça, s’écria-t-il avec rage. J’avais un prof qui en avait toujours après moi! Il ne voulait pas que je vienne à son cours avec du gel sur les cheveux. En quoi, ça le regarde! Et le prof de philo, il me saquait toujours avec de très mauvaises notes, et tu sais pourquoi? Mahmoud élargit les yeux en secouant la tête de gauche à droite.
-Quel que soit le sujet de philo, il fallait toujours le traiter sous un angle religieux. Je ne suis pas Imam, moi ! Il m’humiliait, en me disant’’ tu vas brûler en enfer’’. La mort de mon frère, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. J’ai tout envoyé balader!
Je ne dis pas qu’à présent, je nage dans le bonheur! Tous les matins, lorsque je me lève pour libérer le salon, c’est là, que je dors faute de place. Je me demande ce que je vais faire durant la journée? Chez les roumis, on dit : Le temps c’est de l’argent, par contre nous, fit-t-il en ébauchant un petit sourire mi- railleur mi- contrit, si c’était possible, le temps, on l’exporterait comme le pétrole! On ne sait pas comment tuer le temps! Y’a des moments comme ça, je te jure ma parole, j’ai envie de me flinguer ! C’est le rêve qui me permet de tenir le coup, quand la coupe est pleine! dit-il avec véhémence en jetant dans un geste de colère la pomme de pain qu’il avait dans la main. -Comment, comptes- tu te rendre dans ce coin idyllique ?dit Mahmoud en le fixant d’un regard pénétrant. Tu veux faire comme les Harragas ? Ces cinglés qui prennent la mer dans de vieux rafiots, pour aller chez les roumis, de l’autre côté de la méditerranéen! Ils pensent trouver du travail là-bas, mais que dalle! -Tu te trompes lourdement, mon vieux ! Ce ne sont pas des cinglés! lui répliqua Mourad en le foudroyant du regard. Ces jeunes sont des rêveurs, et c’est le rêve qui les aide à tenir le coup, et à ne pas devenir maboul ! fit-il en tapotant de l’index sur sa tempe. Le rêve, c’est comme une bouée de sauvetage, ça nous empêche de sombrer dans la dépression ou dans je ne sais fichtrement, quoi d’autre ! Puis, posant sur Mahmoud un regard fiévreux, il avoua avec un brin d’amertume dans la voix: Si je ne me shoote pas avec une saloperie quelconque, c’est à cause de ma mère. Je ne veux pas qu’elle souffre une seconde fois ! La mort de mon frère a été un coup trop dur pour elle, il marqua une pause de silence puis, comme ragaillardi d’un coup, il ajouta en haussant le ton: Heureusement, que j’ai des rêves plein la tête! Sinon, je préfèrerais crever! -Remarque, tu n’as pas tellement tort! fit remarquer Mahmoud, d’un ton volontairement conciliant. J’ai un cousin qui a pris la poudre d’escampette, et il vit en France, à présent. Comme ça, une nuit, sans crier gare, lui et plusieurs personnes ont fichu le camp en douce dans un vieux bateau de pêcheur. Y’avait même une femme enceinte avec eux, à ce qu’il paraît ! s’exclama-t-il en roulant des yeux. Et, le plus beau, c’est qu’ils ont réussi leur coup, figure-toi! Il vit tranquillos à Paris.

– Ce n’est pas possible ! coupa Mourad, incrédule et ébahi, à la fois. Dis-moi, comment, il a fait?
– Mystère et boule de gomme ! Ses parents n’ont donné aucun détail. Je sais par contre, qu’il avait emporté assez de pognon, pour tenir le coup quelques temps en Italie, pour rejoindre ensuite, la France. Il a vivoté durant quelques temps en travaillant au noir, genre : la plonge, carreleur, je ne sais plus quoi d’autre ! Il ne devait pas faire la fine bouche, du moment qu’il trouvait un job au black ! C’était un débrouillard mon cousin, un as du bricolage, pas paresseux du tout! Et, le top du top, c’est qu’il ne sait jamais fait gauler par la police, à cause des papiers!
-Tu déconnes!
-Il est grand et il a les yeux bleus! Une tronche de roumi, quoi! Ce qui fait qu’il n’attirait pas l’attention. Son histoire s’est terminée comme un conte de fée, renchérit-il ! Mourad fit des yeux ronds d’étonnement.
– Il a rencontré une fille qui a eu le béguin pour lui, elle l’a épousé! C’est aussi simple que ça! Je suppose, qu’il avait la baraka avec lui! dit-il, en posant sur Mourad un regard perplexe, comme si lui- même, n’y croyait pas. Il a tous ses papiers en règle! Il peut se pavaner en long et en large dans le pays sans crainte.
– Quel veinard, celui là ! dit Mourad, admiratif.
-Mais, faut pas croire que la chance sourit à tout le monde ! objecta Mahmoud, en secouant énergiquement la tête, comme pour mettre un point final à son histoire, il ramassa d’un geste machinal la pomme de pain, tombée à côté de lui, qu’il tourna dans tous les sens, comme pour vérifier si elle contenait encore des graines. Mourad se leva subitement, s’ébroua pour faire tomber les aiguilles de pins accrochées à ses vêtements, puis se dirigea vers le pied de l’arbre où les sacs en jute étaient posés. Avant de les récupérer, il fourragea un bref instant dans l’un d’entre eux, comme pour jauger son butin. Son regard s’éclaira d’une vive lueur. Pensait-il obtenir une somme rondelette, en vendant toute sa camelote? Avant de quitter les lieux, il s’approcha de son camarade, lui donna une tape amicale sur le dos, pour lui signifier qu’il prenait congé de lui. Mourad ne broncha pas, absorbé, par la pomme de pain dont il écartait les écailles, récupérant les quelques graines qu’il croquait. Un moment s’écoula, quand tout à coup, la voix de Mourad le fit sursauter. Relevant la tête, il se rendit compte, que Mourad avait rebroussé chemin, et fait une petite halte. Les deux sacs posé sur le sol, les mains en porte voix, il brailla de nouveau:
-Hé Mahmoud ! Je t’ai dit où se trouve Ibiza ? C’est près de Marseille ou en Italie ?
-Ni l’un ni l’autre, ignare ! C’est en Espagne ! cria Mahmoud d’un ton mi- ironique mi- amusé.
Mourad éclata de rire:
-Tu l’auras ton bac, mon vieux ! Je n’y connais rien en géo!
-Tu étais champion en maths. Tu n’aurais pas dû quitter le lycée! Hurla Mahmoud. Mourad qui s’était remis à marcher pour se rapprocher de son camarade, fît une moue dubitative, et tout en secouant lentement la tête, il s’écria :
-C’est ça ! Moi, je ne suis pas fêlé comme toi ! Tu apprends tout par cœur. On m’a même dit, que tu mémorisais la solution des exercices de math. A cet instant, Mourad était devant Mahmoud. Tu as constamment, ton nez fourré dans un cahier, bon sang ! Même dans le bus qui t’amène au lycée. Je t’ai vu de mes propres yeux! Mahmoud fit une moue comme pour objecter.
-Ne me dis pas le contraire! releva Mourad. Ton cerveau ingurgite un tas de choses qui ne te serviront peut-être jamais ! Il n’y a même pas de programme de divertissement pour souffler un peu, renchérit-t-il, d’un ton moqueur et blasé, à la fois. Je vais te poser une question, et tu me réponds franchement, hein ? Mahmoud opina du chef.
– T’apprends bien trois langues! Dis-moi, est ce que tu les parles toutes les trois ? Mahmoud fit une moue dubitative.
-L’arabe classique ? lui dit Mourad sur un ton incisif.
– Ça peut aller !
– Ça devrait plutôt aller, mon vieux ! C’est censé être ta langue !
-Oui, pour la derdja (l’arabe populaire) !
– Et, pour le Français et l’anglais, est ce que tu te débrouilles?
– Pas trop, avoua-t- il d’un ton hésitant. Pour le français, c’est moins compliqué. Mais, l’ anglais, ce n’est pas évident.Ce n’est pas comme le français que tout le monde utilise , mélangé à l’arabe ou au kabyle.
– En réalité, tu ne connais aucune langue vraiment. Ne te leurre pas, gros bêta! Tu es juste un analphabète trilingue ! trancha Mourad doctement.
-Toi, tu es encore plus idiot que moi. Un analphabète, c’est quelqu’un qui ne sait ni lire ni écrire.
– Ouais, du fait qu’il n’a jamais été à l’école. Mais un véritable analphabète peut s’avérer moins stupide qu’on le pense! Avoir la chance d’étudier trois langues pour dire que tu n’en parles aucune correctement! A mon avis, c’est toi, l’analphabète ! ironisa-t-il. Feignant ne plus l’écouter, Mahmoud se leva tranquillement, ramassa sa veste, la secoua avant de l’enfiler, puis rentra ses mains dans ses poches, et fixant Mourad, il répondit ave un calme affecté:
– J’en n’ai rien à glander de ce que tu penses! Contrairement à toi, j’étudie, moi! Et, je serai diplomate ! Mourad leva un sourcil étonné. Profitant de cet effet de surprise, Mahmoud ajouta d’un ton, confiant et provocateur, à la fois:
– Je n’aurai pas de problème de visa pour voyager, tu piges ! Comme aller à Ibiza, par exemple ! Sans compter que les gens me respecteront ! renchérit-il, en lui adressant un petit clin d’œil. Impassible, Mourad lança d’un ton moqueur:

– Non, mais, tu rêves! Tu es vraiment barjot, hein ! Diplomate, toi ? Descends sur terre, ça vaut mieux pour toi! Mahmoud prit un air ahuri comme quelqu’un ayant vu subitement dans la rue une personne nue. Mourad, Pris aussitôt d’un éclat de rires, frappait en même temps sur ses cuisses avec le plat de ses mains, comme pour freiner les spasmes de rire lui coupant le souffle. Reprenant d’un coup ses esprits, Mourad lança avec ironie:
– Diplomate ? Tu es vraiment naïf! Un fils de planton, diplomate ? Mais, c’est par filiation! Tu ne le savais pas? Nous les gens du bas, bougre d’idiot, on ne peut pas accéder à ce poste, niet ! trancha-t-il, puis comme s’il se parlait à lui-même, il marmonna, « il rêve plus que moi, le pauvre! Il ne sera pas plus diplomate, que je ne serais PDG d’une entreprise! Pourtant, c’est mon rêve de me lancer dans le bisness! » Fixant Mahmoud droit dans les yeux, il ajouta sans ambages:
– Entre nous, tu t’es regardé? Tu n’as pas la carrure pour cette fonction! Mahmoud lui fit un bras d’honneur.
-En tout cas, moi, reprit Mourad, tranquillement, occultant le geste de son camarade, depuis que j’ai quitté le lycée, je me sens peinard, et étonnement lucide.
-Quelqu’un de lucide ne farfouille pas dans les ordures, espèce d’âne bâté, lui rétorqua Mahmoud avec une ombre d’ironie et de mépris dans la voix. Nullement déstabilisé par ses piques, Mourad répliqua aussitôt:

-L’âne, c’est toi ! Puisque tu es obligé d’ânonner un tas de trucs, que tu ne comprends même pas, et qui ne te serviront à rien, à part t’abrutir ! asséna-t-il en pouffant d’un petit rire malicieux. Puis, il lui fit un bref salut de la main et tourna des talons. Mahmoud paraissait groggy. Mourad avait manifestement touché là, une corde sensible. « Oh, la vache! Il n’a pas tort. J’apprends tout par cœur. En plus, je suis nul en math ! » se dit Mahmoud en lui même avec un brin d’amertume. Les bras ballant, il observait, perplexe, son copain qui s’éloignait d’un pas joyeux. « J’envie son insouciance ou son inconscience, je ne sais plus trop! » se dit-il. Affublé de ses deux sacs, Mourad cheminait en sifflotant. Dans son esprit, il faisait bon vivre. Il avait un projet formidable. Ibiza, ne lui semblait plus très loin…

Djamila Abdelli-Labiod

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