Tabarnak, comme on disait à domicile, on sentait les nanas, les Québégnoules, les deuxième génération, assez achalées (énervées en français) de la situation actuelle que traversait la Belle province (le Québec), le bled qui les avait vues germer.
Les filles étaient donc très en pétard avec le projet de la charte des valeurs, la laïcité à la française que le PQ, parti québécois voulait imposer à la province toute entière, c’est-à-dire entre autres, interdire les signes ostentatwares de la religion dans la fonction publique qui visait en particulier les musulmans.
A part de ça, j’sentais que j’tais le bienvenu ici, très accueillant la population locale, rien à voir avec le franchouillard de base en général et surtout le parigot-tête-de-veau. Coudonc (et bien en français), j’aimais Montréal, que j’aimais mes premières heures ici.
Dans le café La petite cuillère où on était affalé, j’m’étais assis sur un fauteuil confortable, en plus c’était pas très dispendieux de commander un breuvage, seulement une piastre et demi pour un café. J’avais eu un lift de ma blonde pour venir jusqu’au lieu-dit, elle m’avait accompagné avec son beau char, une Volvo couleur bleu foncé.
On était présent au café pour jaser identité et c’était pas du tout des niaiseries qu’elles racontaient toutes là, les filles qui placotaient de leurs expériences. Y’avait des origines différentes réunies : le Liban, la Tunisie, l’Algérie et aussi le Vietnam et la Chine et c’était le même questionnement pour tous, à savoir la composition de nos deux cultures avec le pays où on créchait désormais.
Fais de l’air avec ta charte des valeurs !, nous, on vivait très bien ici tous ensemble, pas besoin de ton modèle à la française, criaient les demoiselles. Franchement, à certains moments, je captais que dalle à leurs expressions, y en avait une surtout, une québéco-libanaise qui avait grandi dans une petite ville en dehors de Montréal et qui avalait la moitié des mots et qui parlait un très vieux français.
Fallait brancher avec elle le décodeur à tire-larigot. Les autres avaient un accent aussi, exquis au demeurant, mais je comprenais très bien ce qu’elles disaient. C’est dingue comme toutes nos histoires de Gnoules mal léchés se ressemblaient.
Elles racontaient qu’elles avaient été pendant longtemps les seules Québégnoules de leurs écoles et au départ, elles l’avaient bien vécu : gamines, le côté rare, donc exotique, était plaisant, puis le temps s’était écumé et la réalité les avait rattrapées : Oui elles paraissaient différentes de leurs camarades de classe au premier abord, le faciès surtout, mais au fond, elles étaient comme les autres, des petites filles québécoises avec les mêmes repères, les mêmes références, par exemple, elles regardaient les mêmes séries à la télévision.
Les remarques Toi dans ton pays, alors qu’elles étaient nées ici, les assignations à s’intégrer alors qu’elles n’avaient connu que le Québec, commençaient à faire partie de leur lot quotidien. J’avais l’impression d’entendre des Francognoules, d’être à Paname, pas à Montréal.
On a quitté le café assez triste, surtout moi !, je l’avoue, surtout après mon intervention où je disais que votre charte des valeurs à deux balles c’était le début de la fin, le mariage dans une relation à deux.
Leurs jaseries, c’était notre discours d’il y a trente ans, du temps de la marche pour l’égalité, les mêmes indignations, le même vent de révolte qui soufflait dans le cœur de tous gens-là. On avait vus le résultat trois décennies plus tard, la République française laïque et indivisible et ses beaux slogans, ses belles promesses, une belle trainée qui nous l’avait bien mis profond, à sec, sans vaseline, à nous métèques de tout bord, qui avions tant cru à son modèle égalitaire.
Pfff, ça leur pendait sous le pif aux Québégnoules comme le lait sur la gazinière qu’on a laissé trop longtemps bouillir, avec le chômage qui bondissait et ces Québésouches qui avaient l’impression que leur identité leur échappait et forcément ils étaient à la recherche d’un coupable idéal, et le bouc-émissaire halal tombait à point nommé.
Les Québégnoules finiraient par le payer, eux aussi, leur peau trop bronzée, leur tradition pas comme chez eux, l’odeur de leur cuisine épicée, leurs voiles sur la tête et leurs barbes mal taillées. C’était pessimiste comme façon de voir mais l’Histoire était la même partout et les cons se reproduisaient partout, même dans le froid sec de l’Amérique du Nord.
Y avait les suites du 11 septembre, New-York était à proximité, le muze le terro, la peur de l’autre, les amalgames islam-islamisme-terrorisme-femmes-voilées-femmes-battues et le Quebecois lambda était comme les autres, un poids chiche à la place du cerveau. Je disais tout ça et on me prenait pas au sérieux.
On me disait, sûres d’elles-mêmes, Nous, ici, c’est pas pareil, les gens sont juste ignorants, il suffit de leur parler et ils reviendront à la raison, vous la France, y a le passé des colonies, le racisme est dans vos gênes.
Elles rappelaient que si une partie des québécois avait une méfiance vis-à-vis de l’autre c’était parce qu’elle était minoritaire dans un bassin entouré d’anglo-saxons et que c’était pour ça qu’elle avait une fâcheuse tendance à regarder vers la France, en prenant tout de chez nous pour un modèle, alors que tu entendais ici sans cesse parler de maudits Français, un truc schizophrénique où d’un côté, il y avait toujours cette peur de se faire assimiler à des Américains et de l’autre à des Français tout court, finalement, une identité québécoise à redéfinir sans cesse, avec la langue française à protéger.
Y avait du vrai dans cette histoire, le racisme était violent chez nous en France, systémique, institutionnalisé, mais méfiez-vous les Québegnoules, tout va très vite dans le cœur des fachos, il suffit d’une étincelle pour y foutre le feu.
J’avais continué dans ma plaidoirie, On verra bien dans quelques années quelle odeur il aura le Québec. En vérité, j’espérais tant me tromper. J’espérais que tous finiraient par comprendre la richesse de la variété et comme dirait l’autre que le Québec c’était comme une motoneige, elle avait besoin de mélange pour avancer.
Les jours suivants, il faisait doux-justin-bridoux mais l’eau descendait du ciel sans cesse, du matin au soir alors pour prendre l’air, c’était pas fastoche. On squattait les bars pour éviter les cordes, comme ce petit café dans le quartier de La Petite Italie où des vieillards se retrouvaient chaque jour pour parler du bled, le remake des scènes d’un film de Francis Ford Coppola, où les gars à l’intérieur du rade te faisaient penser à des mafiosos.
D’autres jours, on allait assister à des débats, toujours à propos de la charte des valeurs, le sujet phare qui préoccupait tout le monde. Les échanges étaient souvent vifs, les pour et les contre-charte débattaient avec passion, tentant de convaincre l’autre, parfois tenant des propos d’une débilité affolante, comme ceux de cette dame québesouche de son état, favorable à la chartre des valeurs, qui craignait que son enfant puisse être en contact à l’école avec une enseignante voilée et qui avait déclaré : Et si mon fils trouve la voilée gentille ?, il va penser pour sûr que les voilées sont gentilles et les non-voilées des méchantes filles.
Ca ressemblait, c’est vrai, plus à de la bêtise qu’autre chose. Les pires, c’était les Français, ceux de chez nous, ceux qui venaient d’émigrer dans la Belle province, obligés de faire du zèle, de se faire bien voir dans leur nouvelle contrée, les Laicards de l’extrême, de la pire espèce, les paternalistes en puissance, « l’Homme blanc », venu faire la morale à l’indigène, au Québégnoule, soucieux de sauver la femme voilée, la femme soumise.
T’avais qu’une seule envie, de prendre sa tête et de la foutre contre un mur et de faire des allers-retours avec. Ca sentait ici vraiment de plus en plus le roquefort moisi alors que le fromage était hors de prix.
Mes amis, les Québégnoules gardaient espoir et continuaient à se battre. C’était beau de voir une telle énergie et une telle intelligence dans beaucoup de leur propos. C’était nous, il y a 30 ans…To be contignoule….

























