Les Etats-Unis ne procéderaient pas à la recomposition prévue du monde arabe avant qu’ils ne s’assurent de la stabilisation des espaces en conflit notamment en Syrie qui constitue le nœud gordien de la situation au Moyen Orient. La chute du régime syrien modifierait, pour le coup, les équilibres dans la région et sa géopolitique ethno confessionnelle. Bien avant que les Etats-Unis d’Amérique de Georges W Bush ne songent en 2003 à remodeler le « Grand Moyen Orient » sous l’influence des néo-conservateurs qui ont repris un plan israélien que rapporte en 1982 « la revue de l’Organisation sioniste mondiale Kivunim » citée par Charles Saint-Prot [Moyen Orient : Et si l’on assistait à la réalisation du Plan américain « Comment améliorer le Moyen Orient » ? http://www.diplogeostratégies.blogspot.com], l’Etat d’Israël projetait « l’éclatement des pays arabes sur des bases confessionnelles ou ethniques. »
L’auteur de l’article paru dans la revue israélienne « soutenait, selon le géopoliticien français, que le plan de décomposition du Liban en petits cantons confessionnels, à laquelle les israéliens travaillaient depuis la fin des années 60 avec la complicité de certains extrémistes maronites, devait être appliquée à tout le monde arabe, notamment à l’Irak [trois Etats sunnite, kurde et chiite], à la Syrie [trois Etats alaouite, druze, sunnite], à la Jordanie [une partie pour les bédouins et l’autre pour les Palestiniens] et à l’Arabie saoudite qui devait être amputée de ses provinces pétrolières et ramenée à une mosaïque tribale » . La mise en garde que l’ancien vice-Premier ministre irakien Tarek Aziz avait faite à ce sujet le 17 août 1982 dans le journal français « Le Monde » se révèle, plusieurs années plus tard, prémonitoire. En effet, le dirigeant irakien expliquait avec une lucidité déconcertante et une capacité d’analyse hors du commun : « Pour que ce plan d’atomisation réussisse pleinement, il faut s’attaquer à la pièce maîtresse du dispositif, l’Irak, seul pays de la région qui possède en même temps l’eau et le pétrole et qui poursuit son développement avec détermination. Il faut donc commencer à ébranler l’Irak et c’est ce à quoi l’on s’emploie depuis plus de vingt ans » [Charles Saint Prot, id].
L’invasion de l’Irak le 20 mars 2003 a constitué le début de la recomposition géopolitique du Moyen Orient. Cette invasion aurait été planifiée bien avant que ne se commettent les attentats du 11 septembre 2001 qui ont servi de prétexte pour lancer le plan Greater Middle East Initiative [Initiative du Grand Moyen Orient] que Georges W Bush présente aux huit grandes puissances [G8] réunies à Sea Island, aux Etats-Unis en 2004. Cette initiative sur le « Moyen Orient élargi et l’Afrique du Nord » visant à instaurer la démocratie dans le monde arabe et musulman, après avoir provoqué la controverse et l’inquiétude parmi certains participants en particulier la Russie et la France, a fini par être avalisée par les participants, même si Jacques Chirac avait exprimé de fortes réserves à l’égard de ce projet américain. Le chef de l’Etat français avait indiqué que « la réforme ne se [décrétait] pas de l’extérieur » et que « les pays du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord [n’avaient] pas besoin de missionnaires de la démocratie » mais de la résolution des conflits dans la région.
Le président Jacques Chirac avait attiré l’attention de ses collègues sur « les risques d’un retour de bâton », insistait le célèbre journal américain « The Washington Post ». Les Etats-Unis ont saisi l’opportunité des révoltes des peuples arabes contre « leurs » régimes despotiques pour mettre en œuvre leur projet d’initiative du « Moyen Orient élargi et de l’Afrique du Nord ». Des analystes et des diplomates occidentaux favorables au statu quo, sous prétexte que les relations internationales sont fondées sur les relations entre Etats, alertaient leurs dirigeants des « dangers » à laisser les peuples arabes faire tomber « leurs » dictatures qui servent de rempart contre l’islamisme, arguant qu’en cas d’élections libres les partis de cette mouvance l’emporteraient très largement. Les néo-conservateurs américains qui ont ressorti ce plan de remodelage du « Moyen Orient élargi et de l’Afrique du Nord » que l’on croyait remisé par l’Administration Obama, notamment après le fameux discours que le Président américain avait prononcé le 4 juin 2009 au Caire, expriment leur conviction que le maintien de régimes despotiques au Moyen Orient et en Afrique du Nord ne favorisait plus la stabilité dans la région et ne servait plus la sécurité du monde occidental.
La seule solution, à leurs yeux, est d’exporter la « démocratie » à laquelle Barack Obama avait consacré un chapitre dans son discours cairote. « Je sais, avait-il déclaré, qu’il y a eu des controverses sur la promotion de la démocratie, pour une grande part en relation avec la guerre en Irak. Mais je serai très clair : aucune nation ne peut imposer à une autre un système de gouvernement. Mais cela ne minore pas mon engagement envers les gouvernements qui reflètent la volonté de leur peuple. Chaque nation fait vivre ce principe à sa manière, enracinée dans ses traditions. L’Amérique ne prétend pas savoir ce qui est bon pour tout le monde. » Après des décennies d’un soutien à des Etats dont l’Amérique tolérait voire encourageait la dictature pour assurer sa sécurité intérieure et renforçait son hégémonie dans ces pays producteurs de pétrole, Washington change son approche stratégique depuis l’attaque des Twin Towers qui a traumatisé le peuple américain pour préserver ses intérêts, sa sécurité et celle d’Israël, et neutraliser les populations arabes et musulmanes lorsque viendra le tour de l’Iran de subir, après l’Afghanistan et l’Irak, l’agression américaine.
La République islamique d’Iran qui subit le boycott et les sanctions, demeure, en même temps que la protection de l’Etat hébreu, l’obsession majeure des Etats-Unis depuis que le régime dictatorial de Réza Shah est tombé en 1979, et singulièrement depuis la prise en otages de cinquante-deux américains le 4 novembre de la même année. Washington rompt toute relation avec Téhéran qui reste, plus de trente ans après, son ennemi public numéro un et sa cible ultime dans cette stratégie de recomposition à l’œuvre. L’objectif des Etats-Unis et du monde occidental est d’abord de gagner la bataille des opinions publiques arabes qui leur étaient très hostiles pour avoir soutenu, jusqu’à l’explosion des révoltes, les ordres internes injustes et répressifs, afin de passer à l’exécution concrète de leur « Initiative du Grand Moyen Orient ».
La domestication de l’Iran passe nécessairement par la fragmentation de l’axe Damas-Téhéran-Hizbollah-Hamas et son isolement à défaut de ne pouvoir l’éliminer. De ce point de vue, le Liban qui serait, à son tour, déstabilisé après la chute du régime despotique syrien, constituerait pour Washington et Tel-Aviv la plateforme de leur projet de recomposition du Moyen Orient selon des critères ethniques et confessionnelles de la région. Le rapport israélien « Clear Break » de 1996 portant le titre « Une nouvelle stratégie pour renforcer la nation », élaboré par « the Institute for Advanced Stratégic ans Political Studies » réunissant, entre autres têtes néo conservatrices, Richard Perle, Charles Fairbanks, David et Meyrav Wurmser, concluait au remodelage de « l’environnement stratégique » d’Israël, par la « coopération avec la Turquie et la Jordanie » et « l’affaiblissement, et même en ramenant la Syrie en arrière. »
Saper les ambitions syriennes que, insiste le rapport, « la Jordanie a défiées en suggérant la restauration de la monarchie hashémite en Irak. » Les considérations stratégiques avancées dans ce rapport démontre très nettement, ce que l’ancien vice-Premier ministre irakien Tarek Aziz avait prédit en 1982, que la pièce maîtresse de l’équilibre stratégique du Moyen Orient se situe en Mésopotamie, raison pour laquelle les Etats-Unis et Israël s’appuient sur les Hashémites, comme en 1916, pour restructurer l’Orient arabe de Lawrence.

























