Jean-Marie Cléry ; L’impasse syrienne (3/3)

0
851

Suite et fin de l’entretien sur la Syrie avec l’universitaire  Jean-Marie Cléry. Il y est question de la dimension géopolitique de la  crise syrienne, de son poids relatif, et de ce qu’il est possible  d’envisager des développements ultérieurs de cette crise.

Q5 :   Deux puissances régionales d’importance ont une attitude difficilement   lisible sur la crise syrienne : Israël, d’une part, et la Turquie,  d’autre part. Auriez-vous quelques lumières à nous apporter ?

 


JMC : Une certaine propagande naïvement sioniste a souvent tenté  d’accréditer dans l’opinion publique occidentale l’idée que des sociétés   arabes plus démocratiques fermeraient les yeux sur les méthodes de  l’État hébreu et se jetteraient dans ses bras. Je pense que les  dirigeants de Tel-Aviv, qui connaissaient mieux que quiconque les  mécanismes de la pression qu’ils parvenaient à exercer sur des régimes  fragilisés par la faiblesse de leur  base populaire, n’ont pas cette  naïveté. Ils ne semblent pas en tout état de cause avoir mis à ce jour  tout leur poids dans la bataille contre le régime de Bachar al-Assad.  Comme celle des États-Unis, leur posture n’est toutefois pas  monolithique et demeure difficile à décrypter. Leur objectif le plus  affirmé semble être pour l’heure d’affaiblir les capacités  d’intervention extérieure du régime et son système d’alliance régionale plus qu’à le renverser.

Une   considération pourrait toutefois infléchir cette option initiale et  conforter les tenants israéliens de la chute d’Assad. Le  Hezbollah a  fait clairement le choix de soutenir son allié alaouite et donc la  répression qu’il mène contre (notamment) la majorité sunnite du pays.  Sans surprise, son image est donc en train de se dégrader en Syrie et  elle sera presque nécessairement négative aux yeux d’un régime qui  serait issu des rangs de la présente révolte. Il est fréquent d’entendre   des victimes de la répression affirmer – sans d’ailleurs que leurs  propos puissent être vérifiés, que des éléments armés du Hezbollah pour certains (« On les reconnaît  parfaitement à leur accent libanais », insistent les habitants de Hama),  des conseillers iraniens pour d’autres, participent à la défense  répressive du régime. Si l’on ajoute à cela la part de la variable  sectaire (qu’il ne faut pas surdéterminer, mais que l’on ne peut pour  autant ignorer), la rue majoritairement « sunnite » aurait logiquement  une moindre propension que les élites alaouites (qui doivent de surcroît  une partie de leur légitimité religieuse au soutien que leur ont  apporté les oulémas chiites iraniens et sud-libanais à partir de 1973) à  soutenir le Hezbollah chiite. En ce sens et dans ces limites étroites  (car le lien entre Damas et le Hamas serait, dans cette logique,  renforcé par une telle transition), Israël pourrait souhaiter voir  accéder une majorité sunnite à Damas.

S’agissant   de la Turquie, il est exact que rien n’était prévisible dans la fermeté  d’Ankara et son désaveu des méthodes répressives de Damas. Depuis le  traité de coopération turco-syrien signé le 9 octobre 2009, les  relations bilatérales étaient au beau fixe. Les circulations humaines et  commerciales s’étaient élevées en flèche, au bénéfice économique et  politique des deux pays. Une certaine empathie à l’égard de la  revendication de la majorité sunnite fait peut-être partie de l’alchimie  de la décision politique turque. Mais les élites au pouvoir à Ankara  ont elles-mêmes mené un long combat contre un régime militaire répressif  et manipulateur. Il n’est donc  pas invraisemblable qu’elles aient  aujourd’hui la sagesse de ne pas vouloir construire l’avenir régional  sur le soutien à un clan politique dont tout le monde s’accorde à  reconnaître qu’il est, à plus ou moins court terme, condamné.

Q   6 : D’une part la Turquie, malgré l’aggravation de son différend  diplomatique avec Israël, semble reprendre tout son poids au sein de  l’OTAN avec l’accord récent sur le déploiement de radars dans le  dispositif du bouclier anti-missiles (censé protéger l’Europe de  missiles iraniens mais perçu comme hostile par la Russie). Et de plus  les vues d’Ankara sur la crise syrienne convergent avec celles des  pétromonarchies et de Washington, s’opposant à mesure de ce  rapprochement à celles de l’Iran – avec lequel elle se rapprochait  depuis quelques temps. D’autre part le Hamas, même si Khaled Mechaal a  semble-t-il refusé la proposition qatarie de quitter Damas pour Doha, va   très certainement s’éloigner substantiellement de Damas, alors qu’a  lieu une réconciliation inter-palestinienne Hamas-Fatah. Assiste-t-on à l’émergence d’une alliance de pays et d’organisations spécifiquement  sunnites s’opposant de manière « modérée » à la politique israélienne et  qui bénéficierait de l’indulgence de Washington ? Les développements de la crise syrienne, avec sa charge communautaire, ne sont-ils pas en  train de redessiner les relations géopolitiques moyen-orientales selon  des lignes plus confessionnelles, au détriment de déterminants  politiques (nature du régime, position vis à vis des USA, position vis à   vis d’Israël, …) ?

JMC : Une remarque de principe d’abord. Sans nier leur importance, je me  refuse à lire les enjeux de la crise syrienne par le seul prisme de la  géostratégie des grandes puissances ou des puissances régionales. Je ne suis pas enclin non plus  à céder à la logique pernicieuse des  solidarités trop automatiques que génère parfois, si noble soit-il, le  soutien aux dominés du conflit israélo-palestinien. Je ne suis ensuite  pas aussi pessimiste que d’autres sur l’importance du versant négatif – si réel soit-il – de la participation de l’OTAN à la chute de Kadhafi et  apparentes béquilles franco-britannique de l’actuel Conseil de  Transition. Le tournant spectaculaire  de la politique égyptienne  vis-à-vis de l’Etat hébreu confirme sans surprise qu’une population qui se libère de la tutelle d’un dictateur n’est pas prête à se laisser  imposer de l’extérieur la ligne politique qu’elle  vient de désavouer  sur la scène interne. Je me refuse donc à surestimer la capacité  d’influence, ou de nuisance, de BHL et de ses sponsors, demain, en  Libye,  ou celle des occidentaux en général. J’ai dans tous les cas la  conviction que cette influence occidentale n’aura jamais plus le  caractère décisif et léonin qu’elle a pu avoir au 20ème siècle ou dans  la première décennie du 21ème. Enfin, quitte à être qualifié d’optimiste   ou d’angéliste, je me refuse par dessus tout à  sous-estimer la  maturité des forces politiques qui, toutes tendances confondues, sont en   train d’émerger de ces dynamiques arabes de dépassement  de  l’autoritarisme.

Cela   étant dit, le risque d’une recomposition sectaire du Proche Orient qui   cristalliserait le fameux « croissant chiite » – mis en scène et cultivé  par les officines américaines et israéliennes au moins aussi sûrement  que par les imams du vendredi – existe bien ;  mais ce retour en arrière  ne me paraît pas du tout inéluctable. Il devrait se faire au détriment  d’alliances intuitives, transconfessionnelles (la défense d’intérêts  collectifs dans le conflit israélo-arabe, le rejet de la présence  militaire américaine ou occidentale) qui me semblent plus solidement  ancrées encore que les appartenances primordiales dans toutes les  mailles du tissu politique régional, toutes confessions ou tendances  confondues.

Q   7: Alors que la Syrie semble s’enfoncer dans le cycle  répression/manifestations, un scénario de sortie de crise à court terme vous paraît-il possible ?

JMC : S’agissant de l’évolution d’une situation complexe, qui dépend en  partie au moins de variables qui ne sont pas exclusivement nationales,  il est plus que jamais hasardeux de parler au futur. Après avoir pris  cette indispensable précaution, disons qu’il est aujourd’hui très  aléatoire d’imaginer une sortie de crise à court terme. L’hypothèse d’un   processus réformiste suffisamment sérieux pour générer une baisse  significative du niveau de la violence paraît jusqu’à ce jour peu  crédible. Pour être efficace, l’ouverture politique devrait en effet  être autre que purement cosmétique. Elle impliquerait donc que l’équipe au pouvoir, qui dispose encore de solides ressources militaires et  financières, accepte de s’en dessaisir à plus ou moins court terme. Même   si au cours du mois de Ramadan le niveau des manifestations ne s’est  pas élevé comme attendu par l’opposition et que l’initiative  (répressive) a parfois paru appartenir au régime, la détermination des  manifestants (dont certains plaident désormais ouvertement pour l’action   armée)  est telle qu’il  est peu pensable que celui-ci puisse une  nouvelle fois  passer seulement  en force et, comme après Hama il y a  trente ans, gagner par la seule répression une nouvelle décennie de paix   civile. A défaut de les quantifier, on peut recenser les ingrédients  qui vont donner forme à l’avenir proche de la Syrie : morosité du moral d’une partie de l’opposition interne face au relatif  succès du cocktail  répression/désinformation, lenteur de l’organisation d’une opposition  externe dépourvue de personnalités représentatives et « plombée » par le  soutien trop ostentatoire d’acteurs occidentaux particulièrement  illégitimes dans la région, volonté de la  Russie et plus encore du  géant chinois de continuer à affirmer leur « différence syrienne » ;  en  sens inverse, inflation et tensions sociales inévitables,  « états  d’âme » des alliés iranien et libanais du premier cercle, rumeurs encore  invérifiables de scissions dans les rangs sunnites de l’ armée et de  certaines fractions des personnels de sécurité, « militarisation »  enfin, dans le nord du pays notamment, d’une fraction au moins des  opposants.

Si   la présence d’observateurs internationaux est largement réclamée dans les rangs de l’opposition, l’hypothèse d’une intervention étrangère à la  libyenne semble quasi unanimement rejetée. «Cela au moins, c’est  sûr » s’insurge une damascène pour tenter d’éclairer cette opacité de la   crise qui la désarçonne : « Il ne faut pas d’intervention  étrangère, il faut laver notre linge sale en famille ». Et de  poursuivre. « Le problème, il  est vrai, c’est que, par les temps qui  courent, on ne sait plus vraiment qui fait partie de la famille ».

Si   la recette du futur syrien proche est complexe, il reste aujourd’hui  plus que jamais difficile d’y lire la promesse d’une amélioration  structurelle à court terme.

Merci beaucoup M. Cléry.

Algerie-Network

Lire aussi :