Titre : »LES RÉVOLTES FEUTRÉES »
Chihab éditions 2008.
Une présentation lapidaire du roman de Slimane Ait Sidhoum.
Je l’ai relu d’une traite, de nombreuses cigarettes mais sans halte. Sans hâte non plus. Une écriture savoureuse. Des récits bien menés. Des phrases soulagées de toute lourdeur, réduites à leur fonction d’unités minimales de sens. Cependant, avec brio, elles produisent à l’évidence la volonté de leur auteur. En d’autres termes, le destin de la phrase n’est pas abandonné au hasard des impressions s’habillant de mots à leur convenance pour se dire. Des mots probablement choisis par l’auteur un à un pour chasser toute ambigüité ou extrapolation. Un travail d’orfèvre, du sertissage. De la poésie subtilement tissulée afin de tenir à distance l’horreur de la guerre et les mesquineries des gens.
Roman du mea culpa et de la réparation, le texte n’est ni un procès, ni un procès d’intention. Non plus acte d’accusation, réquisitoire ou plaidoirie. Des faits, de la repentance à l’incipit, de la réparation qu’offre des circonstances singulières à l’exipit. Des revanches simples que des innocents prennent sur l’histoire sans lui rien demander. Justice semble rendue dans un sous-entendu sans malentendu.
Le recours au roman à tiroirs accroît l’impression de sincérité des aveux, des récits des personnages. Prêtant la parole à Idir, Youcef, Si El Hafid et au capitaine Randier, une atmosphère de vraisemblance s’installe pour ne pas dire une impression de réalité.
L’auteur à recours au roman à tiroirs afin de simuler l’autobiographie, d’installer un pacte autobiographique par le truchement du vraisemblable, du « je » développant son parcours. En effet, lorsque le narrateur raconte des faits dont il est le témoin auditif et oculaire, l’autobiographique se profile pour faire de l’ombre au fictionnel, pour le supplanter, y suppléer avantageusement. A ce niveau, le brio de l’auteur, son doigté, son tact en disent long sur son talent.
La saga est abornée de 1910 aux années 1990. La narration traverse l’histoire à trot soutenu et régulier. Le commandant Amer n’y prend pas la parole. Si Hamza le représentera symboliquement mais officieusement à l’incipit. Le capitaine Randier est contacté et questionné. Il a droit à deux interventions.
Tout au long du texte, l’auteur répugne à écrire, à décrire la violence qui sourde a fleur d’énoncé. Il rappelle en cela Mouloud Feraoun dans « la terre et le sang, » Fatéma Bakhai dans « Un oued, pour la mémoire ». Une époque de guerre sans bruits ni fureurs. La fabrication d’armes sans qu’un coup de feu ne soit tiré. Deux chefs de guerre ne s’affrontant jamais dans des combats meurtriers alors que l’un et l’autre vivent dans la même région, la même zone. Amer et Randier agissent en fonction de leurs missions. Soustrayant à la narration la violence coloniale, le mépris total est affiché pour les exactions de la France. Le bourreau est abandonné à sa conscience. L’histoire a tout consigné, les mémoires sont l’hermétique et fidèle réceptacle.
Le premier chef, le commandant Amer, est rusé, dur, rude, sévère, intransigeant, autoritaire, tyrannique, imbu de patriotisme, de nationalisme. Il est pourtant crédule parce que fragilisé par la crainte de la trahison. La crédulité est son pire ennemi, elle le piège, lui fait commettre des erreurs de jugement, il y succombe. Le rusé est abusé. Youcef et Idir en sont les innocentes victimes. Le second, capitaine Randier se pavane dans un humanisme ostentatoire qui ne trompe personne. La population de Derna ne se laisse pas prendre à son jeu. Le capitaine a recours à un informateur, Si El Hafid personnage roué, jouissant de l’estime de Amer. Le double jeu du traitre est éventé par Salem qui deviendra par contre coup l’ennemi à abattre, la cible des cabales de Si El Hafid.
La société kabyle est décrite dans ses mœurs, us et coutumes vénérables ou méprisables sans qualifiants laudatifs ou discrédit. La neutralité du scientifique ou l’objectivité du journaliste y président ne laissant aucune place à la répugnance ou à l’excès. Une pudeur altière empêche l’auteur de juger, de trancher. Il présente les faits et les effets sans questionner la conscience. A la limite de l’écriture béhavioriste chaque personnage portrait physique narre son vécu tel un témoin sincère au prétoire de l’histoire.
« Les révoltes feutrées », contient [du verbe contenir : retenir] des secrets qu’une lecture en profondeur révèle si l’on décode ou connote le général à l’exclusif. Les reliefs du texte en surface sont les indicateurs potentiels d’un texte à lire dans la strate ou les strates.
Fateh Bourboune.



























